Gotlib – Œuvre complète : 1968

Gotlib – Œuvre complète : 1968

Une œuvre foisonnante, sage d’abord, sage parfois, outrancière et d’un humour à la fois potache et très référentiel..

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Il y a, dans la grande histoire de la bande dessinée, des noms essentiels… Des noms incontournables, comme on disait au siècle dernier. Des noms d’Auteurs, tout simplement, qui ont permis aux petits mickeys de devenir un art, le neuvième… Et l’art, toujours, a permis aux trublions de le rendre vivant, de lui permettre des folies que la bonne pensée et la morale ambiante ne toléraient pas, ou pas encore ! La bd, dont la destination première était, depuis son origine, de distraire les enfants, a mis le temps avant de ruer totalement, ouvertement, dans les brancards de la routine. Et l’auteur « Gotlib » en est un exemple évident…

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C’est au début des années 60 qu’il commence sa carrière, dans les pages de Vaillant, de Record… Et puis de Pilote, journal qui, sous la houlette de Goscinny, est passé progressivement du classicisme de bon aloi à une modernité qui fit éclore bien des talents graphiques et scénaristiques ! Goscinny qui a aimé le dessin de Gotlib, qui lui a ouvert les pages de son magazine, donc, pour quelques courts récits, d’abord, puis pour des séries devenues, on peut le dire, cultes : « les dingodossiers », « la rubrique à brac »…

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Goscinny… Un scénariste prolixe, toujours surprenant, auquel Gotlib a maintes fois reconnu qu’il lui devait tout… Malgré leur rupture, un jour, malgré l’envie que Gotlib a eue, au début des années 70, de se lancer dans une aventure éditoriale avec « L’ Echo des Savanes », d’abord, et « Fluide Glacial » ensuite… Deux revues dans lesquelles l’humour se débridait, s’éloignait aussi des thématiques qui, dans Pilote, s’inspiraient quelque peu du magazine américain « Mad ». Un humour potache ?… Oui, sans aucun doute, et parfois formidablement provocateur. Un humour abordant la religion, le sexe, l’horreur sombre et hilarante… Un humour dans lequel l’immense Franquin a plongé, d’ailleurs, avec ses idées noires…

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Mais Gotlib, ce n’est pas qu’un rédacteur en chef, qu’un scénariste un peu déjanté… C’est un dessinateur dont la carrière le conduit de l’image classique de la bd à celle qu’elle a pu (enfin) avoir dans les années 70 : l’image d’une vraie liberté de ton, de dessin, de mots ! Et cet album-ci, consacré à l’année 1968, nous montre parfaitement cette évolution dans l’œuvre de Gotlib… Une révolution tranquille, lente ai-je envie de dire… Parce qu’on y retrouve un des personnages fétiches de Gotlib, « Gai-Luron », qui paraissait dans un journal tous publics, Vaillant, et dont  la bonhomie très « Droopy » s’est peu à peu enfouie dans des approches humoristiques mais sérieuses en même temps de ce qu’est la « joie de vivre »… Et on retrouve, en parallèle, dans cet album, plein de « Rubrique-à-brac », une série dans laquelle Gotlib, après « Les dingodossiers » et avec l’aval et le plaisir de Goscinny, s’amusait à casser quelques codes, reracontant parfois l’histoire à sa manière, créant des héros improbables comme Newton, pratiquant la dérision, le deuxième, troisième ou quatrième degré, révélant ainsi, par petites touches, l’auteur qu’il allait devenir…

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Ne croyez pas que le contenu de cet album est « daté » ! Les « œuvres » de Gotlib font toujours sourire, rire, elles n’ont pas que le charme de « l’ancienneté », de la « reconnaissance » ! Gotlib était, je l’ai dit, un trublion… Et les trublions n’appartiennent pas qu’au passé des arts, ce sont eux qui, les faisant évoluer, les rendent sans cesse présents, parce que toujours proches des envies de déraison de tout un chacun, donc des lecteurs de bd aussi ! Des lecteurs qui se réjouiront, dans ce livre-ci, de découvrir pas mal d’inédits également !

Jacques et Josiane Schraûwen

Gotlib – Œuvre complète : 1968 (éditeur : Dargaud/Fluide Glacial – 2026 – 140 pages)

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Nécronomickey – Le Livre des destins maudits

Nécronomickey – Le Livre des destins maudits

Le « fantastique » est un genre littéraire très souvent décrié… Je me souviens, lors de mon examen de maturité (oui, cela existait en Belgique, avant de pouvoir entamer des études supérieures…), il y a bien longtemps, avoir essuyé le refus de parler de Jean Ray… Puis du fantastique belge… Et d’avoir finalement gagné la partie et ma liberté de choix en parlant de « Le fantastique chez Henri Michaux » !

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Le fantastique se trouve partout… Dans la littérature, la peinture, la musique même… C’est, bien plus qu’un « genre », une façon ludique d’aborder les thématiques essentielles de l’existence. De cerner, en quelque sorte, l’âme humaine et toutes ses hantises, en la mêlant à la déraison, à l’imaginaire, à la folie. Il y a le fantastique horrifique, celui de King par exemple, il y a le fantastique poétique, comme celui de Johan Daisne et du réalisme magique, il y a Lautréamont, Rimbaud et son bateau ivre, Baudelaire et ses mysticismes.

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Et il y a Jean Ray, le Belge, évidemment, et ses contes… Jean Ray qui a ouvert bien des portes chez bien des jeunes lecteurs, dont j’ai été, dont le dessinateur Foerster a été également, incontestablement ! Un auteur complet qui a également plongé ses délires dans un fantastique américain dessiné très à la mode dans les années 60 et 70, celui de magazines tels que « Eerie » et « Creepy ». La construction des récits qui peuplaient ces magazines était d’ailleurs très proche de celle des contes chers à Jean Ray : un personnage raconte, en quelques pages, une histoire qui commence dans la vie « normale » et se perd, avec horreur, dans la vie de toutes les hantises !

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Parmi les auteurs importants du genre fantastique, il y a Lovercraft. Et, dans ce nouveau livre de Foerster, c’est un peu cet écrivain très particulier qui est mis en avant… Lovecraft a créé un univers terrible, dans lequel, je l’avoue humblement, je n’ai jamais pu « entrer » vraiment… Et c’est cet univers-là auquel Foerster, ici, rend hommage, tout en n’y agrippant que ce qui correspond, aussi et surtout, à ses propres mondes, en écriture comme en graphisme.

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Et pour ce faire, il utilise les codes narratifs de Ray, de Seignole, de Prévot, de Corben, de Whrightson… On se trouve en présence, dans cet album- ci, d’une espèce de mutant aux tentacules remuants, qui introduit chaque petite nouvelle dessinée. Ce personnage, Nyalarpoupeth, que l’on nomme le démiurge dément ouvre le livre des destins ét égrène ainsi toute une série de ce qu’on peut nommer des contes horrifiques… Il le fait avec un sens aigu du dessin envoûtant, démesuré, certes, avec aussi immensément d’humour décalé… Il y a par exemple, un petit plaisir pervers et, ma foi, presque adolescent, à lire tout haut les noms que ce dessinateur donne à tous ses personnages peu héroïques ! La « marque de fabrique » de Foerster réside d’ailleurs, depuis toujours, dans ce jeu de cache-cache qu’il impose à ses lecteurs, entre des sourires crispés et des frissons épars, entre la peur et l’éclat de rire.

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Ainsi, en utilisant les thèmes habituels du fantastique, en usant d’un vocabulaire quelque peu (faussement) ésotérique, mais en détournant tout cela avec frénésie et plaisir, il se construit, et nous l’offre, un environnement étrange, dérangeant, mais jouissif ! Avec, par exemple, les affres innommables d’une famille, les « Faramine », dans laquelle tous les membres, sans exception, vivent les pires des horreurs, et, évidemment, en meurent ! Son plaisir d’écrivain et de dessinateur éclate de page en page, et j’aime, entre autres, les passants de ses récits qui ont des regards à la « Sartre », les yeux semblant regarder de plusieurs côtés en même temps… Il y a là du Jean-Sol Partre, et de « l’agité du bocal »…

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J’ai toujours aimé Foerster… Ses formes d’horreur toujours tempérées par des amusements de « sale gosse »… Ce qui ne l’empêche jamais de nous plonger, lecteurs souriants et frémissants, dans tout ce qui fait l’humain, l’humanité : l’amour, l’enfance, la famille, la maladie, la mort… Et deux récits, dans ce livre, sont, à ce titre, extrêmement réussis : le véritablement horrible « Les sous-terreux », et « Cap’tain Nemo » abordant le thème de la mémoire…

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Vous l’aurez compris, Foerster fait, depuis longtemps, partie des auteurs que j’ai toujours plaisir à retrouver… Et même si ce « Nécronomickey » manque cruellement parfois d’un correcteur orthographique humain, il mérite, croyez-moi, le détour… Tous les détours, et tous leurs cauchemars…

Jacques et Josiane Schraûwen

Nécronomickey (auteur : Foerster – éditeur : Fluide Glacial – 96 pages)

Hippie Papy – Une histoire d’adoption…

Hippie Papy – Une histoire d’adoption…

Après deux années, voici le retour de Zidrou et Monin nous contant des adoptions aux méandres souriants… et pleins de réflexions !

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Je l’ai déjà dit : lorsque Zidrou s’aventure loin des sentiers battus du tristounet Ducobu, et cela lui arrive de plus en plus souvent, il se révèle à chaque fois un scénariste d’une qualité exceptionnelle… Sa manière de raconter des histoires, de leur donner corps, de mêler toujours au récit des échappées nombreuses, parfois très sérieuses, parfois très émouvantes, parfois empreintes d’un humour qui est loin d’être toujours bon enfant… Il est par exemple le co-auteur d’une série extraordinaire, « Boule à Zéro », dans laquelle, avec Ernst au dessin, il nous parle d’un sujet ardu avec une tendresse extraordinaire…

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Et ici, avec sa série d’histoires d’adoption, c’est dans cette veine-là qu’il se plonge, et nous plonge avec lui… Il y a de la tendresse, il y a de « l’humanité », de l’émotion, et des sourires, par centaines… Parce que Zidrou aime profondément les personnages qu’il crée, des personnages toujours ancrés dans le réel, des personnages parfois peu sympathiques mais auxquels il insuffle une vérité souvent attendrissante… Et avec Arno Monin, son dessinateur pour cette série, il s’est trouvé un bel alter-ego… Entre dessin humoristique, parfois caricatural, et approches des visages, des regards et des mimiques des personnages, entre sens de la lumière et des ambiances et apprivoisement de la couleur, il permet aux mots de Zidrou de prendre véritablement vie.

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Et c’est bien le cas dans ce « Hippie Papy » qui met en scène Honoré, membre d’une famille de notaires et notaire lui-même avant, en 1967, de tout quitter pour devenir hippie, en une époque où l’occident, à la suite des Beatles, découvrait les philosophies indiennes avec une curiosité mêlée du goût de certaines herbes envoûtantes… Honoré, qui depuis quelque temps est revenu vivre chez son fils, notaire bien dans la norme, mais aimant son père hors-norme… Il y a aussi Diane, l’épouse de son fils, une grande bourgeoise pétrie de conventions. Et puis, Louise, sa petite-fille, qui, elle, a hérité d’une part du caractère de son grand-père atypique… Une famille comme bien des familles, finalement, avec un membre excentrique ! Et puis un jour, on sonne à la porte de la demeure familiale, et apparaît Kiaan, un homme mûr qu’un jour, il y a longtemps, Honoré a adopté en Inde !

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A partir de cette arrivée impromptue, de cette révélation, la belle-fille d’Honoré a peur de perdre l’héritage du vieil homme toujours hippie ! Surtout que, au fil des pages, on apprend qu’Honoré n’est pas vraiment du tout en bonne santé… Tout pourrait partie en vrille, devenir, en quelque sorte, un Chabrol provincial avec tout ce que cela comporte d’hypocrisie, de méchanceté, de jalousie ! Mais, il n’en est rien, parce que, je l’ai dit, Zidrou aime ses personnages… Parce que, aussi, il a le sens de l’inattendu, de la folie s’installant dans le quotidien, du coup de théâtre également, lorsque Honoré redevient notaire, le temps de faire part à ses héritiers de son testament ! Et ce vieil homme, avide de liberté, réussit alors, encore une fois, à surprendre tout le monde… Avec l’aide d’un groupe musical mythique, étrangement…

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Ce que j’aime dans cette série, c’est la bonne humeur, le plaisir que les auteurs ont à donner quelques coups de pieds rigolards dans la fourmilière des conventions. Avec quelques belles réflexions au passage : « je m’enorgueillis de n’avoir jamais rien fait de raisonnable », « nous sommes les enfants de chaque jour nouveau »… Des réflexions d’une truste actualité aussi, comme cette phrase prononcée par Diane, la bru : « Certes, nous, les riches, donnons aux pauvres : c’est dans l’ordre des choses… Mais nous leur donnons ce dont nous n’avons plus besoin. »… Et Zidrou, de planche en planche, s’amuse à nous parler du sens de la vie, au travers les mots de ses amis de papier… En nous disant, par exemple, que « les métis sont la plus belle des réponses aux connards de toutes sortes » ! Ou : « les dieux sont jaloux du rire des hommes »

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Que vous dire de plus sinon que j’ai énormément aimé cet album… Pour le talent de Zidrou à mêler l’horrible au sourire, à faire de l’absurde une règle libre de vie… Pour la lumière du dessin de Monin, son sens aigu du découpage, qui met véritablement en évidence et en relief les dialogues… Un très, très bon album, donc, que vous devriez toutes et tous apprécier !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hippie Papy (dessin : Arno Monin – scénario : Zidrou – éditeur : Grandangle – mai 2026 – 73 pages)

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