Murena : chapitre dixième – Le Banquet

Murena : chapitre dixième – Le Banquet

Un nouveau dessinateur, que vous allez pouvoir écouter dans cette chronique, pour une série mythique de la bande dessinée! La renaissance d’un héros fragile et terriblement humain, dans une époque qui manquait d’humanité… Un album à ne pas rater, croyez-moi!

 

Philippe Delaby, le créateur de cette série qui nous conduit jusqu’au temps de Néron, est un artiste qui a, en quelques années à peine, révolutionné la façon dont on peut, en dessinant, raconter la grande Histoire. Avec  Murena, il a coupé les ponts, en quelque sorte, avec la manière respectueuse, quelque peu rigide aussi, manichéenne souvent, de ses prédécesseurs. On était loin, et tout de suite, avec lui de Jacques Martin et de ses suiveurs. Et le style qu’il a plus que contribué à créer a fait bien des émules parmi ses collègues.

C’est dire que, pour le remplacer après sa mort, le scénariste Jean Dufaux aurait pu faire le  choix d’un artiste capable de se fondre dans l’univers de Delaby, et de continuer la série exactement dans la même veine graphique.

Mais telle n’a pas été sa volonté, fort heureusement ! Et le  dessinateur qu’il a choisi pour continuer l’œuvre admirable entamée avec Delaby ne se contente pas du tout de reproduire le style de son prédécesseur.

Le pari était osé. Et il se révèle réussi !

Theo respecte, certes, l’ambiance graphique de Delaby. Mais la mise-en-scène qu’il pratique, graphiquement, est fort différente… Il y a bien évidemment une continuité immédiatement visible dans les visages, même si celui de Murena se découvre quelque peu différent. Moins sûr de lui, peut-être… Et c’est surtout dans les décors, dans les plans d’ensemble que Theo fait preuve de personnalité.

Il prend la suite de Delaby, il ne le remplace pas…. Et dans cet épisode, le symbolisme est omniprésent. Murena n’est plus que l’ombre de lui-même… Ses retrouvailles amicales avec Néron ne peuvent que déboucher sur sa déchéance, une déchéance physique, d’abord, une déchéance morale, ensuite, une déchéance de la mémoire, aussi…

Cet album qui, pourtant, s’inscrit dans la suite des épisodes précédents, ressemble  terriblement à une nouvelle série naissante ! C’est bien de renaissance, qu’il s’agit, mais d’une renaissance dans laquelle Jean Dufaux voit le disparu, Delaby, laisser lentement la place à une autre complicité…

 

Avec Dufaux, il a toujours été hors de question de créer des personnages monolithiques.

C’est vrai pour Murena qui, dans ce  » Banquet « , reste séduisant, très charnel, très charismatique, mais qui, en même temps, montre en pleine lumière ses failles… Un peu comme si le corps continuait à éblouir, alors que l’esprit, lui, est en quête de lui-même.

Theo, par son dessin, accompagne à  la perfection cette volonté du scénariste de montrer des êtres vivants, avec leurs contradictions, avec leurs passés multiples, avec  leurs déchirures, donc leurs qualités et leurs défauts.

C’est flagrant, par exemple, dans l’approche que les auteurs ont du personnage de Néron. Il reste, dictateur impitoyable et cruel, l’enfant trahi qu’il a été… Et le dessin de Theo, à ce titre, est d’une superbe expressivité. On pourrait presque dire qu’il dessine les expressions au-delà de l’apparence. Dans le rendu des regards de Néron s’expriment, de manière immobile, les gestes qu’il va oser et imposer…

C’est que, pour parler de la grande Histoire, pour que le récit touche les lecteurs d’aujourd’hui, il faut dépasser la seule anecdote. Et dans ce livre où on parle de drogue, de mysticisme, donc de religions, de complots, de lâchetés et de trahisons, de vanité conduisant au pouvoir, de pouvoir menant à la lassitude, nombreuses sont les références au monde qui est le nôtre, celui d’un vingt-et-unième siècle dans lequel les dictatures de la folie se multiplient.

Pour rendre ces références présentes sans qu’elles soient pesantes, Theo a choisi, avec un indéniable talent, de privilégier, dans chaque page, l’émotion. C’est elle qui jaillit des mots de Dufaux pour prendre vie au long d’un graphisme lumineux et proche, tout le temps, de l’humain et de ses réalités physiques et morales.

Theo: les personnages

Theo: l’émotion

 

 

Parler de ce Murena-ci sans aborder la présence essentielle de  la couleur me semble impossible.

Là aussi, il y a rupture, mais une rupture tranquille et nécessaire, avec les albums précédents. Bien sûr, cette couleur, due aux pinceaux de Lorenzo Pieri, participe pleinement à l’ambiance voulue par Dufaux et Theo.

Bien sûr aussi, le  coloriste utilise l’art du clair-obscur pour donner de la profondeur aux dessins qui montrent des scènes aux nombreux personnages.

Mais il y a dans la palette de ce coloriste un plaisir, presque abstrait parfois, à privilégier le trait volontaire de Theo tout en y ajoutant des lumières qui en accentuent à la fois les mouvements et les expressions.

Cet album, en fait, est une belle histoire d’amitié entre trois artistes qui, à aucun moment, n’ont oublié dans leur travail l’exceptionnel Delaby mais parviennent, en même temps, à se faire complices d’une renaissance parfaitement aboutie !

Theo: la couleur

Murena : une série mythique, je le disais… Une série dans laquelle Philippe Delaby sera toujours présent… Une série, surtout, qui revit, rejaillit, et se dévoile, dans cet épisode, d’une humanité symbolique absolument exceptionnelle.

Ce   » Banquet  » réinvente un peu Murena, et d’ores et déjà on ne peut qu’en attendre la suite…

 

Jacques Schraûwen

Murena : chapitre dixième – Le Banquet (dessin : Theo – scénario : Jean Dufaux – couleurs : Lorenzo Pieri – éditeur : Dargaud)

 

Theo: prendre la suite de Delaby
Theo: une renaissance
Le Joueur D’Echecs (Stefan Zweig)

Le Joueur D’Echecs (Stefan Zweig)

Un album bd superbe, une interview de l’auteur…  Au départ d’un livre désespéré de Stefan Zweig, voici une adaptation dessinée particulièrement riche, et dont le graphisme se fait miroir artistique du récit de l’écrivain. Dans cette chronique, écoutez l’auteur de ce livre original et intelligent…

 

Adapter un texte aussi puissant et désespérant que celui de Stefan Zweig tient du pari. Comment réussir, en effet, à restituer graphiquement une langue qui parvient, comme celle de Zweig, à pénétrer au plus profond de l’âme humaine, au plus profond de ses angoisses, au plus profond de ses absences, de ses violences, de ses lâchetés ?

 » Le jouer d’échecs « , ce n’est pas un livre de lutte, de résistance… C’est un livre de mémoire, et de volonté de survie, d’abord, avant tout… Le choix du jeu d’échecs est, bien évidemment, d’un symbolisme particulièrement parlant, puisque c’est de jeu dont on parle, celui de la vie et de la mort, puisque c’est aussi d’échecs pluriels qu’il s’agit, dans ce récit qui nous montre, au cours d’une croisière en 1942, la compétition entre deux êtres autour d’un échiquier. L’un fuit le nazisme, l’autre est un champion reconnu et adulé.

L’adaptation qu’en fait aujourd’hui David Sala est exceptionnelle à bien des points de vue.

Pour entrer dans l’univers des personnages de Zweig, il a fait le choix délibéré de l’art pictural, et c’est en faisant de son dessin un hommage évident à ce que les nazis appelaient l’art dégénéré, de Klimt à Matisse, qu’il explique, sans discours, sans ostentation, ce que fut la dictature de la violence et de la brutalité dans un monde où l’art, pourtant, occupait une place humainement essentielle.

Et c’est grâce à ce côté pictural, incontestablement, que cette bande dessinée prend toute sa force, tout sa puissance. Si la construction narrative de David Sala est linéaire, claire, construite un peu à force de séquences cinématographiques, ce qui apporte de l’émotion à un récit par ailleurs très froid, très glacial même, ce sont les couleurs qui lui apportent une charge émotionnelle et profondément humaniste… Et ce au-delà de la simple relation d’une tranche de vie…

David Sala: l’adaptation
David Sala: la couleur

 

Le livre de Stefan Zweig nous parle de lui, de torture, de répression et, finalement, de fuite. La fuite d’un homme qui ne veut pas, qui ne peut plus vivre dans un monde qu’il ne reconnaît pas. Une fuite dont on sait qu’historiquement elle s’est terminée par le suicide de l’écrivain.

Tous ces éléments sont bien présents dans cette bd: l’enfermement, la torture morale et mentale, la déliquescence d’un univers dans lequel la tolérance ne peut avoir sa place…

Ils le sont dans la description presque minutieuse du combat qui oppose cet intellectuel en fuite de tout ce qu’il a été et un champion international à l’intelligence très limitée. Minutieuse, oui, mais uniquement dans le ressenti de la tension, des émotions, des sensations de tout un chacun, et, surtout peut-être, de tous ceux qui assistent à ce combat. Un combat qui ne peut que déboucher sur la folie, une folie qui fut salvatrice pour le héros de ce livre mais qui lui devient destructrice, un peu comme si combattre la brutalité ne pouvait que déboucher sur l’abandon et la démission. C’est, aussi, avec l’avènement du nazisme, ce que l’Histoire a montré…

 

David Sala: le combat…
 David Sala: la folie

 

Stefan Zweig a toujours aimé que son écriture, pour simple et parfaitement lisible qu’elle soit, puisse se lire et se découvrir à plusieurs niveaux de réflexion.

L’intelligence et le talent de David Sala, c’est d’avoir voulu que son adaptation soit aussi un jeu graphique et symbolique. Il n’y a pas une page, dans cet album, où l’échiquier est absent… Que ce soit dans les décors, dans la construction découpée de la page, dans les vêtements même, tout est cases dans ce livre, comme pour nous montrer que le héros est définitivement, depuis son enfermement par les nazis, enfermé dans la case d’un jeu cruel dont il ne pourra jamais sortir…

Tous les symbolismes de Zweig, ainsi, se trouvent comme magnifiés par ceux que le dessin de Sala nous offre !

David Sala: symbolisme, dessin, découpage…

 

L’Histoire bégaye… Une civilisation qui oublie son passé, ou cherche à en donner une autre image, est condamnée à le revivre, disait à peu près Churchill…

Devrons-nous revivre un jour ces années noires pendant lesquelles l’art fut considéré comme dégénéré, pendant lesquelles le pouvoir brisait les intelligences qui n’étaient pas celles qu’il imposait, pendant lesquelles l’humain ne se nourrissait plus d’humanisme?

Devrons-nous encore oublier ce qu’est la culture, au sens large du terme, et de ses mille possibles, pour nous fondre dans un univers qui veut gommer ce mot de notre passé, de notre civilisation, de notre identité ?…

Le constat que dresse Zweig est sans appel, il est un constat de désespoir, d’inanité aussi de toute lutte.

Le constat que nous dresse Sala est sombre, lui aussi… Sombre, mais pas désespéré… D’abord grâce à sa manière d’apporter de la lumière dans son récit, par ses décors, par la façon qu’il a d’intégrer une action dans un environnement totalement et exclusivement pictural, artistique. Par la manière, aussi, qu’il a de terminer son adaptation par une porte ouverte, en quelque sorte, par une possibilité de plusieurs horizons aux voyages de ses personnages…

Il y a dans ce livre d’évidents rapports entre hier et aujourd’hui. Et Zweig, aujourd’hui comme dans les années 40, nous pousse à sa manière, littéraire, à la manière de Sala, graphique, à la vigilance !

 

David Sala: d’hier à aujourd’hui

Ce qui est formidable dans le neuvième art, c’est que c’est un art et que, comme tout art, il cultive la surprise, souvent…

La bd est éclectique… Et j’aime être surpris, je l’avoue, comme je l’ai été par ce  » Joueur d’échecs « … Surpris, séduit, et admiratif de l’univers créé par Sala, admiratif aussi par le contenu de son récit dessiné et peint.

Ce  » Joueur d’échecs  » est une totale réussite, totalement artistique…

Un livre important, à lire, et à faire lire !

 

Jacques Schraûwen

Le Joueur D’Echecs (auteur : David Sala – d’après Stefan Zweig – éditeur : Casterman)

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Un album,une exposition à Bruxelles,

une interview du scénariste

 

 

J’ai, en son temps, dit ici tout le bien que je pensais du premier tome de cette série. Et ce deuxième volume est tout aussi passionnant, avec des personnages qui, perdus dans une science-fiction violente, nous rappellent sans cesse notre propre époque !

 

Dans le premier tome, les auteurs installaient les personnages, sans se presser, mais en nous offrant déjà quelques scènes épiques et émotionnelles particulièrement réussies.

Des personnages qui, pour animaliers qu’ils soient, mais doués de parole, sont les miroirs à peine déformés du monde qui est nôtre, du monde, surtout, que nous sommes en train de préparer.

Le résumé du « canevas » de cette série est assez simple à faire : trois mercenaires ont été engagés par une famille riche pour les garder en vie jusqu’à leur entrée dans un sanctuaire, le Shrine, seul endroit capable de résister à des forces de la nature que tout le monde appelle  » Démons Humains « .

Dans le premier volume, les trois mercenaires, et une partie seulement de ceux qu’ils doivent protéger, arrivaient devant ce fameux sanctuaire.

Ici, dans cette suite, on les retrouve donc, soucieux d’abord et avant tout de mener à bien leur mission, et confrontés à d’autres violences qu’à celles venues du ciel et de ses perturbations climatiques.

Les auteurs nous font ainsi découvrir un peu plus du passé de ces trois héros… Un peu plus, également, de cet univers dans lequel l’humain n’est plus qu’un souvenir que la mémoire recrée sans cesse, de cette planète qui ne meurt jamais mais qui, comme toute entité vivante, évolue et accepte comme voyageurs de la vie de voir disparaître des espèces vivantes vite remplacées par d’autres…

Sylvain Runberg: le scénario
Sylvain Runberg: les démons humains

 

Il s’agit, totalement, de science-fiction, et le fait d’avoir choisi de nous parler d’un monde post-apocalyptique en prenant comme personnages exclusivement des animaux dotés de parole, de sentiments exacerbés pour la plupart d’entre eux, transforme le récit en une sorte de fable au travers de laquelle notre propre réalité se trouve représentée comme dans un miroir déformant. A peine déformant, même, au gré des thèmes abordés.

Ce monde que nous montrent Boiscommun et Runberg se nourrit de violence, d’avidité de pouvoir, de folie, de trahisons, de conquêtes, de démissions, de fuites. Tout comme le nôtre…. Et tout comme dans notre propre monde, la religion, Les Religions, plutôt, occupent une place prépondérante. Elles sont, plurielles et toutes aliénantes, et dans toutes les sphères de la population, sources d’abord et avant tout d’horreurs et d’injustices.

Sylvain Runberg: les religions

 

Cela dit, malgré la noirceur du récit, malgré le pessimisme constant qui règne dans cette série qui nous livre des portraits peu reluisants de l’humanité, Sylvain Runberg parvient à garder des fenêtres ouvertes, au fil des pages, des éclaircies, des envolées qui ne sont pas uniquement des fuites, mais qui deviennent de véritables quêtes, identitaires parfois, humanistes aussi.

Bien sûr, l’aventure règne en maîtresse absolue dans ce deuxième album. Mais s’il fallait trouver un maître-mot à l’histoire qui nous y est contée, ce serait, me semble-t-il, le mot  » solidarité « …

Parce que les trois personnages centraux, même mercenaires, même mercantiles, même plongés dans un univers aux impitoyables réalités, ces trois personnages ont un code d’honneur et, pour que survivre soit une réalité, ils se doivent d’agir en solidarité, entre eux, mais aussi avec ceux qui, de près ou de loin, peuvent leur être compagnons de vie.

Sylvain Runberg: la solidarité

 

 

Vous l’aurez compris, Sylvain Runberg maîtrise parfaitement son sujet.

Il en va de même pour Olivier Boiscommun, dont le dessin, extrêmement expressif, ne s’encombre pas de décors trop nombreux, de manière à mettre en avant, toujours, ses personnages.

Dessinateur du mouvement, il s’est également amusé, dans ce  » Maître du Shrime « , à créer des environnements colorés, picturaux, qui, justement, permettent d’estomper les décors, parfois, au profit des visages et du rythme.

Et il est normal, dès lors, et particulièrement bienvenu, qu’une exposition soit consacrée aux planches originales de ce livre. Une exposition dans un lieu extraordinaire uniquement consacré à la défense de la bande dessinée dans tous ses états, le Centre Belge de la Bande Dessinée.

Sylvain Runberg: l’exposition

Que vos pas, donc, vous mènent jusqu’au Centre Belge de la Bande Dessinée… Que vos yeux s’attardent sur les deux albums du  » Règne  » déjà paru… Et que vos impatiences naissent de vite en découvrir la suite !…

 

Jacques Schraûwen

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine (dessin : Olivier Boiscommun – scénario : Sylvain Runberg – éditeur : Le Lombard – 

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 20 novembre)