Léo Loden : 26. Fugue En Rave Mineure

Léo Loden : 26. Fugue En Rave Mineure

Plus d’un quart de siècle d’existence pour cette série qui s’inscrit dans la continuité évidente de ce qu’on a appelé l’école de Charleroi… Et n’en déplaise aux nostalgiques purs et durs,  » Léo Loden  » est également d’une évidente qualité !…


Léo Loden 26 © Soleil

Dans cet album, Arleston laisse totalement la place, pour le scénario, à Nicoloff. Mais cela se fait sans aucune rupture de ton, fort heureusement. Il faut dire que l’album précédent,  » Massilia Aeterna « , qui se conjuguait au passé, ressemblait fort, lui, à un épisode de transition lorgnant quelque peu vers une espèce d’Astérix marseillais !

Et donc, dans ce livre-ci, nous voici replongés totalement dans l’aujourd’hui de la cité phocéenne.

Léo Loden n’est toujours pas marié, mais il est père de deux adorables bambins qui adorent hurler quand ils ont faim ou quand ils doivent être changés… Choses que leur papa se doit de réaliser bien souvent, avec plus l’aide de  » Tonton  » que de Marlène, il faut bien le reconnaître. Une Marlène, policière efficace, plongée dans une enquête au sein de laquelle Léo Loden, pour une fois, n’intervient pas. Il faut dire que lui aussi, ancien flic reconverti dans le privé, a fort à faire pour retrouver un ado bourgeois disparu depuis plusieurs jours.


Léo Loden 26 © Soleil

Les ressorts narratifs sont les mêmes, bien entendu, que dans tous les classiques de la bd, comme du cinéma d’ailleurs… Les personnages centraux, au nombre de trois, se doivent d’être typés, et, surtout, d’être complémentaires. Avec toujours un de ceux-ci plus proche de la caricature que de la réalité.

C’est aussi, incontestablement, une bd  » avec l’accent « . Une bd hommage, en quelque sorte, à Marseille, aux Marseillais, mais sans angélisme, loin s’en faut !

Parce que, même si on se trouve dans de la bande dessinée d’humour, la trame dans laquelle se déroulent les enquêtes de Leo Loden est toujours bien accrochée à la réalité.

Ici, par exemple, on parle de drogue, de rave-partie, de jeunesse qui s’assourdit pour oublier son ennui, de mondialisation, aussi, de la vérité sur les labels de qualité de l’industrie locale… On parle de couple, également, de divorce. Et de modernité et de déshumanisation…

Et Nicoloff fait merveille dans cet épisode-ci pour réussir un mélange de genres qui fonctionne parfaitement, avec des situations endiablées qui démarrent au quart de tour, avec des portraits de personnages secondaires, parfois à peine esquissés, mais qui, tous, réussissent à définir une personnalité.

Et le dessin de Carrère, lui, classique et tout en rondeurs, continue à être d’une belle efficacité, tant dans les décors que dans les scènes qui s’approchent du plus près des visages. Il aime dessiner le mouvement, ce qui était, ma foi, essentiel pour se lancer dans l’aventure d’une série policière animée, mais il le fait en prenant un vrai plaisir à varier les plans, les angles de vue, le découpage des séquences, la puissance des perspectives.


Léo Loden 26 © Soleil

Oui, j’aime cette série, depuis le premier épisode, et je continue à l’apprécier pour ce qu’elle est : de l’excellente bd populaire qui ne choisit pas le chemin de la facilité pour nous raconter des histoires qui, finalement, au-delà de l’humour omniprésent (jusque dans les publicités découvertes dans les rues de Marseille…), nous parle avec lucidité du monde qui est le nôtre, ou, plutôt, de celui que nous sommes en train de construire (ou de détruire…) !

Jacques Schraûwen

Léo Loden : 26. Fugue En Rave Mineure (dessin : Serge Carrère – scénario : Loïc Nicoloff – couleurs : Cerise – éditeur : Soleil)


Léo Loden 26 © Soleil

Jean Dufaux : Pourquoi je ne vais pas à Angoulème !

Du 24 au 27 janvier, Angoulème redevient la capitale du neuvième art. Cette grand-messe attire depuis 1974 à la fois les amoureux de la bande dessinée et les auteurs qui la font vivre. Mais d’année en année, les polémiques se multiplient, il faut le reconnaître ! Et c’est là la raison pour laquelle certains ont décidé de ne pas -ou plus- y aller !

Parmi ces  » réfractaires « , il y eut pendant des années des auteurs de bd  » populaire « , comme Lambil ou Cauvin, par exemple. La grand-messe qu’est Angoulème, reconnaissons-le, n’a pas toujours, loin s‘en faut, beaucoup apprécié une certaine bande dessinée ne correspondant pas aux codes d’une envie d’intellectualisme affichée par les donneurs de récompenses !

Et aujourd’hui, c’est Jean Dufaux, scénariste belge particulièrement talentueux et prolifique, qui, sur les réseaux sociaux, a annoncé sa décision de ne plus se rendre à Angoulème, un festival dans lequel il ne se reconnaît pas ! Mais qu’il ne renie pas pour autant…

Jean Dufaux
Jean Dufaux © J. P. Procureur 

Il est vrai qu’en regardant la liste des grands prix, on ne trouve aucun scénariste… Un peu comme si la bd n’était que graphique, et que le texte n’avait aucune importance !

Il est vrai aussi que l’immense majorité des grands prix a été décernée à des auteurs français. Ce n’est que depuis sept ans que ce festival cherche (enfin) à justifier son rôle  » international  » annoncé.

Pour être tout à fait objectif, reconnaissons quand même que bien des grands prix ont récompensé des auteurs importants : Schuiten, Hermann, Spiegelman, Cestac, Morris, Pratt… Corben, aussi… et quelques autres encore, comme Boucq, ou Forest, Franquin, Eisner ou Jijé… Et j’en oublie !

Mais force est de reconnaître également que bien d’autres grands prix, qui ont provoqué l’ire de pas mal de festivaliers en leur temps, d’ailleurs, semblent être affaire plus de copinage que de qualité. (Des choix présents aussi, et plus peut-être, dans l’attribution des autres prix!…)

On me rétorquera que c’est là une question de goût… Sans doute, mais pas seulement… Surtout au vu de toutes celles et de tous ceux, justement, qui n’ont pas eu ce grand prix : Goetzinger, par exemple, et Rosinsky… Ou Goscinny, scénariste sans lequel la BD n’aurait jamais été ce qu’elle est aujourd’hui ! Mais c’est vrai, aussi, que Goscinny n’était qu’un homme de mots !

Cela dit, comme le dit Jean Dufaux, un festival comme Angoulème se doit d’exister. Peut-être devrait-il revoir sa copie quant à l’attribution de ses (grands) prix, certes. Mais il est important que ce festival résiste au temps qui passe, comme tous les festivals, comme les libraires passionnés qui ne se content pas d’être des marchands de livres. Oui, il est important qu’Angoulème continue ou recommence à mettre en évidence des auteurs essentiels du neuvième art, dans tous les domaines de la création bd!

La bande dessinée est un art… Elle est aussi un regard, immédiat, sur notre monde… Et elle a tout à gagner à être acceptée dans tout son éclectisme par ceux qui se veulent ses représentants intellectuels et analystes !

La bande dessinée est un plaisir… Il faut qu’elle soit reconnue comme telle, même à Angoulème ! Et que ce festival soit une grand-messe, sans que s’y agglutinent essentiellement des marchands du temple ! Et que puissent s’y retrouver des créateurs comme Jean Dufaux, à qui on doit, entre autres, l’extraordinaire série « Murena »!

Jacques Schraûwen

Murena © Dargaud
Sauvage : 4. Esmeralda

Sauvage : 4. Esmeralda

La suite d’une saga haute en couleurs, pleine de passion, de haine, d’amour, de vengeance, de soleil écrasant dans le Mexique de Maximilien !

sauvage
sauvage – © Casterman

Felix Sauvage a accompli sa vengeance. Mais, ce faisant, il a vécu, dans un Mexique aux luttes incessantes, un trajet personnel qui l’a changé, profondément. La mort était son but, et la voici compagne de ses errances militaires, au jour le jour.

Il se veut sans d’autres attaches que ce métier qu’il n’a pas choisi mais qui est désormais le sien, corps et âme. Le métier des armes, le métier du sang, le métier des ordres auxquels il faut obéir.

Et l’ordre qui lui est donné, dans ce quatrième volume, est d’aller, au plus profond de ce Mexique écrasé de soleil et d’injustice, poursuivre un général juariste.

Comme toujours avec Yann aux commandes du scénario, cette série s’écarte résolument des sentiers battus. On aurait pu croire que Sauvage allait retrouver son humanité, la mort de ses parents enfin vengée, mais il n’en est rien. On pouvait s’attendre à une suite échevelée d’un feuilleton à nouveau romantique, mais il n’en est rien non plus !

Yann aime surprendre, c’est vrai, se surprendre aussi. Il aime surtout les histoires qui ne se contentent pas d’une évidente linéarité, mais qui aiment à s’aventurer sur tous les chemins de traverse qui peuvent se présenter.

Sauvage n’est plus qu’un guerrier. Mais un guerrier qui vit, qui fait des rencontres, qui croise des femmes, qui, sans même s’en rendre compte, abandonne la jeune et précoce Esmeralda à un désespoir qui ne peut sans doute que devenir de la haine.

Felix est un guerrier, qui rencontre d’autres guerriers, et la vérité historique de quelques personnages secondaires est totalement respectée et assumée. Dupin est un militaire marginal, et il fait partie pleinement, ici, d’un récit qui devient de plus en plus choral.

Yann: le personnage central
Yann: Dupin
sauvage
sauvage – © Casterman

Dans cette épopée épique, les personnages, en effet, se multiplient. Leurs présences auraient pu s’axer exclusivement autour du héros et de ses errances, mais tel n’a pas été le souhait de Yann. Même si cette histoire de sang et de fureur est d’abord et avant tout  » virile « , dans le sens qu’on pouvait donner à ce mot à l’époque, le scénariste a choisi un centre de gravité très différent, un peu comme s’il voulait adoucir des réalités horribles et parfois insoutenables.

Le véritable axe central de ce livre-ci, plus encore que dans les précédents albums, c’est la femme. La femme, oui, au singulier, mais décrite, racontée, montrée dans le pluriel de ses apparences. La femme, pour Yann, a différents visages, différents regards, différents vécus, différents âges. Et ce sont toutes ses apparences qui en créent, comme dans un puzzle de chair, la complexité, la lumière et la nuit, le désir et la folie, la beauté et la fuite, le charme et l’érotisme…

Yann: les femmes
Sauvage
Sauvage – © Casterman

Félix Meynet est, pour Yann, un complice de longue date. Et c’est une véritable osmose artistique et narrative qui les unit, de manière évidente, dans cette série, et encore plus, peut-être, dans cet album-ci.

C’est-à-dire que Meynet s’est retrouvé en face d’un scénario laissant infiniment plus de place à l’horreur pure que dans les épisodes précédents. Je ne dirais pas que Yann s’est laissé aller, mais il a simplement voulu montrer, avec toute la force de ses mots et leurs références littéraires parfois à peine voilées, il a simplement voulu, oui, nous montrer que toute guerre est sale, et que personne ne peut en sortir indemne, surtout pas les  » héros « …

Et Meynet, avec tout le talent réaliste qui est le sien, a suivi le mouvement, osant le sang, osant les scènes dans lesquelles la mort devient seule héroïne du récit.

Félix Meynet: l’horreur
Sauvage : 4. Esmeralda
Sauvage : 4. Esmeralda – © Tous droits réservés

Je parlais du talent de Meynet… Il est incontestable, il saute aux yeux, et ses planches sont d’une rythmique parfaite. Multipliant les angles de vue, s’amusant à créer des perspectives nombreuses qui accrochent et retiennent le regard du lecteur, Félix Meynet invente un univers extrêmement fidèle à la vérité historique, d’une part, mais extrêmement romantique dans ses apparences, d’autre part. On est dans la fresque historique, oui, mais une fresque racontée par le père Hugo qui aurait mêlé ses mots à ceux d’Eugène Sue. Les mots, d’ailleurs, deviennent souvent absents, dans cet album, Yann laissant à Meynet le soin de raconter l’histoire de Sauvage uniquement par le graphisme.

Meynet montre aussi, ici, toute l’étendue de son sens de la couleur, du travail de colorisation qui lui permet de faire de l’univers de Yann un monde réellement  » vivant « .

Meynet travaille la couleur par oppositions, tout comme le scénario de Yann ne parle, finalement, que des ambivalences de tout être humain. Il y a le soleil, à l’extérieur, il y a la pénombre dans les pièces où les militaires oublient le poids de la guerre… Il y a la couleur des uniformes, le rouge, le bleu, et le sable blond, et la terre ocre…

Et j’ai parfois eu l’impression, en regardant les couleurs de Meynet, de me trouver dans une filiation beaucoup plus proche de celle de Palacios que de celle de Giraud.

Félix Meynet: le dessin
Félix Meynet: la couleur

Epopée feuilletonnesque, saga à taille à la fois humaine et historique, parfaite réussite dans le rythme comme dans le dessin, dans le mot comme dans la couleur, tout est réuni, croyez-moi, pour faire de cette série une des vraies grandes aventures dessinées de ces dernières années.

Sauvage, au nom empreint d’un évident symbolisme, est de ces personnages qu’on oublie difficilement !

Jacques Schraûwen

Sauvage : 4. Esmeralda  (dessin : Félix Meynet – scénario : Yann – éditeur : Casterman)