Une Sœur

Une Sœur

Bastien Vivès, que vous entendrez dans cette chronique, est un auteur essentiel de la jeune génération du neuvième art. Et  » une Sœur  » est un éclat de poésie, de tendresse, d’amour et de beauté dans le monde de l’édition bd d’aujourd’hui !

Des vacances, comme le raconte Michel Jonasz dans sa superbe chanson  » Les vacances au bord de la mer « . Des parents, leurs deux enfants, Titi, et Antoine, l’aîné, qui, du haut de ses treize ans, observe le monde et lui-même au travers du plaisir qu’il prend à dessiner. Il est un peu ailleurs, dans un univers qui lui est propre. Jusqu’au jour où apparaît Hélène, la fille d’une amie de ses parents… Hélène, une grande de seize ans!

Et c’est à partir de cette rencontre que les vacances d’Antoine vont se transformer, et qu’il va, lentement, inexorablement, quitter le monde de l’enfance pour découvrir celui d’une adolescence dans laquelle le désir, au sens large du terme, occupe une place neuve et essentielle.

La relation qui va naître et évoluer entre Antoine et Hélène peut se nommer sans aucun doute amitié, amour, et découvertes plurielles.

Et le titre qu’a choisi Bastien Vivès pour raconter cette histoire faite de quotidiens,  » Une Sœur  » peut sans doute sembler étonnant puisque c’est de découverte amoureuse qu’il s’agit. Mais tous ceux et toutes celles qui entrent dans cet âge où le corps et le cœur se révèlent inséparables ne sont-ils pas tous unis par des liens presque familiaux, n’appartiennent-ils pas tous à une chaîne humaine qui ne dissocie pas encore les rêves, les réels, et les tout  » premiers pas  » aux lueurs d’une morale qui, comme le disait Ferré, est toujours la morale des autres?

 

Bastien Vivès: le titre

 

Chez Jonasz, que je citais en début de chronique, la souvenance et la nostalgie sont les moteurs du récit. Ici, même si on devine dans ce que nous raconte Bastien Vivès une véritable part de mémoire personnelle, rien n’est nostalgique. C’est  dans un présent universel qu’il installe ses personnages, et ces vacances initiatiques qu’Antoine et Hélène vivent ensemble sont aussi celles que chacun a vécues, un jour ou l’autre.

Ce n’est pas de son passé que Vivès nous parle, mais d’amour, simplement, d’émotion, de chemins à emprunter pour se sentir vivant. La mémoire n’est qu’une trajectoire qui mène d’hier à aujourd’hui, et c’est un peu cela que Vivès nous montre dans cet album ébloui et éblouissant qui évite tous les pièges de la facilité pour, avec une pudeur adolescente et poétique, nous parler de nos propres initiaux émerveillements dans les territoires de l’amour, donc du désir…

Bastien Vivès: pas de nostalgie
Bastien Vivès: amour et pudeur

 

Le dessin de Bastien Vivès, dans des tons de gris ensoleillés, a toujours été très proche de ses personnages, même dans une série comme Lastman. Mais ici, outre ses expressions admirablement rendues en quelques traits, outre le travail sur le regard (et l’absence de regard…) qui crée une ambiance à la fois discrète et puissante, il y a dans son graphisme une pureté sensuelle qui ressemble à celle du récit qu’il nous livre.

Je parlais de Pudeur… Il s’agit aussi et surtout pour Bastien Vivès de refuser tout voyeurisme, tout manichéisme aussi. Son talent de narrateur est de parvenir à ne pas tout centrer uniquement sur un sentiment naissant entre deux personnages centraux. Cet album est, à sa manière, un livre choral, dans lequel chacun des personnages dits secondaires a une véritable présence.

La narration, pour Vivès, ne peut être qu’osmose entre sensations, descriptions, scènes intimes, décors, mouvements, soleil, mots et dessin…

Il pratique, comme peu d’autres auteurs le font, l’art de l’ellipse, choisissant ici de mettre en avant un dialogue qui définit un moment précis de l’histoire, et de renoncer, ailleurs, aux mots qui ne feraient qu’alourdir le rythme du dessin.

Bastien Vivès: l’ellipse narrative

 

Bastien Vivès: dessin et texte

 

 » Une Sœur « , c’est un un  » roman graphique « . Roman parce qu’une véritable écriture romanesque, au sens premier du terme, y existe. Graphique parce que Bastien Vivès est un dessinateur exceptionnel, au style dépouillé et sensuel tout à la fois.

Et les dernières pages de ce livre, les derniers dessins, résument à la perfection, peut-être, ce qu’est ce style. Des visages, une foule, un cri, celui d’un prénom qui se perd dans les volutes du vent, Hélène qui se tourne et regarde le lecteur : tout est dit de l’amour qui, devenant silence, a besoin de s’exprimer avec ardeur… Tout est dit, dans cette fin, d’une existence dont on ne sait pas ce qu’elle deviendra, mais qui ne reniera jamais ces heures passées à aimer, pour la première fois !

Bastien Vivès: la fin

Quoi que puissent en dire certains, Bastien Vivès n’est pas une étoile montante du neuvième art !

Cela fait dix ans qu’il dessine, et il appartient depuis longtemps déjà à ce qui se fait de mieux, et de plus varié, dans le monde de la bande dessinée moderne. Il en est une valeur sûre, et n’a pas attendu ce  » Une Sœur  » pour le devenir !

Mais il est vrai que, dans cet album-ci, il dépasse les limites graphiques et narratives qui étaient encore les siennes auparavant, pour nous livrer, n’ayons pas peur des mots, un véritable CHEF D’ŒUVRE  la Bande Dessinée !

Achetez cet album, offrez-le, faites-le lire, plongez-vous dans cette  histoire simple et naturelle, dans laquelle l’émotion, la sensation, la poésie quotidienne effacent tout ce qui aurait pu, avec un autre auteur, se révéler graveleux.

Il y a dans  » Une Sœur  » une pureté qui réussit à nous enfouir, toutes et tous, dans les fondations mêmes de la seule valeur universelle qui nous rend tous humains : l’Amour, dont les remous et les frissons sont toujours majuscules !…

 

 

Jacques Schraûwen

Une Sœur (auteur : Bastien Vivès – éditeur : Casterman)

H.G. Wells en BD : La Machine à explorer le Temps

H.G. Wells en BD : La Machine à explorer le Temps

Les éditions Glénat aiment les séries thématiques, depuis longtemps déjà. Et c’est une réussite avec cette collection consacrée à l’adaptation de l’œuvre de H.G. Wells. Avec Mathieu Moreau,un jeune dessinateur, qui a répondu à nos questions…

 

Plusieurs albums de cette collection se retrouvent déjà sur les étals de votre libraire préféré. Et même si tous m’ont plu, chacun à sa manière, chacun ayant son propre style graphique, celui qui a le plus retenu mon attention, c’est l’adaptation de ce merveilleux livre de science-fiction qu’à commis Wells il y a bien longtemps,  » La Machine à explorer le temps « , un livre passionnant qui a influencé pendant des dizaines et des dizaines d’années toute la littérature sf et fantastique mondiale.

L’histoire, certes, est connue de tout le monde, et elle a été bien des fois adaptée au cinéma, avec plus ou moins de succès, de qualité ou de réussite: un scientifique, dans une Angleterre victorienne, a inventé une machine qui lui permet d’aller se promener dans les méandres du temps.

Il y a là l’illustration littéraire d’un des mythes essentiels de l’humanité : d’où sommes-nous nés et, surtout, vers quels horizons nous dirigent nos pas ? Connaître le passé permettra-t-il de rendre le futur plus souriant ?

Ainsi, au-delà du récit d’aventures imaginaires, c’est à des thèmes profondément humains et humanistes que Wells s’est attaché dans ce livre. Des thèmes qui ne perdent rien de leur force et de leur intérêt dans cette adaptation en bd, due aux talents conjugués de Dobbs, un scénariste qui sait découper une histoire pour la rendre sans cesse passionnante, et de Mathieu Moreau, un jeune dessinateur qui a aimé construire ses planches un peu à la façon des illustrations du dix-neuvième siècle, qui adore jouer dans ses pages avec la symétrie, et dont les couleurs accompagnent vraiment l’histoire racontée.

Dans le monde futur où le héros va se retrouver, la sécurité et l’aisance ont fait des ravages extrêmes dans l’âme humaine. La révolte, la nécessité de ne pas suivre des voies toutes tracées, tout cela n’est même pas interdit, mais simplement n’existe plus. Et même si le personnage central, d’abord et avant tout scientifique, se refuse à tout jugement, il ne peut que constater que l’intelligence humaine, à force de sécuritarisme, s’est suicidée… Et qu’aucune intelligence n’est possible dans un univers où il n’y a ni changement, ni même désir de changement !

Et à ce titre-là, force est de reconnaître que des ponts existent déjà entre les cauchemars de Wells et les réalités que notre société est en train de créer !…

 

Mathieu Moreau, le dessinateur

 

La bande dessinée se doit, me semble-t-il, de ne jamais oublier d’où elle vient, tout comme le héros de cette machine à explorer le temps… Et  j’aime que l’éclectisme dont se nourrit le neuvième art laisse la porte ouverte, aussi, à des récits charpentés classiquement, à des hommages, également, à ce qui a fait l’histoire de notre culture.

Et c’est bien le cas dans cette collection  » H.G. Wells  » qui nous replonge, avec qualité, dans des imaginaires qui, tout compte fait, n’ont strictement rien de désuet !

 

Jacques Schraûwen

H.G. Wells en BD : La Machine à explorer le Temps (scénario : Dobbs – dessin : Mathieu Moreau – éditeur : Glénat)

Rodin : Fugit Amor, Portrait Intime

Rodin : Fugit Amor, Portrait Intime

Joël Alessandra nous parle, dans cette chronique, de celui qui fut sans doute le plus grand sculpteur des dix-neuvième et vingtième siècle. Il nous raconte Auguste Rodin, sujet de ce livre, au travers de trois femmes qui lui furent essentielles…

 

2017… On pourrait appeler cette année l’année Rodin, année du centenaire d sa mort, puisqu’elle voit fleurir un film avec l’extraordinaire Vincent Lindon,, une rétrospective à venir très bientôt, et un album bd qui rend un hommage vibrant à cet artiste hors du commun que fut Auguste Rodin, créateur démesuré et génial.

Il s’agit ici, bien évidemment, d’une biographie dessinée. Mais une biographie qui ne se contente pas de suivre Rodin d’œuvre en œuvre, d’année en année, mais qui s’enfouit dans ce que  fut son existence autour des femmes. Grâce à trois femmes, qui forment, chacune, un des chapitres de ce livre.

Rose, d’abord, la compagne des débuts, celle qui devint, à  la fin de la vie de Rodin, son épouse.

Camille, ensuite, sœur du très catholique Claudel, élève de Rodin, amoureuse passionnée et démesurée de cet homme qui lui faisait découvrir en même temps son talent et ses possibilités de bonheur charnel.

Claire, enfin, que Rodin aima sans doute pour ses talents amoureux autant que pour sa faculté à gérer son œuvre d’homme vieillissant.

En guise de morale, Rodin utilise une phrase lapidaire reprise dans cet album : il n’y a pas d’immoralité dans l’art…

Pas d’immoralité, sans doute, mais une immense amoralité, le besoin pour Rodin de ne pas s’inscrire dans les règles de la bienséance. Il eut des amours tapageuses, avec des femmes qu’il vampirisait à sa manière. Il eut une carrière construite autour de l’érotisme, dans ses sculptures, bien sûr, mais aussi dans ses dessins qui, pour certains, se faisaient érotiques au travers d’une sorte de figuration presque abstraite.

Ce livre aurait donc pu être très érotique, mais il n’en est rien. Parce que c’est d’amour et d’amitié, même charnelle, que les deux auteurs nous parlent, et, habillées, toutes les femmes qui peuplent cet ouvrage n’ont rien d’érotique. Elles ne le deviennent qu’en se dénudant, modèles ou amantes, en parallèle, finalement, de l’œuvre même de Rodin pour qui la chair se devait d’être immortalisée dans tous ses débordements.

 

Joël Alessandra: le scénario

 

 

Joël Alessandra: Rodin dessinateur

 

 

 

Aucun art ne peut se vivre dans la seule solitude. Pour qu’un tableau, un poème, une sculpture prennent vie, il leur faut l’apport de la rencontre, du hasard, l’affrontement avec d’autres formes artistiques.

Pendant toute son existence, Auguste Rodin, ainsi, ne s’est pas contenté de créer des formes nées de ses imaginaires ou de ses seules souvenances passagères. Il a nourri son art de dessinateur et de sculpteur des rencontres qu’il fit. Rencontres féminines, c’est vrai, et donc amoureuses, mais rencontres totalement artistiques aussi : ceux qui le prirent comme élève à ses débuts, ceux à qui, ensuite, il apprit son métier et, parmi ceux-ci, Camille Claudel. Rencontres littéraires, également, poétiques même. Dans les deux mains jointes qu’il a sculptées et nommées  » Cathédrale « , comment ne pas voir, en effet, une véritable influence littéraire et mystiquement poétique?

Et ce n’est pas la moindre qualité de ce livre-ci que de laisser la place à plusieurs références littéraires, qui réussissent à rythmer le récit biographique, tout en donnant une âme au personnage central, ambitieux et sûr de lui, certain, surtout, de la puissance de sa création.

Joël Alessandra: la littérature

 

Joël Alessandra: la création

 

 Rodin

L’univers de Rodin, le Rodin sculpteur en tout cas, et celui de Joël Alessandra, le dessinateur de cet album, sont loin, c’est certain, d’être  semblables. On aurait pu avoir peur donc d’une  » interprétation  » de l’œuvre de Rodin par les aquarelles prises sur le vif d’Alessandra. Mais il n’en est rien, et la volonté du dessinateur de rendre avec véracité les formes charnelles essentielles au travail de Rodin, cette volonté réussit le tour de force de parvenir à un réalisme que je qualifierais de poétique, grâce au jeu des couleurs qu’affectionne Alessandra.

 

Joël Alessandra: rester fidèle à Rodin…

 

 

 

Toute biographie ne peut qu’être incomplète, et ce  » Rodin  » ne faillit pas à la règle. Par un scénario fouillé et très ciblé sur l’amour et l’amitié comme inspirateurs de l’art, par le dessin, aussi, qui réussit à s’effacer derrière la stature imposante du personnage qui a servi de modèle à ce livre, les deux auteurs parviennent cependant à donner vie à Rodin, à ses certitudes comme à ses doutes, à ses engagements comme à ses fuites, à ses lâchetés comme à ses volontés.

Un excellent album, qui vient à son heure, et qui prouve que le neuvième art peut très bien se conjuguer avec toutes les autres formes artistiques…

 

Jacques Schraûwen

Rodin (dessin : Joël Alessandra – scénario : Eddy Simon – éditeur : 21g)