Fragile – une pépite bd à (re)découvrir

Fragile – une pépite bd à (re)découvrir

Un livre lumineux et littéraire… Ce n’est pas une nouveauté, mais je continue à vouloir que les bandes dessinées ne soient pas uniquement des « objets » à la vie éphémère !…

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Une rencontre entre deux jeunes femmes, entre deux univers, entre deux milieux sociaux… D’une part, il y a Emily, blonde, élancée. Elle suit des études et kote chez une vieille dame au caractère bien trempé. D’autre part, il y a Mia, brune, adorablement ronde, appartenant à un milieu dans lequel l’argent n’est pas un problème.

D’une part, il y a Emily qui cherche des petits boulots pour faire un peu plus que survivre. Et d’autre part, il y a Mia qui cherche à engager quelqu’un pour s’occuper de son chien !…

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Ce livre est d’abord celui d’une rencontre improbable qui débouche sur une histoire d’amitié, ou d’amour, qui sait… Et, finalement, ce sentiment qui les unit, avec des failles, avec des fuites, avec des attentes non rencontrées, ce sentiment n’est pas vraiment au centre du récit. Ce qui est axial, c’est la réalité d’une rencontre orchestrée par le seul hasard. Plus que de sentiments, quels qu’ils soient, cette rencontre est celle de sensations, pour les deux jeunes femmes, des sensations inattendues, celles des regards, des mots, celles des découvertes que ces deux étrangères l’une à l’autre vont faire progressivement d’elles-mêmes… Et les moments quotidiens qu’elles partagent vont ainsi, peu à peu, se glisser dans un univers entre réalité et rêve, entre possibles et fantasmes… Des fantasmes non exprimés…

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L’autrice de ce livre, Mathilde Ducrest, parvient à ce que son dessin réussisse cependant à les exprimer, ces rêves, cette vie fantasmée à deux… Son dessin est lumineux, c’est un dessin dans lequel les couleurs ont une importance capitale, un dessin qui est « beau » sans jamais chercher à embellir… Les dialogues, quant à eux, sont discrets, légers, comme si les deux protagonistes du livre hésitaient sans cesse à laisser les mots les définir, les révéler. Et c’est là, dans cette volonté que toutes deux ont de ne pas s’engager, que ce soit en amitié ou en sentiment amoureux, que réside la fragilité qui donne son titre à cet album. Mais n’est-ce pas, finalement, une même réalité, fragile, ténue, une même vérité que ces deux pôles, amour-amitié, capables d’unir des êtres humains ? Ce livre, ainsi, est aussi un double trajet de vie, parfois d’un quotidien sans intérêt visible immédiatement, parfois d’émotions (vis-à-vis du chien, entre autres) importantes mais progressivement avouées… Et c’est tout cela, avec un côté très littéraire, très « journal » littéraire même, qui fait la magie de ce livre, de cette bande dessinée. Qui permet au lecteur d’être, à son tour, touché par ce jeu étrange que des humains peuvent créer pour se découvrir tels qu’ils sont, capables d’aimer, au sens le plus large du terme…

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Une belle surprise que ce livre, qui se savoure lentement, comme on savoure les heures qui, parfois, prennent le temps d’être « également » légères… Un livre de tendresse, de petites touches, et dont le dessin est un atout évident!

Jacques et Josiane Schraûwen

Fragile (autrice : Mathilde Ducrest – éditeur : Casterman – 181 pages)

Hermann – Un géant du neuvième art, un homme « bien », un artiste exceptionnel…

Hermann – Un géant du neuvième art, un homme « bien », un artiste exceptionnel…

Le plus grand des dessinateurs réalistes, me disait un jour Boucq, s’est enfoui dans la mort… Et la bande dessinée est orpheline d’un artiste exceptionnel qui en était, bien plus que d’aucuns adulés, un des créateurs les plus essentiels !

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Quand je vois tout le tintouin médiatique qui a lieu pour le moindre petit truc consacré à Hergé, qui ne fut, finalement, qu’un patron de studio, je ne comprends pas comment Hermann a été totalement oublié, le jour de sa mort, par les journaux télévisés de Belgique, de France, et d’ailleurs…

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Je me souviens pourtant de l’effervescence qui régnait dans les rédactions de la rtbf lorsque Hermann a remporté (très tardivement) le grand prix d’Angoulème… Je me souviens parfaitement de l’aide que j’ai apportée, à l’époque, au JT pour avoir sur antenne la réaction de ce monument de la bd… Le temps a bien passé, depuis, et l’oubli me semble être le signe d’une intelligence en déliquescence…

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A croire que les journalistes ont peu de mémoire… Et qu’ils n’ont pas le temps d’aller voir sur les réseaux sociaux ce que la mort d’un tel homme provoque comme réactions… Et que, en définitive, ils préfèrent parler de la mode plutôt que du talent ! Il est vrai, d’ailleurs, que la bande dessinée populaire n’a pas vraiment bonne presse dans les médias de toutes sortes, mettant de plus en plus en évidence les éphémères idolâtries d’une certaine intelligentsia péteuse et inutile !

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J’ai, quant à moi, de la mémoire… Il y a trente ans, j’avais écrit (internet n’existait pas…) à Hermann, pour lui demander un dessin original. Pas pour moi, mais pour le mettre en vente aux enchères au bénéfice de l’unité scoute dont je m’occupais… Il m’a répondu par téléphone… Il m’a engueulé en me demandant si j’avais conscience du prix de ses dessins… Et puis, soudain, il m’a dit d’aller chez lui le lendemain matin. Nous y avons été, ma femme et moi… Et il m’a offert la première couverture, si ma mémoire est bonne, qu’il avait faite pour le magazine tintin, avec Bernard Prince sur son Cormoran… Une couverture que j’ai vendue, un bon prix, et qui m’a permis, pour les mômes du bas de Saint-Gilles, de financer un camp en Ardenne…

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Ce fut notre première rencontre… Timide, terriblement intimidée, une rencontre avec un homme étonnant… Une rencontre dont nous avons souvent parlé, Josiane et moi… La rencontre avec un dessinateur hors-pair, qui enchantait les lectures de milliers et de milliers de jeunes lecteurs !

Par après, nous nous sommes vus plusieurs fois… Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : nous n’étions pas des amis… Mais nous étions proches… Et je me souviens de toute une après-midi passée avec lui, dans une galerie bruxelloise où il exposait des œuvres qui n’avaient rien à voir avec ses bandes dessinées… Toute une après-midi, oui, à parler de la vie, de l’amour, du talent, de Schiele… Je me souviens aussi de notre dernière rencontre, il y a peu de temps, à Ath, dans le magasin « profil bd ». Me voyant l’attendre pour une petite interview, il m’a simplement dit qu’en me voyant là, il était content, parce qu’il était en pays de connaissance…

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Aujourd’hui, j’ai l’âme à la dérive… Comme je l’avais lorsque je l’ai vu à l’enterrement d’une amie commune. Je me rappelle très exactement ce qu’il m’a dit, ce jour-là, au cimetière : « Tu me connais, je ne suis pas du genre à être ému. Mais ton texte, là, il m’a mis la larme à l’œil. » !

Il n’y a pas de ciel, me disait-il à Ath… Pourtant, j’aimerais qu’il y en ait un, et qu’Hermann y retrouve Eliane, cette amie commune… Josiane, qu’il passionnait d’album en album…

Ath… Une petite ville dans laquelle un magasin bd fait un boulot exemplaire… Le dernier endroit où j’ai rencontré Hermann… Où je lui ai tendu mon micro, à l‘occasion de la sortie du Jeremiah 42… Pour une interview que je ne peux que vous faire écouter, aujourd’hui, l’interview d’un homme, d’un sanglier ardennais dont Jean-Claude Servais me disait, en novembre dernier, combien il l’admirait…

Jacques (et Josiane) Schraûwen

INTERVIEW REALISEE AU « PROFIL BD » A ATH

Hermann….

Hermann….

Je viens d’apprendre la mort d’un des plus grands dessinateurs bd qui ont jamais existé, Hermann… Un homme que j’ai rencontré bien des fois… Un homme avec lequel j’ai bien souvent parlé, à bâtons rompus, de tout et de rien… Du cancer, aussi, ces derniers temps… De l’art, de Schiele, des livres qu’il avait envie d’encore dessiner… De l’amour et des passions vécues au long d’une existence riche de partages… De son épouse, malade, à qui, me disait-il, il devait tant…

Lors de notre dernière rencontre, à Ath, mon micro a enregistré quelques propos dans lesquels Hermann a longuement parlé de lui, de son métier, de qui il était…

Je n’ai pas encore utilisé ce son… Je ne l’ai même pas encore réécouté… Je ne sais pas pourquoi… Peut-être le trouvais-je trop personnel, trop empli d’une véritable émotion.

Je vais le faire, désormais… Laissez-moi le temps… Parmi les nombreux auteurs de BD que j’ai eu le plaisir de rencontrer, de « véritablement » rencontrer, Hermann m’a fait l’honneur d’être autre chose qu’un interviewé face à un interviewer…

Je suis triste, simplement, aujourd’hui, de ce départ vers des ailleurs dont il n’avait nulle peur… Je n’ai, pour le moment, rien d’autre à ajouter…

Oui, laissez-moi un peu de temps…