Hermann – Un géant du neuvième art, un homme « bien », un artiste exceptionnel…

Hermann – Un géant du neuvième art, un homme « bien », un artiste exceptionnel…

Le plus grand des dessinateurs réalistes, me disait un jour Boucq, s’est enfoui dans la mort… Et la bande dessinée est orpheline d’un artiste exceptionnel qui en était, bien plus que d’aucuns adulés, un des créateurs les plus essentiels !

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Quand je vois tout le tintouin médiatique qui a lieu pour le moindre petit truc consacré à Hergé, qui ne fut, finalement, qu’un patron de studio, je ne comprends pas comment Hermann a été totalement oublié, le jour de sa mort, par les journaux télévisés de Belgique, de France, et d’ailleurs…

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Je me souviens pourtant de l’effervescence qui régnait dans les rédactions de la rtbf lorsque Hermann a remporté (très tardivement) le grand prix d’Angoulème… Je me souviens parfaitement de l’aide que j’ai apportée, à l’époque, au JT pour avoir sur antenne la réaction de ce monument de la bd… Le temps a bien passé, depuis, et l’oubli me semble être le signe d’une intelligence en déliquescence…

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A croire que les journalistes ont peu de mémoire… Et qu’ils n’ont pas le temps d’aller voir sur les réseaux sociaux ce que la mort d’un tel homme provoque comme réactions… Et que, en définitive, ils préfèrent parler de la mode plutôt que du talent ! Il est vrai, d’ailleurs, que la bande dessinée populaire n’a pas vraiment bonne presse dans les médias de toutes sortes, mettant de plus en plus en évidence les éphémères idolâtrie d’une certaine intelligentsia péteuse et inutile !

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J’ai, quant à moi, de la mémoire… Il y a trente ans, j’avais écrit (internet n’existait pas…) à Hermann, pour lui demander un dessin original. Pas pour moi, mais pour le mettre en vente aux enchères au bénéfice de l’unité scoute dont je m’occupais… Il m’a répondu par téléphone… Il m’a engueulé en me demandant si j’avais conscience du prix de ses dessins… Et puis, soudain, il m’a dit d’aller chez lui le lendemain matin. Nous y avons été, ma femme et moi… Et il m’a offert la première couverture, si ma mémoire est bonne, qu’il avait faite pour le magazine tintin, avec Bernard Prince sur son Cormoran… Une couverture que j’ai vendue, un bon prix, et qui m’a permis, pour les mômes du bas de Saint-Gilles, de financer un camp en Ardenne…

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Ce fut notre première rencontre… Timide, terriblement intimidée, une rencontre avec un homme étonnant… Une rencontre sont nous avons souvent parlé, Josiane et moi… La rencontre avec un dessinateur hors-pair, qui enchantait les lectures de milliers et de milliers de jeunes lecteurs !

Par après, nous nous sommes vus plusieurs fois… Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : nous n’étions pas des amis… Mais nous étions proches… Et je me souviens de toute une après-midi passée avec lui, dans une galerie bruxelloise où il exposait des œuvres qui n’avaient rien à voir avec ses bandes dessinées… Toute une après-midi, oui, à parler de la vie, de l’amour, du talent, de Schiele… Je me souviens aussi de notre dernière rencontre, il y a peu de temps, à Ath, dans le magasin « profil bd ». Me voyant l’attendre pour une petite interview, il m’a simplement dit qu’en me voyant là, il était content, parce qu’il était en pays de connaissance…

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Aujourd’hui, j’ai l’âme à la dérive… Comme je l’avais lorsque je l’ai vu à l’enterrement d’une amie commune. Je me rappelle très exactement ce qu’il m’a dit, ce jour-là, au cimetière : « Tu me connais, je ne suis pas du genre à être ému. Mais ton texte, là, il m’a mis la larme à l’œil. » !

Il n’y a pas de ciel, me disait-il à Ath… Pourtant, j’aimerais qu’il y en ait un, et qu’Hermann y retrouve Eliane, cette amie commune… Josiane, qu’il passionnait d’album en album…

Ath… Une petite ville dans laquelle un magasin bd fait un boulot exemplaire… Le dernier endroit où j’ai rencontre Hermann… Où je lui ai tendu mon micro, à l‘occasion de la sortie du Jeremiah 42… Pour une interview que je ne peux que vous faire écouter, aujourd’hui, l’interview d’un homme, d’un sanglier ardennais dont Jean-Claude Servais me disait, en novembre dernier, combien il l’admirait…

Jacques (et Josiane) Schraûwen

INTERVIEW REALISEE AU « PROFIL BD » A ATH

Hermann….

Hermann….

Je viens d’apprendre la mort d’un des plus grands dessinateurs bd qui ont jamais existé, Hermann… Un homme que j’ai rencontré bien des fois… Un homme avec lequel j’ai bien souvent parlé, à bâtons rompus, de tout et de rien… Du cancer, aussi, ces derniers temps… De l’art, de Schiele, des livres qu’il avait envie d’encore dessiner… De l’amour et des passions vécues au long d’une existence riche de partages… De son épouse, malade, à qui, me disait-il, il devait tant…

Lors de notre dernière rencontre, à Ath, mon micro a enregistré quelques propos dans lesquels Hermann a longuement parlé de lui, de son métier, de qui il était…

Je n’ai pas encore utilisé ce son… Je ne l’ai même pas encore réécouté… Je ne sais pas pourquoi… Peut-être le trouvais-je trop personnel, trop empli d’une véritable émotion.

Je vais le faire, désormais… Laissez-moi le temps… Parmi les nombreux auteurs de BD que j’ai eu le plaisir de rencontrer, de « véritablement » rencontrer, Hermann m’a fait l’honneur d’être autre chose qu’un interviewé face à un interviewer…

Je suis triste, simplement, aujourd’hui, de ce départ vers des ailleurs dont il n’avait nulle peur… Je n’ai, pour le moment, rien d’autre à ajouter…

Oui, laissez-moi un peu de temps…

Mon Cervin – un livre d’abord et avant tout humain…

Mon Cervin – un livre d’abord et avant tout humain…

Entre fiction et réalité, un trajet de vie se raconte, un auteur se dessine, se devine…

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D’une part, il y a un dessinateur qui raconte une vieille expédition au mont Cervin, une aventure réelle qu’il aménage pour la rendre plus dramatique, plus mélodramatique même. D’autre part, il y a les quotidiens de cet homme, sa compagne, son métier de professeur qu’il est obligé d’abandonner… Il y a également une lettre retrouvée d’un père mort depuis un certain temps déjà, une lettre-testament qui demande à cet auteur, à ce dessinateur, d’aller disperser les cendres de son père au sommet de ce fameux mont Cervin… Et puis, il y a la souvenance de la mort de ce père, suicidé par pendaison…

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Tout cela peut sembler hétéroclite, mais cela réussit à ne pas l’être. Benoit Roels, l’auteur de cet album, nous dit lui-même que cette histoire est vraie à nonante pour cent. Qu’il n’a rien enjolivé… Que la trame de ce récit est la relation simple, et fidèle, d’une part de sa propre existence… Du défi qu’il s’est posé, un jour, en lisant cette lettre-testament de son père, d’obéir à cette demande, et donc d’escalader ce mont mythique ! Un défi, oui, pour un individu qui n’est absolument pas sportif, et qui ne connaît des grandes aventures humaines que ce qu’il en dessine, que ce qu’il en lit.

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A partir de là, à partir de cet axiome important, celui de coller à la réalité, avec ses éblouissements, ses désespérances, ses angoisses, ses réussites, ses délires, son égocentrisme aussi, Benoit Roels ose nous faire son autoportrait, sans auto-flatterie, que du contraire ! Et, ce faisant, il aborde au fil des pages bien des thèmes qui, du singulier, se font généraux… Universels parfois…

Avec une référence rapide au scoutisme, il nous parle de valeurs qui n’ont rien à voir avec quelque morale que ce soit… En parlant de son propre égoïsme, il nous parle de tous nos égoïsmes aussi… Il nous parle des problèmes qu’un couple rencontre en dépit de l’amour, il se met en scène, se remet en scène plutôt, face à la mort, face au suicide, face à l’amitié, face au hasard… Face au poids de la famille, et de ses deuils… Il nous décrit à sa manière, très personnelle, ce que peut être, dans toute existence, « l’impermanence du chaos » !

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Il y a quelques petites incohérences dans le déroulé « temporel » du récit. Mais qui ne gênent pas vraiment… Pour le reste, avec un dessin très lumineux, avec la présence de la montagne et de ses paysages, avec la centralisation d’un personnage central qui est l’auteur lui-même, ce livre qui mêle adroitement différentes époques, mélangeant ainsi par petites touches plusieurs vérités, dont celle de l’imaginaire, Benoît Roels nous raconte une idée obsessionnelle qui devient sa raison d’être, il pratique, grâce à son art, une forme d’autothérapie qui se révèle parfaitement accessible, dans la mesure où, justement, elle dépasse le simple cas particulier…

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Je pense que toute création artistique n’a d’intérêt que lorsqu’elle met à nu quelque chose de son auteur… C’est bien le cas ici, avec un livre qui se lit d’une traite, un livre graphiquement très agréable, un livre qui, j’en suis persuadé, occupe une place essentielle chez son auteur, et une place vibrante chez ses lecteurs ! Avec tous les soleils de la neige comme ligne d’horizon…

Jacques et Josiane Schraûwen

Mon Cervin (auteur : Benoit Roels – éditeur : Kalopsia – 80 pages – janvier 2026)