Zebraska : 1. Un garçon pas comme les autres

Zebraska : 1. Un garçon pas comme les autres

Un héros HPI… Une bd qui est un regard, actuel et futuriste à la fois, sur ce sujet de société extrêmement présent de nos jours.

copyright dupuis

Les personnes à haut potentiel existent… Elles sont tout autres que ce que les médias, souvent, par souci de simplification surdimensionnée, nous en montrent. Même si la série télévisée « HPI » a rencontré un succès, mérité d’ailleurs, elle n’a que peu de rapports avec la réalité de ce que vivent les « hpi » au quotidien. Isabelle Bary, la co-scénariste et écrivaine du roman à la base de cette bande dessinée, sait, elle, de quoi elle parle, puisque, dans son entourage le plus proche, elle a vu grandir un enfant possédant cette caractéristique dont on dit, de nos jours, souvent n’importe quoi.

copyright dupuis

Zebraska, c’est une bd qui va se conjuguer en deux volumes. Isabelle Bary, partie prenante dans cette adaptation de son propre livre, nous livre un récit à la fois fictionnel et réaliste, nous racontant le quotidien de ces enfants, de ces jeunes, qu’une psychologue a un jour nommés des « zèbres ». D’où le titre de ce roman et de cette bd. Une bd parfaitement réussie, passionnante, intelligente, jamais pesante ! Mais une bd qui est aussi, je le disais, une fiction.

copyright dupuis

Marty, un jeune à haut potentiel, vit en 2056, dans un monde qui, après une « grande bascule », a des apparences de perfection… Les différences sont acceptées, c’est la paix qui est mise en avant… Mais c’est aussi un monde dans lequel les livres n’existent plus, dans lequel le passé, donc l’Histoire, est gommé. Au profit d’un monde peut-être « meilleur ». Ou pas… Ce livre est une fiction, oui, une science-fiction même…

Isabelle Bary, autrice

A écouter Isabelle Bary, on comprend en effet que ce monde futur inventé n’a rien de parfait. Et c’est ce que Marty va découvrir en recevant de sa grand-mère un livre… Un vrai livre, qu’on feuillette… Une bd intitulée Zebraska… Un livre dans lequel cette grand-mère parle d’elle et du père de Marty, lorsqu’il était enfant, un enfant hp, un enfant zèbre… A partir de là, ce que nous raconte cet album se déroule dans deux époques différentes. Et celle de 2026, que Marty découvre, découvrant en même temps les similitudes entre lui et son père, interfère petit à petit avec celle de 2056.

copyright dupuis

Marty se voit obligé d’écouter et de comprendre sa grand-mère qui lui dit que lire est un acte d’insolence, et, presque inconsciemment, tout en vivant sa vie d’adolescent et ses premiers amours, il choisit de retrouver l’Histoire telle qu’elle fut et pas telle qu’un pouvoir quelconque l’a rêvée… On n’est pas loin de certains livres d’Asimov ou de Bradbury. On pourrait croire que cette double époque mise en scène rendrait difficile la lecture, mais, le dessinateur Ludo Borecki utilise des codes qui, justement, facilitent totalement la lecture de cet album.

Ludo Borecki, dessinateur

Finalement, la thématique centrale de ce livre est double. Il y a l’importance de la lecture, de la « transmission », dans toute culture humaine, un importance que la société contemporaine est en train, insidieusement, de délaisser… Mais la thématique axiale de cet album, c’est surtout, les HP, ces enfants qui ont « des ailes qui les empêchent de se déplacer comme tout le monde »… C’est une des citations de ce livre, qui rappelle l’albatros de Baudelaire… Les poètes n’ont-ils pas eu, depuis toujours, un potentiel essentiel… Les « zèbres » sont, qui sait, à leur manière, à leurs manières plurielles ai-je envie de dire, des poètes également !

copyright dupuis

Et force est de reconnaitre qu’on parle de nos jours très mal, sans rien y connaître même, de cette caractéristique dont tant de parents voudraient, un peu (beaucoup) stupidement, que leurs enfants la possèdent ! Une caractéristique qu’un dossier, en fin d’album, explique très clairement.

Isabelle Bary

La bande dessinée permet ainsi de plus en plus d’aborder la vie de manière frontale, réfléchie, sereine même. Elle le fait, ici, dans cet album, grâce au texte, grâce à la participation de Corbeyran, scénariste éclectique et efficace, à la construction de la narration. Et grâce à un dessin qui, s’adressant à tous les publics, laisse la place belle à la lumière, aux expressions, à l’émotion.

Ludo Borecki et Isabelle Bary

Jacques et Josiane Schraûwen

Zebraska : 1. Un garçon pas comme les autres (dessin : Ludo Borecki – scénario : Isabelle Bary et Corbeyran – couleurs : BenBK – éditeur : Dupuis – Janvier 2026 – 72 pages)

copyright dupuis

Lune De Miel : 3. Midi Entre Quatre Planches

Lune De Miel : 3. Midi Entre Quatre Planches

S’il fallait trouver un fil conducteur à tous les livres de Bastien Vives, ce serait le mot plaisir : celui de ruer dans les brancards, celui de se montrer là où on ne l’attend pas, celui d’une forme contemporaine et originale du surréalisme…

copyright casterman

Un mot qui tombe très juste avec cet album, puisque Quentin accompagne Sophie à Bruxelles où elle doit donner une conférence sur les surréalistes… Aucune vraie lune de miel, rien qu’à deux, ne les attend dans cette capitale belge et européenne qui se fait surréelle, irréelle, inattendue, folle, et pourtant proche encore et vraiment de ce qu’elle est dans la réalité. Parce que, disons-le tout de suite, dans ce livre Vives surprend, il déstabilise aussi, et il en résulte un album totalement inclassable, mais parfaitement jouissif !

copyright casterman

Depuis ses tout débuts, j’aime ce que fait Bastien Vives… Pas tout, non : je n’ai vraiment pas accroché à son Corto Maltese pâlot et sans âme, n’ayant pas sa place dans l’univers que Vives (et son scénariste de l’époque) lui ont imposé. J’ai pensé, et je le pense toujours, que Bastien Vives s’est fourvoyé dans cette aventure. Quant à ses albums fortement teintés d’érotisme, voire plus, j’ai dit ici tout le bien que j’en pensais, tout le mal que je pensais des crétins censeurs qui se sont jetés sur ces albums, crétins censeurs aveuglés par leur formatage et leur « bonne pensée »… Crétins censeurs même d’Angoulème, dont, de ce fait, on ne peut que se réjouir de la chute !

copyright casterman

Donc, oui, j’aime Bastien Vives, n’en déplaise aux pisse-vinaigre qui, avec cet album-ci, s’en donnent à nouveau à cœur joie ! Pourquoi ?… Parce que le portrait qui y est fait de Bruxelles est d’une noirceur évidente… Cette métropole, dans laquelle débarquent Sophie et Quentin est une ville qui a totalement perdu son âme… Venir parler de Magritte, de Scutenaire, de Marcel Mariën, c’est une gageure, face à la misère, face aux travaux qui défigurent tous les lieux de cette cité… Il y a, certes, une exagération… Mais pas tellement que cela ! En sortant de la gare du Midi, et tous les bruxellois le savent, on arrive dans un immense chantier… Un chantier à ciel ouvert, dans lequel se baladent et vivent rats et sdf, un chantier d’ailleurs arrêté aujourd’hui, mais resté en l’état ! Dans le Bruxelles de Vives, un Bruxelles, incontestablement, qu’il connaît bien, il n’y a pas de gouvernement depuis dieu sait combien de temps, et tout le monde, à part les politicards, s’en fout totalement… Cette absence de pouvoir démocratique dans la minuscule Belgique n’est pas une chose neuve, loin s’en faut ! L’insécurité dans le Bruxelles de Vives est fortement exagérée, mais elle correspond bien à un état d’esprit régnant en Belgique comme en France… Oui, il y a exagération… Et cela fait du bien ! La caricature a toujours été le seul art populaire capable de faire réfléchir, non ?….

copyright casterman

Cela dit, ne vous arrêtez pas à cette exagération… Bastien Vives nous construit un récit qui semble totalement anarchique, dans une ville que ses habitants, s’ils sont honnêtes, reconnaîtront sans peine… La bande dessinée étant une des passions de Quentin, on les voit, lui et Sophie, entrer dans un lieu mythique de la bd d’occasion, le « Pêle Mêle », le premier, pas tous ceux qui ont suivi… Un lieu aujourd’hui perdu dans un quartier qui a depuis pas mal de temps déjà perdu son coeur … Il y a d’autres références, graphiques aussi, au long de cet album. A Jérôme K. Jérôme… Au Western et, à travers ce style bd, à l’immense Hermann… Bruxelles sur Senne est devenue, sous la plume de Vives, un endroit sans droit, un lieu sans dieu, une ville dans laquelle on peut se retrouver dans un saloon, avant de faire face à une bande de truands qui tirent dans tous les sens. C’est un livre qui nous balade dans ce que Bruxelles est en train de devenir, mais c’est un livre dans lequel l’imaginaire est roi ! Et on a parfois l’impression que ce livre a été écrit et dessiné de manière automatique, comme un cadavre exquis se retrouvant, sanglant, au milieu d’une avenue presque apocalyptique !

copyright casterman

Le dessin de Vives est vif, expressif, expressionniste aussi, à sa manière… Cet artiste a un sens de la construction qui ne se contente pas d’un découpage cinématographique, mais qui aime à surprendre, lui aussi… Ce dessinateur est aussi un amoureux du mouvement, et ce qui peut paraître simple au premier coup d’œil se révèle souvent terriblement efficace. Quant à la fidélité de son trait à son sujet, une ville dont je dis depuis longtemps qu’elle est moribonde, cette fidélité est indubitable. Et puis, pour que se savoure totalement cette histoire folle, il faut souligner la qualité de la couleur de Brigitte Findakly. Ce troisième opus de « Lune de Miel » étonne, dérange, et c’est aussi ce qui en fait la qualité ! A ne pas rater !…

Jacques et Josiane Schraûwen

Lune De Miel : 3. Midi Entre Quatre Planches (auteur : Bastien Vives – couleur : Brigitte Findakly – éditeur : Casterman – avril 2026 – 48 pages)

copyright casterman

Poppée – la femme qui vécut deux fois

Poppée – la femme qui vécut deux fois

Une reine de sang de plus, dans une collection qui mêle, ici en tout cas, la réalité historique et la fiction… Un album passionnant !

copyright delcourt

J’avoue ne pas savoir exactement combien d’albums forment déjà cette série intitulée « Les reines de sang ». J’en ai lu plusieurs, avec très souvent plaisir… J’ai aimé me plonger dans des destins féminins aussi horribles, finalement, que les destins des mâles dont les images brillent sur l’Histoire humaine… Catherine de Médicis tout comme Theodora ou Marie Tudor n’ont rien à envier aux cruautés des Napoléon, Alexandre, ou Ivan !… Sans doute ont-elles été, ces reines vêtues des attributs de la mort, plus discrètes… Quoique… Et voici donc que des Romaines viennent rejoindre la cohorte de ces souveraines qui ont marqué les petites et grandes histoires des pouvoirs humains ! Après Agrippine et Messaline, oui, voici Poppée…

copyright delcourt

Ces albums « romains » ont tous en commun un scénariste identique, Luca Blengino. Un écrivain qui, incontestablement, connaît son sujet, connaît les méandres des institutions romaines, connaît les remous des luttes de pouvoir, connaît les folies des hommes et des femmes à la tête d’un empire romain dont nos civilisations restent héritières. Mais Blengino est aussi romancier et, donc, il aime faire de cette grande Histoire qui le passionne le lieu, également, de rêver, d’imaginer, d’extrapoler… Et dans ce « Poppée », il y réussit parfaitement…

copyright delcourt

Nous sommes au premier siècle de notre ère. Cet album nous fait suivre les chemins, détournés bien évidemment, de Poppée Sabina, dont la famille, noble cependant, finira mal, très mal, par la volonté de Messaline, épouse de l’empereur Claude. Poppée, enfant, va ainsi grandir avec un esclave qu’elle affranchit, qui sera son premier amant, qui sera l’ami de toute son existence… Elle grandit, surtout, avec une ambition démesurée… Rêve-t-elle de vengeance ?… Peut-être… Elle rêve, surtout, de grimper les échelons du pouvoir en utilisant les hommes, en usant d’eux sans aucune morale… Pour elle, seul le but compte, comme pour tous les êtres humains porteurs de puissances temporelles… et temporaires ! Elle veut épouser un empereur… Claude meurt, assassiné, et c’est sur Néron que retombe son choix…

copyright delcourt

Elle devient la troisième épouse de ce personnage qui se voulait artiste plus qu’empereur, qui pouvait se révéler violent, buveur, dangereux, fou également, et dont les mains ruisselaient, l’Histoire nous le dit, du sang de ses ennemis, Sénèque entre autres… Néron auquel on attribue, faussement plus que probablement, l’incendie de Rome… Et c’est donc l’ascension et la vie de cette maîtresse femme qu’on suit au fil des pages, jusqu’à sa mort sous les coups de Néron ! Un Néron inconsolable qui, et, là, c’est ce livre qui nous le conte, voudra la ramener des enfers… D’où le sous-titre de cet album : la femme qui vécut deux fois… Et je ne vous divulgâcherai pas ici le récit qui en découle !

copyright delcourt

Le résultat de ce mélange entre fiction assumée et base historique extrêmement fidèle est une réussite… Le dessin de Randazzo, aidé par les couleurs de Lou, parvient à être classique sans jamais lasser… Il y a du mouvement, il y a un plaisir à construire un découpage cinématographique, il y a des superbes paysages, aussi… S’il me fallait mettre un bémol, je l’apposerais au texte… Le langage peu châtié est, parfois, un langage actuel qui brise un peu le côté historique, justement… Je ne pense pas, par exemple, que l‘expression « bordel de merde » ait une origine latine ! Mais dans l’ensemble, ce livre tient très bien la route et se laisse, dès lors, lire avec plaisir…

Jacques et Josiane Schraûwen

Poppée – la femme qui vécut deux fois (dessin : Riccardo Randazzo – scénario : Luca Blengino – couleur : Lou – éditeur : Delcourt – mars 2026 – 56 pages)