Ars Magna : intégrale

Ars Magna : intégrale

Ésotérisme, nazisme et résistance dans Bruxelles hérissée de croix gammées… Une intégrale passionnante!

Nous sommes à Bruxelles, en 1944. La Grand-Place arbore des dizaines de drapeaux nazis. Mais la victoire semble de plus en plus improbable pour l’envahisseur qui occupe la capitale belge.Improbable, mais pas impossible: les Allemands savent qu’au dix-septième siècle, à l’occasion de la reconstruction de cette fameuse Grand-Place, une loge ésotérique secrète y a dissimulé un message crypté qui doit conduire à un objet capable de changer la physionomie de la guerre. C’est donc à une course entre les Allemands et la résistance que nous allons assister. Avec un personnage central qui n’est pas vraiment un héros traditionnel, mais beaucoup plus un petit fonctionnaire sans beaucoup de relief.

L’ésotérisme est très à la mode, de nos jours, et c’est vrai aussi (et surtout…) dans l’univers de la bande dessinée. Il devient trop souvent moins un élément de l’intrigue que le moteur même d’une histoire qui se laisse alors guider dans des arcanes pas toujours évidents à comprendre.
Ici, fort heureusement, ce n’est pas le cas. Alcante, le scénariste, a délibérément choisi les routes de l’aventure. Et cette aventure, ce jeu de piste, cette course au trésor racontée en trois épisodes réunis dans cette intégrale, ne manque vraiment pas d’intérêt.

Alcante: Ars Magna

Un scénario fouillé, un dessin d’un réalisme très descriptif à l’efficacité évidente…

Alcante, le scénariste, prend plaisir à mêler la grande Histoire, l’aventure et un ésotérisme qui reste plausible. Et le dessin de Jovanovic, dans la restitution de Bruxelles au fil des âges, est d’une véritable perfection. L’Hôtel de ville pavoisé de croix gammées, le Palais de Justice dominant les Marolles, la rue du Chêne, la Place Royale, c’est Bruxelles qui devient, au fil des pages, le vrai personnage central de cet album, ou, tout au moins, l’élément essentiel de toutes les évolutions narratives. Point n’est besoin d’être féru en alchimie et en ésotérisme pour aimer ce récit. Il suffit d’avoir envie de se laisser entraîner par l’imagination fertile d’un scénariste qui réussit sans difficulté à mélanger les époques, et par le dessin simple et réaliste d’un dessinateur amoureux des décors qu’il immortalise! Et le plaisir, dès lors, est au rendez-vous!

 

Jacques Schraûwen

Ars Magna : intégrale (dessin : Jovanovic – scénario : Alcante – éditeur : Glénat)

Big Bang Saïgon

Big Bang Saïgon

Un livre intime et sensuel qui nous parle d’amour, de désir, de passion, d’étreintes, de réalité, de virtualité… Un album qui parle, simplement, de la vie !

Après des études artistiques qui ne débouchent sur rien de concret, Maxime décide de couper les ponts avec sa vie tranquille de Français moyen. il choisit, comme alibi à son départ d’adolescent sans véritable avenir, l’envie de trouver un oncle laissé au Vietnam par son grand-père, militaire en des temps lointains.

A partir de cette histoire, incontestablement teintée d’autobiographie, les auteurs nous emmènent à leur suite dans un Vietnam d’aujourd’hui, un Vietnam qui ne ressemble absolument pas aux images qu’un Européen peut en avoir. La quête de Maxime ne lui est pas une fausse raison, puisqu’il recherche vraiment cet oncle inconnu. Mais, ce faisant, il rencontre d’autres personnes… Un Européen plus que déluré qui le prend sous son aile. Et, surtout, la petite et mignonne Akiko, une enseignante japonaise, tout fine, toute jolie, âgée de 26 printemps resplendissants.

Entre eux, c’est le coup de foudre, ce fameux big bang qui est à l’origine, paraît-il, de toute création d’univers. Et l’univers qu’ils se créent est certes celui du besoin de chacun d’entre eux de comprendre et de découvrir la culture de l’autre, mais c’est surtout celui de l’amour, avec un A majuscule, cet amour qui bouscule tout sur son passage, cet amour qui fait de chaque rencontre de regards un feu d’artifice, cet amour qui dépasse les règles du tabou et de la bienséance, cet amour qui ne peut qu’être charnel.

Mais voilà, la vie n’a rien de parfait, et toute étreinte, un jour ou l’autre, ne devient plus qu’un souvenir. Maxime, faute d’argent, doit rentrer chez lui, abandonner la torride Akiko.

Et c’est alors que commence la deuxième  partie de ce livre, celle qui ne renie rien de cet amour-passion, mais qui en oublie la réalité pour en découvrir toutes les virtualités. Entre Saïgon et la France, les deux amants usent et abusent d’internet pour ne rien briser de leur union, une union qui en devient obsessive, pour Maxime comme pour sa lointaine amante.

Ce qui est remarquable, dans ce livre, au sens premier du terme, c’est le manque de pudeur assumé par les auteurs, tant dans le texte que dans le dessin. Une impudeur, oui, qui cependant n’enlève rien à la beauté pratiquement poétique de l’histoire d’amour qu’ils nous racontent, qu’ils nous montrent, avec tous les gestes et tous les mots de l’intime quotidien.

Il y a eu la réalité et ses chairs mêlées aux lits du plaisir à partager, il y a eu la virtualité et ses souvenances se muant en fantasmes presque tangibles, il y a enfin la troisième et dernière partie de ce livre, le retour de Maxime au Vietnam, ses questions, ses doutes, ses lâchetés, ses initiations à un univers résolument adulte, un univers où le rêve laisse la place à la trahison amoureuse et à la trivialité. Ce qui était poétique n’est plus qu’assouvissement d’un besoin, et c’est alors de séparation qu’il s’agit, dans le définitif d’une Histoire qu’on a voulue éternelle et qui ne se veut, finalement, qu’éphémère dans la construction d’une existence.

Et c’est là que ce livre dépasse l’anecdote autobiographique et devient la description, tantôt très crue, tantôt très diaphane, du passage d’un adolescent sûr de lui à un adulte sans plus aucune certitude. C’est là que le récit devient, à sa manière, le miroir que tendent les auteurs vers toutes leurs lectrices, tous leurs lecteurs, un miroir dans lequel les reflets aperçus ne sont pas toujours ceux qu’on aurait pu croire ou attendre, ceux dont on se souvient au travers d’une mémoire toujours sélective.

Du côté du texte, c’est le dialogue qui prime, de façon très naturelle.

Du côté du dessin, je dirais qu’il y a dans cet album deux styles qui cohabitent et se complètent parfaitement. Il y a les descriptions des paysages, des gens, de ce Vietnam que Maxime découvre en le dessinant, en peaufinant les décors qu’il voit et restitue à  la page blanche de ses démarches artistiques. Et puis, il y a un deuxième style, plus épuré, plus axé sur les corps et les chairs, lorsqu’il s’agit pour Maxime de rendre compte de la passion et de l’amour, celui des corps et des âmes obligatoirement mêlés.

Big bang Saïgon est un vrai livre d’auteur(s). Un livre envoûtant, un livre sans tabou mais sans provocation ridicule. Un roman graphique dont l’ambition est toute simple : parler de l’humain et de ce qui le construit d’abord et avant tout, le désir !

 

Jacques Schraûwen

Big Bang Saïgon (dessin : Maxime Péroz – scénario : Hugues Barthe – éditeur : La Boîte à Bulles – décembre 2016)

Un Jour Sans Jésus

Un Jour Sans Jésus

Une relecture quelque peu iconoclaste d’une résurrection dont on n’a pas fini de parler, mais une relecture, d’abord et avant tout, hilarante !…

Nous sommes, bien évidemment, en 33 après Jésus-Christ. Et ce fameux Jésus, crucifié, mort et enterré, n’en a pas fini de faire des siennes ! Son corps, pourtant bien enfermé dans un caveau, a disparu, et le bruit de sa résurrection commence à enfler dans les ruelles de Jérusalem, ce qui ne plaît ni à Pilate, ni à Hérode.

Il faut dire que ce Jésus, entouré de ses apôtres, n’a pas lésiné sur les moyens, en quelques petites années, pour qu’on le considère comme un prophète ! La disparition de son corps ne peut qu’apporter bien des ennuis au pouvoir en place, c’est évident !

D’ailleurs, pourquoi parler de résurrection ?…. Ne serait-ce pas un coup de Judas le Galiléen (qui n’a strictement rien à voir avec Judas l’apôtre, ni avec aucun autre Judas, quel qu’il soit, et ils sont nombreux !…), Judas le Galiléen, oui, réfugié Dieu sait où et révolutionnaire et avide de pouvoir ? Ne serait-ce pas un coup de Barabbas, lui qui a été libéré par la foule sans tête (comme le disait Béart…) à la place de Jésus ? Ne serait-ce pas, simplement, un coup des apôtres pour faire croire à un miracle ? Ou des Zélotes toujours prêts à se battre pour une quelquonque liberté?

En tout cas, dans le bouillonnement de ce début d’ère chrétienne, les Romains comme les Zélotes, les apôtres comme les marchands du temple qui sont obligés de solder à 29,99 deniers leurs reliques, tout le monde recherche cette dépouille plus que symbolique !

Dans le deuxième volume de cette série qui doit en compter 6 (deux de plus que les testaments, et un album paraissant chaque mois), les enquêtes parallèles des apôtres, de Ponce Pilate, de Hérode, de Salomé, de Judas le Galiléen continuent de plus belle, sans aucun résultat. Et l’idée vient à l’occupant romain que, finalement, les apôtres ont peut-être tout simplement mangé, en cannibales religieux, le corps de leur prophète ! Une prophète qui, lors du dernier repas pris avec ses apôtres, leur en avait pratiquement donné l’idée, d’ailleurs, en leur disant  » prenez et mangez, ceci est mon  corps, etc., etc.  » !

Ce qui est étonnant dans cette série, c’est qu’au-delà de l’humour, parfois très potache, reconnaissons-le, mais toujours hilarant, la base historique, elle, est réelle, et particulièrement ben rendue. Nicolas Juncker, le scénariste, aime la grande Histoire, et il l’a prouvé avec le très bon album  » Fouché « . Mais ici, même si la trame du récit reste fidèle à l’époque, à l’Histoire, le traitement de ce récit n’a strictement rien de sérieux. Jeux de mots, situations abracadabrantes, personnages caricaturés aux trognes et aux expressions démesurées, tout est fait pour démystifier le propos, c’est certain, mais sans pour autant le dénigrer, ce qui est un vrai tour de force !

Le dessin de Pachéco ne brille pas par son originalité, certes, et les couleurs sont attendues. Mais c’est ce qu’il fallait pour donner un rythme continu à cette série, croyez-moi !… Des gros plans expressifs, des paysages ensoleillés, des mouvements rapides, tout est fait, dans ce graphisme et cette colorisation, pour que l’œil glisse sur l’histoire, rapidement, s’arrête aux dialogues ciselés dans le matériau de l’humour, pour ensuite revenir au dessin…

Vous voulez passer du bon temps ?…. Achetez ces deux albums, et les autres suivants à paraître ! Epîtres ou nouveaux évangiles, le message qu’apporte ce  » Jour sans Jésus  » est celui du sourire, plus fort, finalement, que toute bêtise humaine !

 

Jacques Schraûwen

Un Jour Sans Jésus (dessin : Chico Pacheco – couleur : Angélique Césano – scénario : Nicolas Juncker – éditeur : Vents d’Ouest)

Le Retour en France d’Alphonse Madiba dit Daudet

Le Retour en France d’Alphonse Madiba dit Daudet

Deuxième volume d’une saga à  la fois truculente, ubuesque et terriblement moderne, ce livre nous montre une Europe et une Afrique politiquement totalement incorrectes ! Un petit régal !…

Dans le premier épisode, on suivait les tribulations de Madiba, obligé de quitter la France et de retourner dans son pays africain, imaginaire mais symbolique de ce grand continent sans cesse à la recherche de lui-même : la Balaphonie.

Dans ce livre-ci, il est donc de retour « chez lui »… Obligé de se faire passer pour un enseignant, obligé aussi de rembourser les sommes qui lui avaient été données pour qu’il aille faire fortune en Europe, il se sent abandonné par la chance et le bonheur!…

Son seul but, désormais, est double : en faire le moins possible, d’abord, et donc arrêter d’enseigner pour aller boire des bières avec des amis, et, ensuite, tout faire pour retourner en France d’où il a été expulsé.

Arnaqueur à la petite semaine, il va commencer par utiliser ce moyen que tous les utilisateurs d’Internet ont déjà croisé : envoyer des mails pleurnichards pour demander de l’argent !…

Mais ça ne fonctionne pas….

Rien ne semble, d’ailleurs, lui ouvrir des portes vers le continent européen !

Jusqu’au jour où il remarque, au cours de ses pérégrinations sur internet, que bien des agriculteurs célibataires français cherchent l’âme sœur en Afrique !

La décision de Madiba est vite prise : il  » accroche  » un de ces agriculteurs qui va venir l’épouser, vite fait, en Balaphonie. Il l’accueille, déguisé en femme, mais la supercherie est rapidement  découverte, et il est jeté en prison, avec les homosexuels, dans un pays qui condamne l’homosexualité comme un  » crime  » !…

A son corps défendant, il devient, puisqu’il est  » travesti « , symbole d’une lutte pour les droits de l’homme, de tous les hommes, surtout les gays! Et, à ce titre, il intéresse une avocate française qui va s’occuper de son cas… C’est dire que, à la fin de cet album, tous les espoirs d’un retour en France lui sont désormais permis !

C’est à une véritable galerie de portraits que nous invitent les auteurs de ce  » Madiba « . Portraits de personnages, bien sûr, truculents comme je le disais, de Madiba lui-même à sa tante, du consul de France au paysan français, d’un commissaire de police véreux à un sorcier incompétent, de quelques femmes en espérance, elles aussi, de quitter ce pays où ne règnent que corruption et misère.

Et finalement, c’est le portrait d’un pays, imaginaire certes, mais terriblement vraisemblable, que nous découvrons dans ce livre. Un pays, ses habitants, leurs rêves de connaître des ailleurs meilleurs, leurs envies de migrations pleines de promesses rarement tenues. Le propos, tout en sourires, tout en situations d’humour incontestable, se fait ainsi, malgré tout, sérieux, en une époque comme la nôtre où l’Afrique, comme je le disais plus haut, se cherche une identité forte.

C’est bien de culture, au sens large du terme, que ce livre, amusant de bout en bout, nous parle. De mélange de cultures, aussi, tant il est vrai que tout acte culturel ne peut qu’être  pluriel !

Le scénario d’Edimo est endiablé, mouvementé, sans temps mort.

Le dessin d’Al’Mata a des airs de naïveté qui ne sont qu’apparents : de construction tout à fait classique, ses planches rythment parfaitement le récit, et sa couleur, lumineuse, nous restitue plus que des ambiances fabriquées : une vraie vision d’un pays de chaleur et de beauté naturelle !

Je me dois aussi de souligner le plaisir vraiment tangible que le dessinateur a de dessiner des  » trognes « , de pousser jusqu’à la presque caricature les expressions de ses personnages.

J’avais aimé le premier tome… J’aime tout autant, plus même, ce deuxième volume ! L’éditeur, c’est vrai, n’est pas distribué partout… Mais n’hésitez pas à demander ce livre (et le précédent !…) à votre libraire, ou sur internet, vous ne le regretterez pas !…

 

Jacques Schraûwen

Le Retour en France d’Alphonse Madiba Dit Daudet (dessin : Al’Mate – scénario : Edimo – éditeur : L’HarmattanBD)

Fouché : 1. Le révolutionnaire

Fouché : 1. Le révolutionnaire

Grande image, ambigüe mais omniprésente, de la révolution française, du Consulat et de l’Empire, Fouché méritait, assurément, que la bande dessinée s’y intéresse. C’est désormais chose faite avec cette série naissante qui ne manque pas d’intérêt !

Il y a de ces noms qui appartiennent à la conscience collective d’une Histoire majuscule… Robespierre, Marat, Napoléon, Danton, sont ainsi des personnages dont tout le monde a entendu parler, plus ou moins bien, avec plus ou moins de véracité historique. Parmi les ténors de cette Révolution française, faite d’idéal et de veulerie, d’espérance et de haine, de liberté et de dictature, il faut ajouter également Joseph Fouché.

Petit professeur à Nantes, rien ne prédisposait Fouché à devenir une des figures marquantes de la révolution d’abord, de l’Empire ensuite… Rien, sinon un idéalisme évident, un besoin presque charnel de refuser des autorités qui se refusaient à prendre en considération le petit peuple, rien, sinon une nécessité d’action nourrie de ce qu’on a appelé aussi le siècle des lumières.

Nicolas Juncker, le scénariste de cet album, n’a pas fui la difficulté, loin de là, pour nous parler à la fois d’un personnage à l’ambiguïté évidente et d’une époque dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle fut particulièrement troublée, politiquement, socialement, et humainement. Et le résultat est un livre dans lequel Fouché est un être de chair, de sang, de rêves et de destruction, de trahison et de continuité dans une certaine notion de l’idéalisme.

Nicolas Juncker: le personnage

Nicolas Juncker: l’époque

Dans ce premier volume de ce qui doit être une série historique passionnante, Ce sont les premières années de Fouché qui sont mises en avant. En avant, en dessin et en couleur !

On aurait pu penser, pour  » raconter  » le destin d’un homme comme Fouché, à un graphisme excessivement réaliste, de manière à s’approcher au plus près de ses vérités. Le choix a été tout autre, et le dessin de Patrick Mallet s’inscrit dans la ligne d’auteurs comme Moynot, ou Ferrandez : réaliste, sans doute, mais avec un sens de l’épure évident. Les visages, ainsi, expriment, certes, les émotions, mais d’une façon parfois proche de la caricature ou, en tout cas, de l’image d’Epinal. C’est la simplicité des traits, tant dans le regard que dans la bouche, qui soulignent les états d’esprit de Fouché, ou de Robespierre, bien plus que les expressions de la chair, voire les mouvements du corps.

Et puis, outre le dessin, assez expressionniste ma foi, mais avec simplicité, sans ostentation, il y a la couleur de Laurence Croix. C’est cette couleur qui rend essentiels, dans la trame narrative, les décors, par exemple, c’est cette couleur qui souligne ici l’horreur de la guerre, là la routine de la guillotine…

Patrick Mallet: le dessin

Patrick Mallet: le dessin et la couleur

Pour parler de Fouché, et de cette époque révolutionnaire où, refusant d’abord la mort du roi, puis votant sa décapitation, devenant d’abord proche de Robespierre, avant de tout faire pour qu’il soit abattu, pour parler de ce héros anti-héros et de son époque, les auteurs ont un parti-pris : ne rien cacher, ne rien embellir. Ce n’est pas un album-icône qu’ils nous offrent, mais un livre qui montre un monde tel qu’il était, un monde dans lequel la vertu, tant défendue par Robespierre, ne pouvait qu’engendrer la haine et la mort. Un monde dans lequel, pour arriver au pouvoir politique, il fallait pouvoir se salir les mains aux boues de l’horreur et du sang.

Et le scénariste comme le dessinateur, tout comme la coloriste d’ailleurs, se sont incontestablement coltinés avec l’horreur pour rendre leur livre le plus proche possible de ce qu’était la réalité de la Révolution française. Et à ce titre, étrangement, il y a des échos très contemporains qui naissent de leur travail, comme un autodafé à Lyon qui fait penser à d’autres exactions du même genre bien plus proches de nous !

Patrick Mallet: le dessin et la violence

Nicolas Juncker: vertu, liberté, violence

Dans les volumes suivants, j’imagine qu’on suivra la suite de la carrière de Fouché, lui qui a aussi laissé son nom dans l’histoire comme étant l’inventeur de la police moderne.

Et je ne raterai pas le deuxième volume de cette série, sachez-le. Dans ce  » Révolutionnaire « , les auteurs ont en effet réussi à me faire découvrir un personnage que je connaissais très peu, à me montrer un Robespierrre, aussi, qui n’était pas uniquement celui de la  » Terreur « … Fred Vargas, dans un de ses superbes polars, y était parvenue, elle aussi, d’ailleurs !

On peut parfois, à la lecture de ce  » Fouché « , être quelque peu désarçonné par le dessin, c’est vrai… Mais il faut passer outre cette petite difficulté de lecture pour découvrir, ensuite, que scénario, graphisme et couleurs forment véritablement un  » Tout  » particulièrement réussi !

 

Jacques Schraûwen

Fouché : 1. Le révolutionnaire (dessin : Patrick Mallet – scénario : Nicolas Juncker – couleur : Laurence Croix – éditeur : Les Arènes BD)

Le Retour

Le Retour

Une île, paradisiaque… Des promoteurs, vénaux… Un artiste à la poursuite égocentrique de ses racines… Au total, un livre excellent, le roman dessiné d’un lieu et d’une vie !

Cristobal, c’est un artiste, mondialement connu, comme Christo, d’une certaine manière ! Une icône de l’art moderne ! Et c’est sur l’île où il est né qu’il revient, à la recherche de ses racines.

Seulement, en mettant les pieds sur cette île paradisiaque, nimbée de soleil, ce qu’il voit, ce sont des constructions sans âme, destinées à accueillir un tourisme de masse.

L’artiste qu’il est, peintre, sculpteur, ne peut accepter ce qu’il considère comme la démolition d’un univers de beauté pure. Et donc, il s’engage, artistiquement et politiquement, pour éviter ce qui serait l’enlaidissement de son enfance ! Avec l’aide d’amis artistes, et avec les conflits qui ne peuvent que naître entre des célébrités soucieuses de leur hégémonie, il se lance dans une entrep^rise utopiste et dangereuse !

Peut-on, au niveau de l’art, imposer au monde une vision de son avenir, ou, mieux encore, de son présent ? A-t-on le droit, au nom d’une manière personnelle d’envisager la beauté et la liberté, d’obliger tous les regards à partager cette vision ?

Les thèmes abordés dans cet album sont nombreux… Fable sur l’art, sur la politique, sur notre manière de vivre le tourisme, sur ce qu’est la démocratie, sur ce qu’est la jalousie, ce  » Retour  » ne manque ni d’intelligence ni de rythme, loin s’en faut !

Duhamel: les thèmes

C’est un livre touffu, indubitablement…  Il y a l’art… La politique, le tourisme, l’enfance battue…. On pourrait, dans les premières pages, se demander, c’est vrai, ce que l’auteur, Duhamel, a voulu faire comme livre !

Mais c’est d’abord et avant tout un livre sur l’aujourd’hui, sur la mégalomanie, sur l’égocentrisme, sur les réseaux sociaux qui décident de toute reconnaissance publique, sur la déshumanisation, sur la communication…

C’est un livre passionnant, parce qu’il touche vraiment à tout ce qui fait notre présent ! Et qu’il réussit même à parler d’amour, de passion, de quête identitaire, de recherche à la fois du bonheur, pour soi, pour les autres, et d’impossibilité à y parvenir.

Je ne dirais pas que c’est un roman graphique, mais c’est un roman dessiné, très artistique, qui nous livre une histoire avec de la réflexion, de l’humour, des paysages somptueux, une imagination artistique débridée, et, surtout, des personnages que l’on sent, envers et contre tout, véritablement vivants !…

Duhamel: le personnage central

Deux moments de vie sont racontés dans cet album. Il y a d’abord, en couleurs lumineuses, tout le trajet du personnage central, de son retour sur l’île jusqu’à sa mort dans un accident de voiture. Il y a ensuite l’enquête actuelle qui naît de cette mort suspecte et qui, elle, se dessine en camaïeu…

C’est un livre très littéraire, dans lequel la couleur est essentielle, dans lequel le dessin, proche de celui de l’école de Charleroi, ajoute de part en part une touche d’humour sans laquelle le récit aurait pu manquer de rythme. C’est à ce titre qu’on peut parler vraiment de travail du dessin en accompagnement des mots et des idées!

Duhamel: graphisme et scénario

 » Le Retour  » est de ces livres qu’on ne referme pas sans prendre le temps d’y réfléchir. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est nullement une œuvre difficile d’accès, loin de là ! C’est un livre résolument contemporain, résolument amusant, traditionnel dans sa forme, beaucoup moins dans son propos. Un très très bon album de bd que je ne peux que vous conseiller !

 

Jacques Schraûwen

Le Retour (auteur : Duhamel – éditeur : Bamboo/Grand Angle – janvier 2017)

Gipi : Une exposition et un album !

Gipi : Une exposition et un album !

Un artiste éclectique et complet au Centre Belge de la Bande Dessinée et un roman graphique au désespoir parfois lumineux !

L’Exposition : Gipi ou la Force de l’Émotion

A 54 printemps, Gian Alfonso Pacinotti, plus connu dans le monde de l’art sous le pseudonyme de Gipi, est un artiste étonnant. Un artiste, oui, un vrai, qui n’aime pas se cantonner dans un seul aspect de la création. Auteur de bd, illustrateur, musicien, cinéaste, que sais-je encore, tout ce qui touche à l’âme humaine l’intéresse.

A l’âme humaine et, surtout, à l’émotion. Lorsqu’il s’intéresse à l’illustration, comme lorsqu’il se plonge dans la construction d’un album de bande dessinée, ce qui le passionne, ce qu’il rend passionnant en le partageant avec ses lecteurs, ses spectateurs, c’est cette réalité profondément humaine et humaniste : l’émotion, celle des possibles de l’errance, celle de la poésie, aussi. Ses albums, ainsi, me semblent vraiment être des bateaux à l’ivresse contrôlée qui voguent sur les vagues du quotidien, aussi improbable puisse-t-il être.

Et cette exposition qui lui est consacrée jusqu’en mars prochain au Centre Belge de la Bande Dessinée, à la rue des Sables, à Bruxelles, laisse la place, ainsi, en une scénographie simple mais parfaitement agencée, à tous les aspects de son graphisme. Non réaliste, mais sans cesse inspiré par la réalité, son dessin a vibré de couleurs dont il usait à la manière d’un peintre, avant de se simplifier et de réussir, en noir et blanc, à s’épurer sans pour autant épurer les sentiments qu’il raconte et décrit.

Gipi : un véritable artiste multiforme à redécouvrir, sans cesse !

 

(Centre Belge de la Bande Dessinée)

Gipi: un artiste éclectique

La Terre Des Fils (auteur : Gipi – éditeur : Futuropolis – 2017)

On est loin, ici, de  » Paroles sans papiers « , graphiquement du moins. Pas de couleur, mais du noir et blanc, travaillé à la plume, nourri de hachures, d’attitudes, de mouvements et de regards. De décors, aussi, tantôt à peine esquissés, tantôt vibrant d’une présence narrative essentielle.

C’est un livre post-apocalyptique. Un sujet maintes fois abordé en bd comme en littérature. Mais ici, l’œil de Gipi abandonne totalement le spectaculaire pour s’attacher exclusivement à l’humain, non pas celui qui reste, mais celui qui est né  » après la fin « …

En quatrième de couverture, d’ailleurs, Gipi nous livre les clés de son livre :  » Sur les causes et les motifs qui menèrent à la fin on aurait pu écrire des chapitres entiers dans les livres d’histoire. Mais après la fin aucun livre ne fut plus écrit.  »

Nous sommes donc après la  » fin « …. Survivre est un combat de chaque jour, combat que mènent différents survivants : un homme, ses deux fils, un autre homme, une femme qu’on appelle la sorcière, des jumeaux à la grosse tête…

La mort survient, et les deux fils se retrouvent seuls avec leurs questions. Avec une question, surtout, essentielle : leur père, désormais définitivement absent, écrivant chaque jour, qu’écrivait-il, que racontait-il au silence?… Mais ils ne savent pas lire ! Et c’est donc à leur errance et à leurs recherches d’identité et de passé qu’on assiste dans ce livre au rythme lent, parfois terriblement brutal, mais d’abord et avant tout vécu à taille de ces survivants à qui tous les sentiments humains sont encore à découvrir.

Une errance à laquelle les mots qu’ils ne comprennent pas refusent de donner un sens, une existence qui ne prend de force qu’à partir du moment de la découverte d’une espèce de sentiment inconnu, celui d’une forme d’amour…

J’ai rarement ressenti une telle ambiance, à la fois lourde et légère, au long de mes lectures. Gipi raconte une histoire, oui, mais il le fait avec des mots qui deviennent des souvenances, avec des regards qui se perdent dans l’impossible d’un futur, avec une beauté qui est à totalement réinventer.

Il y a chez cet auteur, à travers l’apparente « simplicité » de son dessin, une âme d’enfant, oui, une âme poétique, aussi, une âme attendrissante et envoûtante, une âme qui vibre de page en page et fait de ce livre un roman dessiné d’une qualité exceptionnelle !

Gipi: le dessin

Ne ratez ni l’exposition, ni l’album, croyez-moi, pour découvrir qu’en bande dessinée tout est possible, même le meilleur !… Pour aller, le plus simplement du monde, à la rencontre d’un artiste comme on en fait peu, et qui, à aucun moment, ne se prend au sérieux !….

Jacques Schraûwen