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Leo Loden : 30. Bubonic Et Vieilles Dentelles

Une série bd qui est toujours présente après plus de trente ans, toujours aux mains du même dessinateur, toujours aussi agréable à lire, cela se souligne ! Cela s’applaudit ! Cela se savoure…

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On a parfois (et à tort) comparé cette série d’albums à Gil Jourdan… On a un peu plus souvent dit que Carrère, le dessinateur, n’était qu’un copieur… A tort, encore plus ! Certes, le graphisme de cet auteur, ses mises en scène, son sens du mouvement et des décors, tout cela est, sans aucun doute possible, la marque de ce qu’on devrait appeler la bande dessinée belgo-française. Il y a des filiations évidentes avec les grands dessinateurs de ce qu’on a erronément appelé l’école de Charleroi, le tout mitonné d’un regard vers Uderzo, vers la ligne claire, aussi, de ci de là. Serge Carrère est un auteur, simplement, d’une incontestable personnalité, qui a, avec Leo Loden (et Christophe Arleston !!!) créé au tout début des années 90 un personnage de détective privé classique, attachant, tout au long d’une série qui mêle à la fiction, toujours, des ouvertures réelles vers nos réalités quotidiennes !

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Et c’est bien le cas avec ce trentième album. Cette fois (la seconde, je pense, depuis le début de la série), les deux auteurs, Nicoloff au scénario et Carrère au dessin, obligent leurs personnages à se balader, toujours à Marseille, mais dans une tout autre époque ! En 1720, très exactement !…. Il ne s’agit pas de voyage dans le temps, mais, plus simplement, de faire de Leo, de son tonton Loco et de Marlène, sa tendre fiancée qui n’est pas contre de doux moments intimes, des personnages crédibles de ce dix-huitième siècle, de Marseille en ce temps-là et de la peste bubonique… Et la mayonnaise… euh, l’aïoli plutôt… prend à la perfection !

Soulignons que cette épidémie a été au centre, également, d’un roman de Marcel Pagnol. Mais ici, même si Marseille et ses environs sont et restent au centre de l’intrigue, c’est bien à une aventure policière que nous assistons… Policière, oui, et sérieusement historiquement documentée… Policière, en effet, et humoristique… Policière, toujours, avec des observations qui ne peuvent qu’éveiller, chez le lecteur, des souvenirs, ma foi, assez récents !

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Et donc, dans ce Marseille de 1720, Leo Loden doit enquêter sur la mort de l’épouse d’un riche bourgeois. S’agit-il d’une « fièvre orientale » comme les officiels le disent, ou de la peste ? Et cette maladie qui, peu à peu, envahit Marseille et tue des milliers et des milliers de personnes, comment et par qui a-t-elle pu pénétrer dans la cité phocéenne ? Pour cette enquête, Leo, Loco et Marlène vont se balader dans la ville, dans ses environs, sur mer aussi… Et, ce faisant, nous expliquer comment fonctionnaient à l’époque les livraisons par bateau, comment fonctionnait la quarantaine… Et les passe-droits… Et les corruptions… Et les courses à l’argent ou au pouvoir…

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Rien de nouveau sous le soleil, qu’il soit celui de Marseille ou de n’importe quelle ville au monde, finalement ! Surtout que Nicoloff met les pieds dans le plat pour portraiturer une ville qui, aujourd’hui, fait parler d’elle chaque jour. Revisiter l’histoire, pour nos deux compères auteurs, c’est l’occasion, ainsi, de parler du covid, de la peur se généralisant, de ceux qui en profitent, du confinement ne servant pas à grand-chose… Le tout avec un humour qui se révèle bien plus mordant, plus amer souvent, que dans les albums précédents. Avec, par exemple, ce dialogue avec un commerçant :

« –  On peut être commerçant et avoir un cœur.

–  Oui, je connais cette théorie. »

Ou, pire encore, cet autre dialogue :

« –  Nous suivons le même but que vos édiles : éviter une panique…

 –  Même si pour cela il faut souffler sur les peurs primaires ! »

Oui, le parallèle avec le covid ne se cache nullement ! Comme ne se cache nullement un autre parallèle à faire avec les attitudes de marché noir, de délations même, connues pendant la guerre 40-45… Et c’est aussi tout cela qui, au-delà de l’enquête et ses cotés « didactiques », rend cet album très intéressant…

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Depuis les débuts de cette série, nous avons été accrochés, Josiane et moi, par son rythme, par son humour, par son côté graphique, référentiel à la BD populaire dans le sens noble de ce terme. Au bout de trente albums, Je ne suis toujours pas déçu ! La peste de 1720 à Marseille, les guerres de toutes sortes, les épidémies de quelque sorte qu’elles soient, tout cela, dans ce trentième album, sa savoure pour un vrai plaisir de lecture ! En n’oubliant pas que la lumière des couleurs, dues à Cerise, est un des éléments importants de la réussite de cet album…

Jacques et Josiane Schraûwen

Leo Loden : 30. Bubonic Et Vieilles Dentelles (dessin : Serge Carrère – scénario : Nicoloff – couleur : Cerise – éditeur : Soleil – novembre 2025 – 48 pages)

Manger – quatre couleurs pour parler des troubles du comportement alimentaire

Manger – quatre couleurs pour parler des troubles du comportement alimentaire

En bande dessinée comme en littérature, il faut oser quitter les sentiers battus, et c’est bien le cas avec cette bd signée par Eléonore Marchal, et qui a reçu le prix « l’Espiègle » de la première œuvre en bande dessinée, prix décerné par la Fédération Wallonie Bruxelles.

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Dès la première page, Eléonore Marchal nous dit qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie, mais d’un récit inspiré par sa propre existence. On y suit le trajet de Miss, en bute aux troubles du comportement alimentaire, anorexie, boulimie… Miss, qui se sait n’être pas assez mince pour être heureuse, dans un monde d’apparences, le nôtre.

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Mais Miss veut aussi devenir créatrice de couleurs. Ce livre, ainsi, se partage en chapitres, chacun dominé par une couleur. Ce qui en fait une œuvre extrêmement artistique… Dans ses références par exemple, à Matisse entre autres, dont une danse passe d’une tonalité à une autre, d’une déformation à une autre, au fil des pages, en accompagnement symbolique, en quelque sorte, du trajet humain de l’héroïne.

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C’est un livre qui se nourrit à la fois de réalité, de rêveries, de symbolismes pluriels, un livre qui se balade entre réalité et sensation, un livre qui utilise l’onirisme pour mieux raconter ce qu’est l’émotion du corps, un livre hors des normes de la narration et qui, de ce fait, revêt une forme unique et follement séduisante. Et les dérèglements qui y sont décrits le sont par un biais qui évite toute lourdeur, tout côté didactique trop pesant. C’est un livre qui se feuillette en se laissant envahir par ses mouvances de couleurs… Mais ce livre est sérieux, également, et nous montre le déroulé d’une existence, et de tous les a-priori détruisant la richesse des différences.

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Avec ces deux phrases, que je veux épingler : « Pourquoi préfère-t-on quand tous les corps des brins d’herbe sont coupés à la même taille ? », et « Pourquoi as-tu décidé de mincir ? Tu étais bien AUSSI avant. » Et puis, il y a ces cinq dernières pages, jaunes, dans lesquelles les brins d’herbe sont libres, vivants, et beaux… C’est un livre qui surprend, avec talent !

Jacques et Josiane Schraûwen

Manger (autrice : Eleonore Marchal- éditeur : Cambourakis – 260 pages.

Adonowaï – Regards

Adonowaï – Regards

Faite de regards d’enfance, de regards et de mots de simple poésie, voici un album qui nous replonge dans le tout début des années 80, avec une bd qu’il était temps de voir rééditée !

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C’est dans le journal Tintin qu’Adonowaï est apparu pour la première fois, en 1979… Je vous parle d’un temps où la bande dessinée, après avoir été celle de l’aventure avec un A majuscule, celle de l’Humour avec le F majuscule de Franquin, après avoir entamé un passage à l’âge adulte avec les dessinateurs de Pilote, de A Suivre, entre autres, je vous parle d’un temps où la poésie avait également droit de cité dans les pages des magazines… Il y avait le monde d’Onironie… Il y avait bien entendu Olivier Rameau, ou Frank Pé, ou Hislaire… Et il y avait aussi Adonowaï, qui a fait rêver bien des lecteurs, dont j’étais…

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Personne, je pense, n’a réussi à définir ce qu’est la poésie… Adonowaï, à sa manière, nous dit qu’elle n’existe, en fait, qu’au travers du regard… Des regards… Qui se croisent, s’apprivoisent et font de ces rencontres des mots qui chantent… La poésie, comme il le dit dans cet album de réédition bienvenue, c’est la musique du vent, de la pluie, des oiseaux. Mais c’est bien plus qu’une simple balade bucolique et écologique dans le monde contemporain ! La poésie, et Adonowaï le prouve, ce n’est pas la négation du monde tel qu’il existe, avec ses horreurs, ses injustices, puisque dans ce livre on parle aussi de prise d’otages, de guerre, de morts…

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La poésie, elle s’incarne dans ce personnage de gamin amoureux de la vie et de la nature, s’opposant aux règes que les « grands » veulent lui imposer, mais toujours avec le sourire dans les yeux, sans violence, malgré, parfois, des vraies colères, des vraies révoltes.

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Ce livre nous fait (re)découvrir un univers qui, il faut le dire, n’a nullement vieilli ! Toutes les angoisses, les constatations, les larmes que contient cet album, tout cela pourrait être dessiné aujourd’hui : ce sont les mêmes questions, les mêmes hantises, les mêmes adultes tellement sûrs d’eux et de leurs imbéciles pouvoirs… Avec, en grande majorité, des historiettes d’une seule planche, Bob De Roover pose en effet des questions qui, malheureusement, horriblement, sont toujours d’actualité…

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« Cela sert à quoi un uniforme ? » – « Je ne veux pas devenir grand. » – « Pourquoi les grands détruisent-ils ce qui est beau ? » – « Viens avec moi à la banque pour y mettre dans un coffre quelques sourires et paroles gentilles. » – « Ils ont parfois de drôles d’idées du bonheur les gens civilisés. »

Tout cet album, ainsi, est émaillé de petites sentences, de réflexions qui, pour enfantines qu’elles puissent parfois paraître, éveillent bien des échos dans ce que l’humain peut avoir (encore) de conscience…

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Ce qui est intéressant aussi, dans ce livre, ce sont les pages, ici et là, qui parlent de l’histoire de cette « série », mais aussi de l’époque où elle a existé… Bob De Roover nous parle de la colorisation, de façon presque didactique, de grands de la bd qu’il a côtoyés, comme Eddy Paape, dessinateur exceptionnel également, tellement tristement oublié, lui aussi…

Adonowaï, c’est l’enfance de tout un chacun, quand on lui donne l’occasion de s’exprimer… Adonowaï, c’est un album qui n’est ni nostalgique, ni mélancolique, et que tout le monde, tous âges réunis, ne peut qu’aimer !

Adonowaï, c’est un livre à lire, à acheter, à placer en bonne place dans votre bibliothèque, au rayon des sourires partagés…

Jacques et Josiane Schraûwen

Adonowaï – Regards (auteur/éditeur : Bob De Roover – 2025 – 72 pages)

Pour vous le procurer : chez l’auteur ou à la librairie UOPC d’Auderghem