Trump en 100 Tweets

Trump en 100 Tweets

Un livre et une exposition réjouissants….

 

Voici le portrait de l’empereur politique incontesté et incontestable du tweet ! Une sélection et quelques détournements de Vanessa Duhamel, dessinés par l’immense François Boucq.

 

 

François Boucq est un auteur qui a toujours réussi à concilier deux carrières très différentes. D’une part, la bd réaliste absolument parfaite, avec, par exemple, l’extraordinaire série western Bouncer. Avec, aussi, plusieurs albums scénarisés par Jérome Charyn, comme « Bouche du Diable », d’une actualité brûlante… Et d’autre part, dans Fluide Glacial entre autres, François Boucq a toujours aimé cultiver un sens de la dérision extrêmement iconoclaste, à la limite souvent du surréalisme le plus débridé, avec un personnage emblématique, Rock Mastard.

Aujourd’hui, il trouve un personnage encore plus fou et démesuré, le président américain Trump, et sa manière graphique de nous en faire le portrait est absolument jouissive ! A découvrir dans un petit livre et aux cimaises d’une exposition à Paris.

 

 

          Trump© Éditions I

 

Je ne vais pas ici me lancer dans une analyse politique de ce politicien aux cheveux transparents et de sa façon de communiquer manquant pour le moins de subtilité. On parle assez de lui dans tous les médias que pour ne pas en rajouter une couche !…

Par contre, ce que je peux souligner, c’est le talent extraordinaire de François Boucq, devenant ici dessinateur de presse. Son dessin, en effet, ne se contente pas de gribouillis plus ou moins réussis comme le font bon nombre de dessinateurs de presse. Ce qui l’intéresse, comme dans ses bandes dessinées, ce sont les personnages, les visages, les expressions, les mouvements. Et sa façon de rendre compte des mimiques de Trump est absolument phénoménale. C’est du portrait, réellement, du portrait éclaté, du portrait qui pointe dans chaque dessin sur des détails insignifiants qui, pourtant, finissent par être terriblement signifiants.

 

     Trump© Éditions I

 

La bêtise humaine n’a pas de borne. Elle en a même de moins en moins… Et même si Malraux, en disant en son temps que « le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas », n’avait pas totalement tort, il aurait dû ajouter que cette « religiosité » ne serait qu’absence d’humanisme… Et qu’elle se compléterait par une volonté de bien des dirigeants de notre planète de ne vivre qu’au travers de leurs propres reflets.

Et ce petit livre, en « dés-hommage » totalement irrespectueux de Trump, ne nous montre cet être étrange qu’au travers du prisme de ses propres miroirs, en fait ! Miroirs de mots, miroirs d’attitudes, miroirs toujours déformants et sans cesse déformés.

On rit, on sourit, mais on grince des dents aussi. Tout simplement parce que l’absence totale de distanciation face à soi-même et face au pouvoir que l’on détient, cette absence ne peut, finalement, que faire peur, horriblement peur !

 

 

          Trump© Éditions I

 

L’humour, le vrai, le seul, est, comme le disait je ne sais plus qui, la politesse du désespoir. Mais Boucq et Duhamel en font ici quelque chose de totalement impoli, d’une impolitesse qui, cependant, n’abuse jamais d’agressivité. Les mots de Trump choisis ici et les dessins qui les illustrent sont des tranches de vie, des comptes-rendus, en quelque sorte, d’une existence particulière, celle d’un homme dont les ambitions restent inconnues et de toute façon, aussi incontrôlables que ses tweets !

 

Jacques Schraûwen

Trump en 100 Tweets (un livre de Boucq et Duhamel, chez éditions i – une exposition à Paris, à la galerie Huberty Breyne à la rue Saint-Honoré)

Merdre – Jarry, le père d’Ubu

Merdre – Jarry, le père d’Ubu

Une biographie dessinée d’un écrivain hors du commun… Un dessinateur qui s’est immergé avec passion dans la vie de cet écrivain, et qui est interviewé dans cette chronique !

 

Inventé par Alfred Jarry, le personnage d’Ubu est entré dans le langage courant. Une consécration étonnante pour un écrivain mort à 34 ans et dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’appartenait pas vraiment à l’intelligentsia littéraire de son époque !

C’est au départ d’une farce estudiantine qu’est né ce fameux anti-héros de théâtre, le roi Ubu… Un monstre de fatuité et d’absurde avant la lettre, de surréalisme presque, une espèce de miroir littéraire inversé de la littérature de Lautréamont…

Objet de répulsion et en même temps sujet de reconnaissance par nombre de ses pairs, cette pièce de théâtre a, certes, marqué son époque, mais, surtout, influencé son auteur de manière totale et indélébile.

S’attaquer à sa biographie, vouloir, par le biais de la bande dessinée, nous faire découvrir un auteur qui, s’il ne fut pas maudit, n’en demeure pas moins dans les ombres de la littérature de son époque, ce n’était pas évident, cela ressemblait même à un pari osé.

Un pari réussi, parce que les auteurs, Rodolphe et Casanave, ont choisi de ne pas s’attarder sur l’existence de Jarry, mais plutôt sur cette existence au travers des regards et des mots de ses contemporains. Ainsi, c’est à un portrait décalé que nous assistons dans ce livre, une approche originale aussi et surtout peut-être de la littérature de la fin du dix-neuvième siècle, avec des auteurs comme Rémy de Gourmont, ou Paul Léautaud, avec un éditeur comme Vallette, l’homme du  » Mercure de France « , avec le Douanier Rousseau, avec le  » piéton de Paris « , Léon-Paul Fargue, avec Paul Fort, le  » prince des poètes « …

Oui, même si le fil rouge de ce livre est, incontestablement, la biographie de Jarry, la narration, elle, privilégie sans arrêt le monde dans lequel vivait Jarry.

Daniel Casanave: une biographie dessinée

 

Venu à la bande dessinée assez tard, après un passage dans l’univers du théâtre, Daniel Casanave n‘a rien perdu de cette passion des planches qui fut sienne, c’est une évidence, dans ce livre-ci plus encore, peut-être, que dans ses précédents. C’est comme metteur en scène qu’il construit son album, mais comme un metteur en scène qui, sans cesse, vient prendre la place de ses acteurs pour leur montrer les gestes à faire, les mouvements à oser démesurer, les silences nécessaires à la fulgurance des mots. Et la  fidélité à l’œuvre de Jarry en devient tangible. Les mots sont ceux qu’il aurait pu dire, ou qu’il a prononcés de son vivant.

Rodolphe, scénariste éclectique et abondant, réussit ici à étonner, par la maîtrise qu’il a, littérairement, d’un genre qui n’est pourtant pas son horizon habituel.

Et la réussite de ce  livre naît certainement du travail conjoint, et amusé sans cesse, d’un scénariste et d’un dessinateur réellement habités par leur sujet !

Daniel Casanave: le dessin et le scénario

 

 

J’ai beaucoup aimé, dans ce livre, les ruptures de ton, dans le dessin comme dans le fil du récit, j’ai beaucoup aimé les seconds rôles, tous ces écrivains aujourd’hui oubliés mais qui, pourtant, firent que la littérature ampoulée des salons bien-pensants du dix-neuvième siècle s’ouvre à des dérives annonciatrices des plus grands textes du vingtième siècle.

Et je pense que le dessin de Casanave, sans aucune fioriture, avec des décors le plus souvent simplifiés, avec des cases qui ne s’encombrent que rarement de réalisme, avec un besoin qu’il a de s’approcher au plus près des expressions, et ce au détriment des détails, je pense que ce dessin correspond parfaitement au sujet traité. Cette espèce de non-réalisme presque onirique parfois, avec un plaisir à ne pas tenir compte des perspectives graphiques, fait de Casanave un véritable  » réalisateur « , au niveau cinématographique presque, de la vie de Jarry !

Daniel Casanave: évoquer plutôt que d’écrire

 

Merdre – Jarry, le père d’Ubu (dessin : Daniel Casanave – scénario : Rodolphe – éditeur : Casterman)

Alexandrin – L’art de faire des vers à pied

Alexandrin – L’art de faire des vers à pied

Quelle est la place de la poésie en cette époque chahutée où seule la technologie semble encore pouvoir tisser ce qu’on continue à appeler un tissu social ?…. Entrez dans ce livre où tout quotidien se rime, en vers et contre tous…

 

Alexandrin©Futuropolis

 

Alexandrin est un poète, un poète itinérant. De village en village, de banlieue en centre urbain, il s’en va, personnage dégingandé comme venu d’un autre siècle, sonnant aux portes pour proposer aux inconnus ses sourires et ses mots rimés en vers plus ou moins de douze pieds.

Ses rimes sont celles du quotidien, il parle comme sans doute devaient parler, au jour le jour, les troubadours et les trouvères. Le temps qui passe, le soleil qui sourit, le ventre qui crie famine, le bonheur d’une liberté qui n’a besoin que d’elle-même pour exister, voilà ses messages.

Des messages qui lui permettent de survivre plus que de vivre, mais de survivre dans un univers où l’art des mots transforme tous les horizons de la routine humaine.

Et voilà qu’il rencontre sur son chemin un jeune garçon, Kevin, fugueur et tout aussi affamé que lui.

 

Alexandrin©Futuropolis

 

Entre ces deux êtres aux antipodes de l’âge, de l’éducation, du langage et de la culture, des liens se nouent, rapidement. Les mots du vieil homme deviennent pour le jeune garçon des chemins nouveaux à explorer, dans la découverte du monde, sans doute, dans la découverte, surtout, de son propre univers de gamin mal dans sa peau.

Ce livre, suit ainsi l’existence commune bien qu’éphémère, on le sent très vite, de ces deux êtres, l’un à la dérive dans un monde qu’il ne connaît pas encore, l’autre en dériveur sur l’océan de ses nostalgies et de ses plaisirs tout en simplicité.

On assiste ainsi à toutes leurs rencontres, bonnes ou mauvaises, aux coups de fusil, aux morsures des chiens, aux sourires inattendus, aux mots partagés.

Le texte de Pascal Rabaté, comme à son habitude, ne cherche pas à éblouir gratuitement. Il est fait, dans ce livre-ci, de rythme mêlés d’images, le tout de facture extrêmement classique, c’est vrai, comme un dix-neuvième siècle où la poésie, avant Baudelaire, avant Rimbaud et Lautréamont, se cherchait de nouvelles voies sans encore vraiment les trouver. Mais c’est ce classicisme, en parallèle d’une réalité qui perd doucement la mémoire de ses passés poétiques, c’est cette opposition entre deux mondes qui semblent ne plus pouvoir se côtoyer qui fait de ce livre un petit bijou poétique.

C’est le texte de Rabaté, oui, c’est aussi, et de manière très délicate, le dessin d’Alain Kokor qui font de cet « Alexandrin » un livre qui est également un long et très humain et humaniste poème graphique.

 

Alexandrin©Futuropolis

 

L’histoire de cet homme pour qui la poésie est le seul moyen de substance dans une société où les mots, à force d’être dénigrés, ne veulent plus dire grand-chose, ce récit qui, on le sait, on le ressent, ne peut que mener au néant, cette narration aurait pu être désespérée et désespérante… Mais il n’en est rien ! La poésie, aujourd’hui comme hier, celle des phrases comme ces regards, des silences comme des musiques, cette poésie reste probablement la seule véritable magie humaine !

Et j’ai beaucoup aimé le côté désuet, voire obsolète, de l’ensemble de ce livre qui, finalement, débouche, dans les dernières pages, sur de nouvelles envolées lyriques possibles, puisque le petit Kevin, retourné à sa famille, a découvert avec Alexandrin que la poésie, d’époque en époque, ne meurt jamais. Tout au plus change-t-elle de nom pour prendre le nom, dans les rues de nos cités, aujourd’hui, de « slam »…

 

Jacques Schraûwen

Alexandrin – L’art de faire des vers à pied (dessin : Alain Kokor – scénario : Pascal Rabaté – éditeur : Furutopolis)