A Mettre Sous Le Sapin…

A Mettre Sous Le Sapin…

Offrir (ou s’offrir) un livre, c’est offrir (ou s’offrir) un univers nouveau et toujours surprenant…

TANIGUCHI et SCHUITEN

ne peuvent, en cette fin d’année, qu’avoir leur place sous votre sapin ou devant votre cheminée !

 

 

Les Cités Obscures : Livre 1 (Dessin : François Schuiten – scénario : Benoît Peeters – éditeur : Casterman)

 

Les Cités Obscures©Casterman

 

Il s’agit du premier volume de l’intégrale (enfin…) d’une série mythique de la bande dessinée belge, une série entamée dans les années 80.

Dans ce livre, premier, ce sont quatre albums qui se trouvent réunis en un seul volume, d’un format plus petit que les originaux, quatre albums qui plongent le lecteur dans des villes à la fois très proches, du point de vue de l’architecture entre autres, de ce que nous connaissons, et à la fois totalement imaginaires et transfigurées par l’imagination réaliste et inventive de Schuiten et Peeters. Une imagination toujours extrêmement poétique, même quand elle nous jette dans des mondes déshumanisés…

Mais cette intégrale, ce n’est pas que de la réédition ! Ce sont aussi des inédits, graphiques et littéraires. Et le résultat, c’est un ouvrage dans lequel on se balade avec les auteurs dans des cités improbables et envoûtantes.

L’originalité et le grand intérêt de cette intégrale, c’est de donner au lecteur de nouvelles clés de lecture, de nouvelles perspectives, grâce à toute une série de guides à la fois historiques et descriptifs de ces fameuses cités obscures, et des personnages qui les peuplent…

On dépasse ici la seule lecture d’une suite d’albums bd rassemblés, et on entre dans une manière tout à fait neuve et originale de raconter l’ensemble des cités chères à Benoît Peeters et François Schuiten.

C’est à la fois poétique et réaliste, neuf et nostalgique, il y a du noir et blanc, de la couleur, il y a de la littérature et des grands silences… Un peu comme la vie, un peu comme l’autre livre à glisser sous votre sapin, le Venise de Taniguchi !

 

 

 

Venise (auteur : Jiro Taniguchi – éditeur : Casterman)

 

Venise©Casterman

 

Le Japonais Jiro Taniguchi, mort en février dernier, est sans aucun doute le plus européen des dessinateurs de manga.

C’est un dessinateur qui s’est toujours intéressé, dans tous ses livres, à l’être humain, à ses rêves, à ses déambulations. A ses promenades solitaires, à ses rencontres, à ses quotidiens, à ses gestes les plus infimes et toujours révélateurs de ses rêves secrets…

Ici, dans ce livre qui est une réédition d’un album paru de manière fort discrète l y a trois ans, c’est à Venise qu’il emmène son personnage central. Un personnage central qui se révèle être Jiro Taniguchi lui-même, à la recherche des traces d’un grand-père qu’il vient de se découvrir… Un grand-père qu’il découvre dans la cité lacustre, et dont il découvre surtout qu’il était artiste et peintre, lui aussi !

Ce n’est pas vraiment une bd… Même si certaines pages sont découpées comme une bd… C’est bien plus un carnet de voyage. Un carnet d’instantanés, aussi. Au fil des ruelles, des canaux de Venise, c’est à la découverte de lui-même et de ses propres sensations que Taniguchi se rend… Il regarde, il écoute, il mange, il découvre…

Les mangas, habituellement, c’est du noir et blanc. Ici, c’est de la couleur, partout, de la lumière, des aquarelles à la fois très réalistes et extrêmement poétiques.

Tout qui s’est déjà rendu à Venise sera étonné de retrouver ses propres souvenirs, ses propres sensations, en regardant les dessins de Taniguchi… Et ceux qui n’y ont jamais été auront envie, en se plongeant dans ce « Venise », d’aller découvrir la cité des doges !

Venise est à la fois, pour Taniguchi, un personnage central et un révélateur… C’est en tout cas un lieu de beauté, et on y parle aussi, comme chez Schuiten, d’architecture…

 

Deux beaux livres… Deux superbes albums à  ne rater sous aucun prétexte et qui embelliront les bibliothèques de tous les amateurs de bd, de littérature, de poésie, d’art !…

 

Jacques Schraûwen

Brian Bones, Détective Privé : Eldorado

Brian Bones, Détective Privé : Eldorado

De la bd classique, dans son dessin comme dans son scénario, un album  » franco-belge  » qui se lit avec plaisir… Et une interview de son dessinateur, Belge et souriant…

 

 

Brian Bones a l’avantage d’associer deux métiers très différents l’un de l’autre : mécanicien automobile, d’une part, et détective privé auprès surtout d’une compagnie d’assurances d’autre part. Ce qui lui permet de côtoyer deux univers qu’il aime par-dessus tout, celui des belles carrosseries, celui du monde du cinéma aussi, de ses acteurs, de ses producteurs, de ses actrices.

Et, dans cet album-ci, il peut admirer de près la Cadillac Eldorado, ses chromes, ses formes, et chercher à comprendre comment un producteur a pu assassiner sa femme dans un accident de voiture, alors que c’était lui qui conduisait. Embrouilles, fric, complicités nauséabondes, tous les ingrédients d’un bon polar sont au rendez-vous de cette bd de facture incontestablement  » classique « .

Georges Van Linthout, par ailleurs auteur de quelques excellents romans graphiques, aime les voitures, c’est évident, il aime aussi dessiner es jolies filles, et il adore se plonger, graphiquement, dans une Amérique où tous les rêves semblent possibles, où tous les rêves, finalement, peuvent aussi se détruire en se frottant aux angles de la réalité.

Georges Van Linthout: la bd « classique »

 

Georges Van Linthout: l’Amérique

 

 

Rodolphe, en vieux routier du neuvième art, sait parfaitement raconter une histoire, utiliser les codes du polar avec talent pour que l’ensemble tienne la route parfaitement, pour que l’intrigue soit de bout en bout plausible. Avec Georges Van Linthout comme complice, le plaisir est au rendez-vous, et cela se ressent au fil des pages. On est dans un univers de ligne claire, avec des références nombreuses, certes à l’Amérique que tous deux connaissent et retranscrivent avec le sourire, mais aussi à leurs aînés de la bd. Il y a ainsi un vrai clin d’œil à Gil Jourdan, par exemple… Mais aussi de nombreuses références au cinéma américain, celui des années 60 bien sûr, mais celui de Clint Eastwood également.

N’allez pas croire cependant que ce classicisme graphique et littéraire rend cet album pesant et exclusivement nostalgique. Il n’en est rien, et le scénario de Rodolphe est vif, vigoureux, avec tous les rebondissements nécessaires à construire une narration passionnante. C’est du vrai délassement que cet album, et c’est un album assumé et réussi !

 

Ce qui fait la réussite d’un tel album, c’est aussi, bien entendu, l’osmose entre le dessinateur et le scénariste. Au-delà de l’histoire racontée par Rodolphe, au-delà de son récit charpenté avec précision et parfaitement bien huilé, il y a tout ce que le dessin de Van Linthout apporte comme détails, comme sourires, comme décors soignés et attirant le regard. Sans démesure, mais avec simplicité, ce graphisme crée toute l’ambiance nécessaire à alléger le déroulement narratif, d’une part, à le rendre plus lumineux d’autre part. Et le fait de rendre la voiture omniprésente (il n’y a que 7 planches sur 47 où aucune voiture n’apparaît…) crée une dynamique originale et intéressante à l’ensemble du livre.

Finalement, ce qui fait la richesse d’un polar, ce sont les personnages, c’est vrai, mais aussi et surtout l’ambiance générée par l’histoire. Une ambiance qui, en bd, naît du dessin… Une ambiance, ici, qui, vous l’aurez compris, complète l’intrigue à la perfection !

Georges Van Linthout: l’intrigue et l’ambiance

 

Un livre simple, un livre agréable, un livre classique, un livre bon enfant, un livre  » dans la tradition « …

Un album, en tout cas, extrêmement agréable…

Ne boudons pas notre plaisir à aimer la bd classique quand elle ne se hausse pas du col et quand elle atteint son but : nous faire sourire, nous faire passer un bon moment !

 

Jacques Schraûwen

Brian Bones, Détective Privé : Eldorado (dessin : Georges Van Linthout – scénario : Rodolphe – éditeur : Paquet)

S.O.S. Bonheur : Saison 2, volume 1

S.O.S. Bonheur : Saison 2, volume 1

C’est à la fin des années 80 que Griffo et Van Hamme nous dressaient un portrait désespéré de ce qu’ils imaginaient comme pouvant être notre avenir… Aujourd’hui, C’est Stephen Desberg qui prend la suite de Jean Van Hamme. Ecoutez-le dans cette chronique, et découvrez cet album important !…

 

 

Ce sont  » six nouvelles dessinées  » qui construisent ce retour de « S.O.S. Bonheur ». Six histoires différentes, courtes, toutes ancrées dans un futur plus ou moins proche, un futur imaginé, un futur désespéré.

La première histoire nous parle d’amour, de désamour, de puissance masculine, de dépendance féminine. La deuxième nous montre ce que les  » quartiers  » d’aujourd’hui peuvent devenir demain. Le troisième récit nous dévoile un monde dans lequel toute vie privée subit une forme de  » privatisation « . Le récit suivant parle d’une justice sous-traitée, la cinquième histoire aborde le thème de l’enseignement et de la mémoire tronquée de l’Histoire, et l’ultime épisode nous révèle, lui, la force de l’image et de la propagande sans cesse mêlées.

Ce que nous montrent Griffo et Desberg, en fait, c’est un univers qui, incontestablement, prend sa source dans le nôtre. Mais est-ce de l’anticipation proche, ou de l’uchronie ? On peut se poser la question parce que, dans cet environnement qu’ils nous racontent, il y a l’absence remarquée et remarquable de tout ce qui est connecté, ordinateurs, téléphones, etc.

Stephen Desberg: Uchronie, anticipation
Stephen Desberg: le monde « connecté »…

 

 

Là où, il y a trente ans, Van Hamme s’intéressait essentiellement à l’environnement politique, social et sociologique, tel qu’il pouvait devenir, en insistant, comme souvent dans ses scénarios, sur les rapports de groupes, sur la puissance, aussi et surtout, du pouvoir et de l‘argent, sur la puissance du pouvoir de l’argent… Avec Stephen Desberg, la trame est quelque peu identique, plus sombre même par bien des aspects. Mais il garde au centre de son intérêt, au contraire de son aîné, l’être humain. Ce sont ses personnages qui font tout le contenu de ses récits, ce sont eux, hommes et femmes de chair, qui racontent eux-mêmes leurs propres histoires, toujours plurielles, toujours porteuses, également, d’émotion.

D’émotion, et de balbutiements de la grande Histoire, également, puisque c’est une relecture de la personnalité d’Hitler que nous offre un des récits… Une relecture, pour insister sur la nécessité d’un pouvoir fort dans un monde qui perdrait, sinon, ses valeurs… Il y a là, de manière évidente, une relation à faire avec notre société… Mais le propos de Desberg, malgré sa désespérance, nous montre aussi des humains qui ont de réelles velléités de révolte, ou, en tout cas, de réaction…

 

Stephen Desberg: Humain et émotion
Stephen Desberg: Hitler

 

 

Pour créer cet album, dans lequel aucun s.o.s. n’est lancé, dans lequel le bonheur se voit interdit de séjour, Desberg a vécu une belle complicité avec Griffo.

Avec un graphisme réaliste, sans effets spéciaux tonitruants, il nous fait entrer dans un monde, imaginé et imaginaire sans doute, mais extrêmement plausible, tant les décors, par exemple, n’ont rien de déstabilisant pour les lecteurs que nous sommes, tout comme les habillements, les attitudes et les physiques des personnages, quels qu’ils soient.

La couleur participe du même souci de réalisme, de véracité, de pouvoir rendre possible et compréhensible tout ce qui est raconté. Il en résulte, pour l’ensemble des histoires de ce premier volume d’une nouvelle saison de  » S.O.S. Bonheur « , une belle efficacité.

J’avais bien aimé, en son temps, la première saison de cette série atypique. Et je trouve, à l’instar de Desberg d’ailleurs, dans le petit mot qu’il met en préambule de son livre, qu’il s’agissait là d’un des meilleurs scénarios de Van Hamme. Et la force de Griffo et Desberg, ici, aujourd’hui, est de ne pas avoir voulu faire une suite, mais, tout au contraire, d’entamer quelque chose de résolument neuf, de vraiment différent, tant dans la construction, que, même, dans le dessin.

Il en résulte un livre qui s’avère passionnant, intelligent, et qui parvient, par le biais d’un côté classique et presque traditionnel, de nous faire réfléchir à nous, à nos réalités, à nos futurs, à ce que nous pouvons en faire ou ne pas en faire !… Un excellent album, donc, qui dépasse la simple distraction, et ce sans ostentation !

 

Jacques Schraûwen

S.O.S. Bonheur : Saison 2, volume 1 (dessin : Griffo – scénario : Stephen Desberg – couleur : Florent Daniel – éditeur : Dupuis)