La Présidente : 3. La Vague

La Présidente : 3. La Vague

Ça y est, l’élection présidentielle est terminée ! Sur une défaite de Marine Le Pen (qui, malgré tout, se voit créditée de quelques millions d’électeurs !)… Et pour relativiser tout ça, pourquoi ne vous plongeriez-vous pas dans une série de politique fiction particulièrement glaçante !

 

Je n’ai pas attendu cette élection pour découvrir cette série, pour en rencontrer François Durpaire, son principal scénariste, et pour en chroniquer ici même  les deux premiers volumes.

Petit rappel, donc : dans le tome 1, on voyait Marine Le Pen gagner l’élection présidentielle qui vient de se terminer. Dans le volume 2, on la retrouvait cinq ans plus tard, se représenter, regagner, et être obligée finalement de laisser la place à sa nièce. Et ici, dans  » La Vague « , on voit Marion Le Pen s’associer avec Trump et Google pour créer une société française de plus en plus mondialisée, de plus en plus fliquée, aussi, une société qui réussirait à faire pâlir de jalousie Huxley et son meilleur des mondes possibles !

Cette trilogie est tout sauf optimiste, puisqu’elle s’enfouit dans les côtés les plus sombres de ce que nous promet notre présent, de ce que pourrait nous préparer la course à la technologie qui, de nos jours, envahit jusqu’au monde de l’enfance.

Cependant, dans ce troisième et ultime volet, l’espoir reste présent, il prend la forme d’une révolte populaire qui n’est pas sans faire penser à d’autres révoltes vécues sur le sol français et plus ou moins réussies.

Laurent Muller est l’éditeur et le coscénariste de cette trilogie. Et même si les deux programmes qui viennent de s’affronter peuvent sembler converger vers des pouvoirs peut-être parallèles, il veut voir dans la victoire d’Emmanuel Macron une chance pour la démocratie française, et européenne.

Laurent Muller: les programmes

 

 

François Durpaire est historien, et c’est en tant que tel, avec une vision influencée par les leçons de quelques passés que d’aucuns oublient trop facilement sans doute, qu’il a construit son scénario, s’amusant sans aucun doute à avoir prévu bien avant tout le monde certains des événements qui, aujourd’hui, occupent puissamment l’actualité : le Brexit et la victoire de Trump aux Etats-Unis, par exemple.

Et même si, finalement, ses extrapolations ne s’avèrent pas en ce joli mois de mai 2017, il n’en demeure pas moins que le cri d’alarme qu’il a lancé avec cette  » Présidente  » était un cri certainement salutaire.

Faire une bande dessinée, art populaire, autour de Marine Le Pen, et la montrer gagnante de la présidentielle, c’était une démarche qui aurait pu passer pour ambigüe, c’est un fait. Et dans le troisième volume, cette ambigüité est encore plus présente, puisqu’on y voit des membres éminents du FN faire preuve de sentiments presque humanistes !

Mais le traitement que les auteurs, Durpaire et Muller au scénario, et Boudjellal au dessin, ont fait de ce sujet un combat citoyen…  » après avoir lu ces livres, plus personne ne pourra dire : on ne savait pas « …

C’est de la politique fiction, oui, mais engagée.

Laurent Muller: de la politique fiction engagée

 

 

Ce qui fait la force et la puissance de ces trois albums, c’est aussi le dessin, un dessin qui a choisi la voie d’une espèce d’hyper-réalisme, de réalisme en tout cas très proche de la photographie, d’un réalisme traité uniquement en noir et blanc. Il en résulte une force d’évocation qu’un graphisme traditionnel et coloré n’aurait certainement pas obtenue !

François Durpaire: le dessin
Farid Boudjellal: le dessin

 

 

Certes, Marine Le Pen n’a pas gagné. Mais il n’en demeure pas moins que cette trilogie continue, encore et encore, à poser les bonnes questions, et que la lecture d’une telle histoire ne peut qu’être salutaire à bien des niveaux, puisqu’elle a le talent, essentiel, de pouvoir faire réfléchir tout un chacun.

 

Jacques Schraûwen

La Présidente : 3.  La Vague (scénario : Laurent Muller et François Durpaire – dessin : Farid Boudjellal – éditeur : Les Arènes)

Médicis

Médicis

Une ville se raconte en racontant ceux qui l’ont faite éternelle… Grande Histoire et quotidiens sordides se mêlent dans cette série passionnante…

1. Cosme L’Ancien (scénario : Olivier Peru – dessin : Giovanni Lorusso – couleurs : Elodie Jacquemoire –

éditeur : Soleil)

Il est de ces lieux indissociables de certains noms. Tout le monde, ainsi, a entendu parler de la famille des Médicis, cette famille qui a marqué l’Histoire de l’Italie, de la royauté et, surtout, d’une ville absolument extraordinaire, Florence.

Olivier Peru, dans cette série, a décidé de nous faire découvrir, de l’intérieur, cette famille et la façon dont elle s’est mariée, pour l’éternité, à une cité d’art, de religion, de violence, de beauté.

Cosme l’Ancien n’est qu’un fils de banquier qui, l’esprit ouvert à tout ce que l’art peut apporter à l’homme, à l’humain, décide d’user de son argent pour embellir sa ville, pour la faire entrer dans une autre ère que celle d’un Moyen-Âge poussiéreux.

Ce premier tome nous emmène ainsi, dans une ambiance à la fois haute en couleurs et peuplée de complots, de haines et de jalousies, dans un quinzième siècle où les roturiers, enfin, pouvaient, par la seule puissance de leur intelligence (et de leur argent…), appartenir au monde du pouvoir. Ce volume initial nous fait le portrait d’un homme qui, déjà, n’appartient plus à l’obscurantisme d’un monde, d’une société, d’une civilisation en train de se modifier.

L’intelligence narrative de Olivier Peru est de choisir une voix  » off  » pour raconter l’Histoire et ses histoires… La voix de la ville, la voix de Florence, république se choisissant peu à peu, en la famille des Médicis, des princes pour la diriger.

Le dessin de Giovanni Lorusso, éclairé par les très belles couleurs et lumières d’Elodie Jacquemoire, est d’un réalisme tout en fidélité pour tout ce qui concerne les décors, réinventés ou encore existant de nos jours. D’un réalisme qui n’hésite pas, donc, à quelques prouesses graphiques du plus bel effet ! Il joue avec les perspectives, tandis que sa coloriste, elle, joue avec les clairs-obscurs, et le résultat en est un album  aussi intéressant à regarder qu’à lire !

2. Laurent Le Magnifique (scénario : Olivier Peru – dessin : Eduard Torrents – couleurs : Digikore Studios –

éditeur : Soleil)

Avec Laurent le Magnifique, la philosophie des Médicis se modifie du tout au tout. L’art l’intéresse toujours, certes, il veut toujours faire de sa ville un écrin de tout ce que la peinture, la sculpture et l’architecture peuvent apporter comme bonheur des yeux et des sens. Mais ce qui l’anime surtout, c’est un besoin pratiquement viscéral de s’imposer non plus comme le rejeton d’une famille de banquiers, mais comme un Prince, éclairé mais puissant et impitoyable. Un Prince, oui, dans une république… Un Prince qui ne peut que provoquer des jalousies aussi puissantes que son besoin d’être le maître !

Dans cet album, c’est toujours Florence qui parle, comme une femme amoureuse qui se souvient… Cependant, l’époque a changé, la ville s’est embellie, mais les nobles de souche, les grandes familles florentines, les petites royautés italiennes, l’omniprésente Eglise catholique, tout cela crée un univers bien loin encore des vraies merveilles de la Renaissance.

Ce deuxième volume est un volume beaucoup plus guerrier que le premier, avec quelques somptueuses scènes de bataille qui font penser aux immenses toiles exposées à Venise, ville ici présente, d’ailleurs, puisqu’elle accueillit pendant quelques années l’exil imposé à Laurent de Médicis avant qu’il ne devienne  » le Magnifique « .

Le dessin est moins fouillé, dans son ensemble, que dans le premier opus, mais il est tout aussi efficace, et ce n’est pas la moindre des qualités de cette série que d’être parvenu, ainsi, à garder une unité graphique, malgré le fait que deux dessinateurs différents se soient attelés à la tâche de donner vie à Florence et aux Médicis.

L’Histoire est un terreau fécond pour toute œuvre littéraire soucieuse de se plonger dans des passés qui, qu’on le veuille ou non, ont construit nos présents, les ont civilisés, grâce à l’art, mais aussi à la guerre, grâce aux noms que les manuels scolaires aiment à rappeler, mais grâce aussi à la foule des inconnus qui, de siècle en siècle, de dictature éclairée en tyrannie totale, ont accepté de se soumettre ou se sont révoltés, ont aimé ou haï.

En Bande Dessinée, raconter l’Histoire ne peut se faire, pour que le plaisir de la lecture soit au rendez-vous, qu’avec un sens très efficace de la construction narrative. Il faut que le lecteur découvre des réalités historiques qu’il ne connaissait pas, tout en se sentant en même temps en terrain plus ou moins reconnu.

Et sans augurer de ce que seront les albums suivants, croyez-moi, pour ces deux premiers volumes, la réussite est totalement au rendez-vous !

Amoureux de la grande histoire, amoureux des grandes aventures, amoureux de la bande dessinée, amoureux des arts, de Brunelleschi à Michel-Ange, vous ne pourrez qu’être séduits par ce qui est le début d’une fresque historique soucieuse de respect à son objet premier : la sublime ville de Florence !

 

Jacques Schraûwen

Face Au Mur

Face Au Mur

Braquages, casses, évasions… Ce livre est le portrait fragmenté d’un truand  » à l’ancienne « , mais il est aussi le portrait d’une société, la nôtre, et de ses mille enfermements… Il est le fruit d’une rencontre passionnée et passionnante!

Toute œuvre d’art naît d’une rencontre entre un auteur et son sujet. Ici, c’est un être humain que l’auteur a rencontré, et c’est cet être-là, avec toutes ses dérives, qui est devenu le sujet de son livre.

Dès le départ de cet album, le ton est donné par une phrase en exergue… Il s’agit de fiction inspirée par des faits réels. Des faits qui ont été racontés à Laurent Astier, le dessinateur et scénariste, par Jean-Claude Pautot, crédité dès lors comme coscénariste. Des faits qui sont ceux du grand banditisme. Des faits relatés par un braqueur multirécidiviste, condamné à perpétuité, à un dessinateur, au long d’une relation qui s’est faite amitié.

Laurent Astier: l’origine de ce livre

 

 » Face au mur « , c’est un album puissant, sombre, mais, en même temps, animé par une forme d’espoir. C’est un livre qui plonge dans la vie d’un prisonnier qui se souvient, qui nous parle de lui. Un prisonnier qui, bien évidemment, ressemble à Jean-Claude Pautot, aujourd’hui libre. Un ex-prisonnier, désormais, qui se retrouve dans ce livre tel qu’il a vécu, marginal de la société, vivant de règles qui n’avaient jamais rien de moral mais qui répondaient toujours à l’urgence du moment, en une trajectoire humaine à la poursuite d’une sorte de liberté impossible. Un ex-taulard qui a livré au dessinateur son passé, au rythme de sa seule mémoire.

Le résultat en et un album dans lequel la chronologie est absente, puisque aucune souvenance humaine ne suit les diktats d’une quelconque fidélité au temps qui passe.

Le personnage central de ce livre se retrouve face au mur, le mur de l’asociabilité, le mur de ses propres absences, le mur de ses passés, fragmentés, qui lui reviennent par petites touches… Des petites touches qui, grâce au talent narratif de Laurent Astier, deviennent des chapitres, des chapitres qui, comme dans un roman, nous restituent d’abord et avant tout l’humanité d’un être, au travers de sa voix, une voix qui raconte, une voix qui rythme tout le récit, une voix sans laquelle les aventures  » policières  » racontées ne seraient que polar de seconde zone.

Jean-Claude Pautot: la force de ce livre
 Jean-Claude Pautot: le passé fragmenté
Laurent Astier: le personnage

 

Outre Jean-Claude Pautot, le second personnage de cet album, c’est la prison, l’enfermement, la solitude de la condamnation, l’obligation pour un humain de n’être plus qu’un matricule pour la société, un truand pour les autres prisonniers.

Alors, bien entendu, on retrouve dans cet album bien des influences, littéraires plus que graphiques d’ailleurs. Le ton de la narration est un ton  » parlé « , mais parlé à  la manière des grands dialoguistes du cinéma d’antan, Spaak, Prévert, Audiard… Parlé à la manière, tout simplement, de Jean-Claude Pautot, pour qui, derrière les murs de chaque prison, subsiste toujours une forme de fratrie. Pas d’honneur, non ! L’honneur, c’est bon dans les films qui ont besoin de grands sentiments. La fratrie, c’est simplement la notion d’appartenance à une sorte d’ordre parallèle de la société, celui des bannis.

Ainsi, au-delà de l’histoire racontée dans ce  » Face au mur « , ce livre est  également une réflexion, comme au travers d’un miroir très actuel, de ce qu’est la prison, de ce qu’elle a été, de ce qu’elle devient. A ce titre, Laurent Astier ne se contente pas d’être le biographe d’un ami, mais il interroge, au travers de cette biographie parfois imaginaire ce qu’est, profondément, l’enfermement légal et ce qu’il sous-entend comme évolution de notre société.

Laurent Astier: la prison
Jean-Claude Pautot: fratrie et honneur

Jean-Claude Pautot est désormais un être libéré. De ses démons ?… Pas totalement sans doute, loin s’en faut. Mais réinséré, à sa manière, dans un monde auquel tout, il y a peu encore, l’opposait. Cette  » sortie d’écrou  » est née d’une réalité qui dépasse tout réalisme : l’art. C’est en commençant à peindre, derrière les barreaux, dans l’ombre des grands murs inhumains, que Jean-Claude Pautot, tout en appréhendant des règles de composition qui lui étaient jusque-là inconnues, a appris à se regarder et à se voir différemment, autrement. Aujourd’hui, il peint, il expose, dans un quartier chic de Paris, un de ces quartiers qui, autrefois, n’auraient été pour lui que terrain de chasse. Aujourd’hui, même si ses tableaux sont habités, profondément, par tout ce qu’il a vécu, tout ce qu’il a souffert et fait souffrir, et vu souffrir, même si la violence de son existence trouve un exutoire dans sa peinture, Jean-Claude Pautot sait qu’on peut changer la vie. Et son message, dans ce livre comme dans son quotidien, désormais, c’est celui-là : rien n’est jamais totalement détruit, et l’espérance folle de s’en sortir par la curiosité, par l’écoute, par le respect, cette espérance peut être une réalité pour ses nouveaux amis, les rappeurs, et par leur public auquel il veut faire passer ce message-là : la mort n’est pas et ne sera jamais une solution, même à l’injustice !

Jean-Claude Pautot: l’art

Pour parler de ce livre, j’ai rencontré les deux auteurs, vous l’aurez compris. Et vous aurez compris également toute la puissance que me fut cette rencontre avec un homme comme Jean-Claude Pautot. Je connaissais déjà Laurent Astier, j’aimais son travail, sa collaboration avec un scénariste comme Dorison par exemple. Mais ici, sans aucun doute possible, il devient un des grands auteurs de la bd, un de ces auteurs capables de s’effacer derrière un sujet qui le dépasse mais qu’il réussit à rendre présent grâce à son talent graphiste fait de réalisme et d’ellipses, grâce aussi à la façon dont il use de la couleur pour qu’elle soit là, continuellement, afin de souligner la puissance des faits relatés, et la force son propos d’auteur. Un auteur à part entière!

 

Jacques Schraûwen

Face Au Mur (dessin et scénario : Laurent Astier – scénario : Jean-Claude Pautot – éditeur : Casterman)