Crapule

Crapule

Un livre pour tout le monde !… Rien que des petits moments sans importance, entre une jeune femme célibataire et son chat… Un album jouissif, souriant, dont la lecture s’accompagne de quelques beaux éclats de rire !

 

Crapule©Dupuis

 

Elle est jeune, blonde, célibataire, elle a une relation quelque peu tendue avec sa mère. Sa mère qui, un jour, dépose devant sa porte une boîte en carton contenant un chaton noir, une boîte en carton que cette jeune humaine ne découvre qu’après quelques jours… Et le chaton, lui, a réussi à survivre et, reconnaissant d’être sorti de sa prison, il décide de domestiquer cette femme qui, pourtant, de toute évidence, n’aime pas les chats !

 

Crapule©Dupuis

 

A partir de là, en gags d’une page, on suit la vie commune de ces deux animaux, le félin et l’humain, au jour le jour.

Pas d’effets spéciaux, pas de grands décors, mais des dessins tout en tendresse, tout en simplicité, tout en humour. Et la sauce prend, comme on dit, pour faire de cet album un vrai régal ! Un régal surtout, c’est vrai, pour ceux qui ont ou qui ont eu un chat. Le talent d’observation de Jean-Luc Deglin est sans faille, son dessin est limpide, son « montage » d’une souplesse exemplaire. Et son sens de l’humour est plus que réjouissant, croyez-moi !

 

Crapule©Dupuis

 

En quelque 128 pages, c’est à une histoire d’amour qu’on assiste… Une histoire dans laquelle deux êtres différents se regardent, se jaugent, se respectent, et finissent par s’apprivoiser l’un l’autre avec délice !

Une histoire faite de petits riens, comme l’est la vie, comme l’est le bonheur… Et qui, finalement, plaira à tout le monde, même à ceux qui n’ont pas de vraies affinités pour nos cousins les chats !…

 

 

Jacques Schraûwen

Crapule (auteur : Jean-Luc Deglin – éditeur : Dupuis)

Les Cœurs Simples

Les Cœurs Simples

Sous-titré  » les génies de la littérature illustrés par les plus grands artistes de la bande dessinée francophone « , ce livre est une anthologie de textes consacrés à ce qu’on peut appeler des simplets, des autistes, des handicapés mentaux… Un livre dont les bénéfices iront à un fonds de dotation,  » La Bonne Aventure « .

 

 

Albert Algoud est un tintinophile averti, selon l’expression consacrée, et son dictionnaire amoureux de Tintin a fait l’objet d’une chronique précédemment.

Cela dit, avec  » Les Cœurs Simples « , c’est dans un tout autre domaine qu’il s’aventure, mais avec toujours le même talent, la même attention à la fois acérée et pétillante.

Touché de près par la réalité de la différence, celle de l’autisme, Albert Algoud souhaite pouvoir aider à la création d’une maison ouverte aux adultes autistes, ces humains différents qui, de par leur âge, se retrouvent encore plus  » à côté  » de l’existence. L’anormalité naît sans doute d’abord et avant tout dans le regard qu’on porte sur ces gens qu’on appelait  » simplets « ,  » ahuris congénitaux « ,  » handicapés « . Et ce livre, qui est une anthologie chronologique de textes s’intéressant à ces déphasés sociaux, à ces  » retardés « , est aussi un moyen d’alimenter un  » fonds de dotation « , de par les bénéfices qu’engendrera cette édition.

Parce que, dans l’univers de la santé, que ce soit en Belgique ou en France, l’âge est et reste une prison dans laquelle sont enfermés des milliers d’individus auxquels on refuse le simple droit à exister par eux-mêmes…

Albert Algoud: Les adultes autistes

 

C’est donc une anthologie qui nous est proposée. Un ensemble de textes écrits par quelques grands noms de la littérature mondiale. Des textes qui nous emmènent de la fin du dix-huitième siècle jusqu’aux années 2010… Pour Albert Algoud, il s’est agi, non pas de répertorier toutes les manières littéraires qui ont existé dans l’approche du handicap mental, mais bien plus de choisir, selon ses propres affinités, des écrivains représentatifs de leur époque, représentatifs, au travers de leurs mots, de ce que cette époque avait comme considération (ou non-considération) par rapport aux  » demeurés mentaux « …

La deuxième volonté qui a été celle d’Albert Algoud, au-delà de l’évidente qualité des auteurs choisis, a été d’éviter, absolument, tout pathos, toute facilité, toute pitié. De la compassion, oui, mais pas de la pitié, jamais !

Il en résulte un panorama de sensations et d’impressions bien plus que de jugements, et c’est ce qui fait la force de cette anthologie. Parce que, finalement, c’est cela que fait Algoud dans ce livre : brosser, avec des mots qui ne sont pas les siens, un paysage, celui de la manière dont le monde qui est le nôtre a vu, a regardé l’univers des êtres « différents », et ce d’époque en époque.

Et c’est le mot qui se détache du silence, tout au long de ce livre… C’est la mort, aussi, qui naît, trop souvent, du silence oppressant et de l’absence imposée…

Albert Algoud: le choix des textes
Albert Algoud: la compassion

 

N’allez pas croire, cependant, que ce livre est pesant… Moraliste… analytique… Les textes choisis par Albert Algoud sont, tout au contraire, à la fois représentatifs de l’époque littéraire pendant laquelle ils ont été écrits, et à la fois, surtout, représentatifs d’écrivains au talent incontestable, un talent populaire sans jamais être populiste. De Balzac à Céline, de Hugo à Simenon, de Maupassant à Fallet, c’est une fresque d’écriture à l’incontestable qualité et à la véritable fluidité que nous sommes invités, lecteurs, à découvrir…

En outre, Albert Algoud a fait appel à des amis dessinateurs qui, oubliant le neuvième art, se sont faits illustrateurs. Et là aussi, ce sont de belles surprises graphiques qui nous sont offertes.

Comment ne pas souligner, par exemple, le dessin de Geluck, ou celui de Zep, en couverture… Ceux de Schuiten, de Bilal, de Cestac, de Satouf… De tant d’autres…

Impossible de citer tous ceux qui ont voulu participer à ce livre, à ce projet caritatif et humain!

Ils ont réussi, toutes et tous, à montrer la laideur, et à le faire sans faux-fuyant mais avec une évidente tendresse.

C’est un livre intelligent, que ce  » Cœurs Simples « . Intelligent et important… Un livre que les amateurs de littérature comme les amoureux du neuvième art ne pourront qu’aimer. Il se feuillette, il se lit et, qui sait, il peut, de page en page, changer notre propre vision de la différence…

 

Jacques Schraûwen

Les Cœurs Simples (Une anthologie réalisée par Albert Algoud, les génies de la littérature illustrés par les plus grands artistes de la bande dessinée francophone – éditeur : Casterman)

Les Ailes Du Singe

Les Ailes Du Singe

Deux albums bd, et un artbook !

Un personnage central désabusé, un environnement historique réel, mais une approche en uchronie, un dessin au découpage digne des films d’aventure des années 40 et 50… Découvrez Harry Faulkner, pilote d’avion casse-cou, et écoutez Etienne Willem, son créateur, en parler ici avec passion…

 

 

On peut faire de la bande dessinée, choisir de raconter des aventures endiablées, multiplier à plaisir des personnages hauts en couleur répondant à des codes de la littérature et du cinéma policier, utiliser un dessin qui va directement au but grâce à la manière de travailler les expressions, les faciès, on peut décider de faire sourire et d’amuser, cela n’empêche  nullement de construire un récit dans un environnement historique proche de la réalité.

Dans le premier volume de cette série, on découvre vite qui est Harry Faulkner : un ancien pilote militaire qui n’a  que peu de respect pour les règles et l’ordre établi et qui, dès lors, va se retrouver embarqué dans une mission de sauvetage de New York… Une mission qui va le mettre en porte-à-faux vis-à-vis du puissant Howard Hughes, et faire de lui, dans le deuxième tome, un cascadeur mettant le nez où il ne faut pas !…

Vous l’aurez compris, même si les faits relatés sont une invention pure, une invention soulignée par le fait que nous nous trouvons en présence d’une bd animalière, le canevas historique, lui, reste familier. Et, du coup, les thèmes abordés dans ces deux albums se révèlent ancrés dans des réalités qui, pour lointaines qu’elles soient (puisqu’elles s’inscrivent dans les années 30), ouvrent à des réflexions extrêmement actuelles…  » Les ailes du singe « , c’est un peu, à la manière de  » La Fontaine « , une fable à savourer…

 

 

Etienne Willem, l’auteur complet de cette série, aime ses personnages, c’est évident. Qu’ils soient méchants, et ils le sont profondément, qu’ils soient utopistes, et ils le sont avec des failles, il aime nous les montrer vivre, bouger, agir, en usant d’effets spéciaux démesurés que seule la bande dessinée peut offrir !

Les références au cinéma sont nombreuses, bien entendu, puisque le deuxième tome nous emmène totalement dans l’univers souvent glauque de Hollywood… L’actualité proche nous prouve que les choses, finalement, n’ont pas tellement changé dès qu’on passe à l’arrière des décors somptueux des grandes productions qui font rêver la foule !

Ce que l’auteur aime aussi, c’est jouer avec les perspectives et les couleurs, pour rendre compte, avec intensité souvent, de ce que sont les pauvretés provoquées  par la dépression économique, les désillusions face aux trahisons, les amours qui ne peuvent qu’être contrariées…

Et le révélateur de tout ce qu’il veut nous dévoiler, c’est son personnage principal, un anti-héros paumé, pas vraiment sympathique, mais osant, lui, ne pas croire que tout est définitivement écrit !

Politique, cinéma, économie font, dans cette série, un ménage difficile à vivre ! Et, finalement, très actuel !

 

Etienne Willem: les personnages et le scénario

 

 

Outre ces deux albums, qui peuvent se lire comme des one-shots, ou presque, Etienne Willem a les honneurs aussi d’un  » artbook « … C’est un peu la mode, ces éditions de livres qui soulignent le talent d’un dessinateur en dehors des normes précises d’une narration graphique.

En son temps, il y eut par exemple des livres superbes consacrés à Tardi…

Depuis, dans ce domaine de l’édition, il y a eu le meilleur et le pire… j’avoue que pas mal de ces pseudo livres d’art me sont tombés des mains… Et qu’ils ne servent souvent qu’à essayer de faire croire qu’untel est un grand, alors que ce n’est qu’un triste tâcheron inutile de la bd… Non, je ne citerai pas de noms !…

Mais je peux, par contre, vous dire qu’avec le livre consacré à  » l’art  » d’Etienne Willem, on n’est pas déçu. Dessinateur incontestablement issu d’une mouvance non-réaliste classique, avec des filiations qui jettent quelques clins d’yeux vers Sokal ou Giardino, Etienne Willem parvient à raconter des histoires, des débuts d’histoire en tout cas, avec un seul dessin qui, de ce fait, dépasse la simple illustration…

 

Trois livres, donc, qui peuvent honorer de leur présence votre bibliothèque…

De la bonne bd, de l’excellente aventure, de l’humour, de la réflexion : il y a tout pour plaire, en fait, chez Étienne Willem !…

 

Jacques Schraûwen

Les Ailes Du Singe (auteur : Etienne Willem – éditeur : Paquet)

À Coucher Dehors

À Coucher Dehors

à coucher dehors

 

à coucher dehors – © Bamboo/Grandangle

 

Une histoire réjouissante, complète, en deux volumes… Des personnages attachants… Et, dans cette chronique, une interview des auteurs !

 

 

Trois clochards sur les quais de la Seine… La tante de l’un d’eux, Amédée, meurt et lui lègue un pavillon de banlieue. Mais, pour y habiter, Amédée doit s’occuper du fils trisomique de cette femme. Et voilà nos trois compères embarqués dans des quotidiens qui n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils connaissaient jusque-là, un peu comme si l’existence, soudain, décidait de leur sourire.

Mais la vie n’est jamais parfaite, surtout pour des individus comme eux, anarchistes, marginaux, non-conventionnels et complètement amoraux.

Prie-Dieu, un des trois amis sdf, devient mystique et affiche des symboles religieux issus de toutes les religions, attirant ainsi sur la maison des attentions dont Amédée se passerait bien. Et puis, Nicolas, le trisomique qui rêve de devenir cosmonaute, disparaît…

N’allez pas croire, cependant, qu’on se retrouve ici dans une histoire édifiante, larmoyante… C’est d’humour qu’il s’agit, d’abord et avant tout, même si cet humour naît de situations et d’observations qui pourraient être réelles.

Un humour sérieux, donc, aussi, puisque le fil conducteur du scénario d’Aurelien Ducoudray se construit autour des faux-semblants, des mensonges omniprésents et sans lesquels la vie ne serait peut-être pas vivable…

Aurélien Ducoudray: les faux-semblants…

 

Aurelien Ducoudray est un scénariste prolixe et éclectique. On peut retenir de lui  » Amère Russie « , par exemple, mais aussi  » Chiens de Pripyat « , entre autres. Des thèmes très différents les uns des autres, et qui ne conjuguent pas toujours l’humour social, comme dans ce  » à coucher dehors  » !

Mais ses scénarios ont cependant quelques points communs : ceux de prendre comme cible l’universelle bêtise humaine, de démarrer ses récits à partir de ce qui est toujours une observation du vécu, et écrire en faisant se confronter des personnages très différents les uns des autres, tant physiquement que moralement ou intellectuellement. Ses trames narratives, ainsi, qu’elles soient sérieuses ou humoristiques comme ici, y gagnent, incontestablement, en intensité et en véracité…

Aurélien Ducoudray: le travail du scénariste

 

 

Cette histoire, racontée en deux tomes, est de manière évidente une fable très contemporaine. C’est aussi et surtout une aventure humaine pleine de rebondissements, d’un optimisme qui n’a rien de béat, et qui fait penser à des films comme  » Boudu sauvé des eaux « , ou même à certains dialogues d’Audiard.

La bonté n’est peut-être qu’une façade, mais c’est elle, finalement, au travers d’un humour très politique (au sens originel du terme !), qui anime les situations et les personnages.

Des personnages qui, grâce au dessin et aux couleurs d’Anlor, ont une belle existence… Cette dessinatrice, qui a déjà collaboré avec Ducoudray pour  » Amère Russie « , a un dessin tout en démesure d’expressions, avec des trognes dignes de Michel Simon ou des superbes seconds rôles des films des années 50… Démesure de visages, démesure de mouvements, aussi, éclatement des perspectives et superbe utilisation des couleurs : ce sont les marques de fabrique d’Anlor, dans ces deux livres, et c’est ce graphisme, aussi, qui donne tout son sens visuel au scénario d’Aurélien Ducoudray.

Une très belle complicité, pour une histoire qui pourrait n’être qu’édifiante mais qui se révèle passionnante, passionnée, amusante, folle, attirante, intelligente !

Aurélien Ducoudray: le travail de la dessinatrice

 

J’aime beaucoup la maison d’édition  » GRANDANGLE  » qui réussit à publier des livres intéressants, à bien des niveaux, tout en restant dans un certain classicisme de forme, graphiquement. Et quand la réussite est au rendez-vous, ce qui est souvent le cas, ce qui est indubitablement le cas ici, elle est complète et crée un vrai plaisir de lecture !

 » A coucher dehors  » est, sous ses guenilles souriantes, un récit qui peut nous faire ouvrir les yeux, à toutes, à tous, sur les réalités qui sont les nôtres, et que nous acceptons trop souvent sans oser réagir…

 

Jacques Schraûwen

À Coucher Dehors (dessin : Anlor – scénario : Aurélien Ducoudray – éditeur : Bamboo/Grandangle)

Batman : The Dark Prince Charming 1

Batman : The Dark Prince Charming 1

Un super-héros américain aux mains d’un dessinateur européen ! Un mélange de genres pratiquement sans faiblesse ! Et, dans cette chronique, circonstanciée, vous allez pouvoir écouter Enrico Marini, l’auteur à part entière de cet album que TOUS les amoureux de la bd se doivent de lire !

 

 

Batman est un de ces héros dont le monde entier a entendu parler. Né en 1939, dans la suite de la création de Superman, l’homme  » chauve-souris  » se différenciait de son aîné par son manque de super pouvoirs.

Batman, ce fut, dès le départ, un être humain qui garde en lui une faille profonde due à l’assassinat de ses parents lorsqu’il était enfant, et qui va utiliser sa fortune à se créer comme justicier sans peur ni reproches. Un justicier qui, de méchant en méchant, va souvent user de violence sans, cependant, donner la mort à qui que ce soit…

Et le voilà de retour, aujourd’hui, dans une aventure endiablée qui le voit affronter, une fois de plus, le Joker, son ennemi le plus fidèle et le plus cruel.

Tous les ingrédients d’un vrai comics à l’américaine sont présents. De la violence, des méchants hauts en couleurs, de l’action, de l’aventure… Mais il y a aussi l’empreinte profonde d’Enrico Marini, l’auteur européen de cette nouvelle histoire. Un auteur qui fait partie des plus grands dessinateurs réalistes du neuvième art, c’est une évidence. On lui doit entre-autres  » Le Scorpion  » et  » Les Aigles de Rome « .

 

 

Et le voici donc plongé dans l’univers de la bd américaine !… Pour une histoire qui mélange différents récits, comme toujours chez Marini…

Il y a Batman, à qui on annonce qu’il est peut-être le père d’une petite fille… Une petite fille que le Joker kidnappe entre deux cambriolages et quelques meurtres particulièrement sanglants… Et il y a évidemment, surtout même, tous les efforts de Batman pour retrouver cette gamine qui est peut-être sa fille !

Marini aime surprendre ses lecteurs, les obliger, en quelque sorte, à chercher leur propre voie dans le labyrinthe d’un scénario qui peut ressembler à un puzzle. Mais qui reste de bout en bout lisible et passionnant!…

Et c’est sans doute à ce titre-là que ce Batman-ci se révèle véritablement neuf, dans son ton plus que dans son thème, dans sa construction narrative et jusque dans le travail des décors, des mouvements et des couleurs. Marini est un auteur complet, et il s’est amusé à adapter les codes de la bd d’outre-Atlantique à sa façon personnelle de construire un récit.

Enrico Marini: les codes des comics…

 

 

Au-delà de la virtuosité graphique de Marini, au-delà de sa manière presque expressionniste de rendre compte du mouvement, jusque dans ce qu’il peut avoir de plus violent, de plus démesurément violent même, au-delà de sa technique et de la qualité de ses couleurs, élément moteur, souvent, de ses planches, il y a dans ce Batman un nouveau regard sur un être humain pour qui la vengeance, qui a toujours été sa raison de vivre, laisse place à d’autres motivations. On peut presque, face à ce Bruce Wayne-ci, parler d’une quête nouvelle pour ce justicier qui, avec Marini, récupère une part d’humanité qui, reconnaissons-le, lui manque souvent dans les comics traditionnels.

 

 

Le côté européen, donc, de ce nouveau Batman, c’est d’utiliser les codes propres aux comics, pour les simplifier graphiquement tout en donnant plus de poids à la personnalité, ambigüe, des différents personnages.

L’aventure et l’action restent au centre de l’intrigue, mais elles sont menées par des vrais êtres humains!

Et le Joker de Marini, croyez-moi, fera date… Tout comme tous les personnages présents dans cet album, des personnages qui ont une vraie existence, même si cette existence, dans la proximité du Joker, ne peut que s’effacer vite fait bien fait !…

Enrico Marini: les personnages…

 

 

Je n’ai jamais été fan des comics américains… sauf du Surfer d’Argent… Mais ici, avec ce nouveau Batman, me voici tout prêt à changer d’avis !… C’est vraiment un livre duquel on attend la suite, prévue pour le printemps prochain, avec une vraie impatience ! Et le dessin de Marini est aussi démesuré que l’est son personnage !

Plongez-vous dans le nouvel univers de Batman, et redécouvrez un super-héros de plus en plus attachant ! Vous ne le regretterez pas!…

 

 

Jacques Schraûwen

Batman : The Dark Prince Charming 1 (auteur: Enrico Marini – éditeurs: DC et Dargaud)

Calypso

Calypso

Un livre sur l’amour, sur le temps qui passe, sur les rapports entre l’homme et ses semblables, sur la nature et ses beautés… Du tout grand Cosey !….

 

Cosey, c’est bien entendu  » Jonathan « , une série qui met en scène, dans des décors enneigés, un jeune homme à la poursuite de lui-même et en continuelle recherche de bonheur et de partage.

Le Tibet est omniprésent dans cette série, tout comme l’intérêt porté à la nature, mais aussi à la culture, une culture qui ne peut qu’être conjuguée au temps présent de la différence !

Jonathan, c’était une bande dessinée étonnante, inattendue, dans les pages du journal de Tintin, aux côtés du mentor de Cosey, un autre Suisse, Derib.

Mais Cosey, ce n’est pas uniquement Jonathan, même si ce héros est emblématique d’une époque où le neuvième art, enfin, s’intéressait de près à l’aventure, une aventure d’abord et essentiellement humaine, donc attachée à des réalités politico-sociologiques.

Cosey, c’est aussi l’excellent  » A la recherche de Peter Pan « …

Et Cosey, c’est aujourd’hui ce  » Calypso  » qui quitte l’Himalaya pour se plonger dans les montagnes suisses, certes, mais aussi dans des paysages infiniment plus urbains où on ne l’attendait pas ! Et ce dessinateur qui participe à la grande histoire de la BD se révèle, dans cet album, d’une jeunesse exemplaire, et d’une humilité dans le propos comme dans le dessin.

Cosey: le scénario

 

 

L’histoire est linéaire, et les flash-backs qui l’émaillent n’enlèvent rien à la fluidité de la narration. Une fluidité qui, bien entendu, naît du découpage et du graphisme extrêmement particulier de cet album, mais aussi du mélange des thèmes, et de l’ambiance que Cosey, littérairement, comme un dialoguiste de cinéma, impose à ces différents chemins de vie qu’il nous raconte… Qu’il nous décrit…

Et même si, dans ce livre, il nous montre des mondes dans lesquels le quotidien n’est pas spécialement souriant. L’univers du cinéma n’est pas fait de paillettes (et on le redécouvre aujourd’hui, de plus en plus, avec des gens comme Weinstein ou Polanski), celui des ouvriers mineurs non plus! Cosey s’est amusé, dans cet album, à mélanger ces mondes, à y ajouter le feutré d’une clinique de luxe, à imposer à tout cela la présence sublime et frissonnante de la nature, seule maîtresse à vivre d’éternité. Il aurait pu, c’est vrai, faire de son histoire le prétexte à une critique sociale, mais il n’en est rien. Cosey reste Cosey, il est un regard qui se fait dessin pour nous parler de ce qu’il aime : l’être humain, avec ses folies, ses dérives, ses rêves en errance, ses âges et ses nostalgies. Dans Calypso comme dans Jonathan ou Peter Pan, Cosey nous fait rencontrer, avec une espèce de tendresse souriante, des êtres humains, profondément humains, et véritablement attachants de par leurs nécessités et leurs réalités qui nous sont comme des miroirs.

Cosey: la fiction et l’humain
Cosey: la nature et les rapports humains

 

 

On aimait chez Cosey ses paysages de neiges aux éternités graphiquement parfaites.

On le découvre ici abandonnant la couleur, abandonnant aussi le travail tout en précision du trait, pour nous offrir un livre qui se différencie totalement de tout ce qu’il a fait jusqu’ici.

C’est du noir et blanc, rien que du noir et blanc, qu’il utilise dans  » Calypso « … Un peu comme une nécessité puisque, finalement, le cinéma qui sert de trame amoureuse et humaine à son récit, est un cinéma dans lequel les couleurs n’apportent pas grand-chose, le cinéma des auteurs inoubliables des années 50…

C’est du noir et blanc, oui, presque grossier à certains moments, et le fait de pouvoir voir les traits de pinceau sur le papier (un papier au demeurant choisi avec soin, et dont le contact avec les doigts est un délice qui ajoute au plaisir de la lecture !…), le fait de ne découvrir au long des pages aucun tape-à-l’œil, aucune mise en scène trop réfléchie, tout cela fait du dessin de Cosey, dans ce  » Calypso  » un dessin qui préfère évoquer plutôt qu’imposer et qui, à aucun moment, ne prend le pouvoir sur l‘histoire racontée.

A ce titre, incontestablement, Cosey s’installe avec « Calypso  » dans une famille d’artistes dans laquelle brille, par exemple, Munoz…

Cosey: le dessin
Cosey: évoquer plus que montrer…

Il y a mille et une manières de lire un livre. Mais je pense qu’avec  » Calypso « , il n’y en a qu’une qui soit possible : se laisser entraîner, de page en page, au travers d’un découpage sans fioritures, et, sereinement, suivre les existences que Cosey désire nous faire connaître.

A ce titre,  » Calypso  » est un album profondément poétique, et qui, nous parlant de la vieillesse, du temps qui tant nous lasse, réussit à nous prouver, tout en sérénité (même lorsque la mort est présente…), qu’en vieillissant, comme le disait Aragon,  » il fait beau comme jamais… il fait beau à ne pas croire…  » !

 

Jacques Schraûwen

Calypso (auteur : Cosey – éditeur : Futuropolis)

Corto Maltese : Equatoria

Corto Maltese : Equatoria

Un album et une exposition à Bruxelles à la Galerie Champaka

Deuxième volume d’une reprise qui se révèle, ici, totalement aboutie !… Pellejero et Canales sont habités par le héros de Pratt, sans pour autant renier leurs talents propres. Cet Equatoria est superbement réussi ! Et, dans cette chronique, vous allez pouvoir écouter son scénariste…

Tout commence, dans cet album, par quatre petits mots qui ont l’art de nous replonger en enfance et, en même temps, dans l’univers onirique de Corto Maltese, de Hugo Pratt :  » Il était une fois…  » !

On se retrouve dans la  » Fable de Venise « , presque. On se retrouve surtout dans un monde où la littérature occupe une place prépondérante, puisque ce  » Il était une fois  » nous parle de Lord Byron à Venise, de ses folies, de son romantisme échevelé proche, finalement, de celui de Corto Maltese.

 » L’écrit  » a toujours occupé une place importante dans l’œuvre de Pratt, à la fois pour rythmer les récits et pour leur apporter un souffle qui dépasse les simples apparences de l’aventure. Et Canales, dans cet  » Equatoria « , s’en donne à cœur joie, nous parlant de Byron, mais aussi de Cavafis, un poète Grec, ou de Henry De Monfreid. Nous offrant, surtout, des extraits de leurs textes, ou des petites tranches de leurs existences.

Le résumé de cet album est à la fois simple et ardu à faire. Il y est question de trois femmes, une journaliste européenne, une métisse à la recherche de la dépouille de son père, et une ancienne esclave africaine. Il y est question de Corto Maltese à la recherche d’un mystérieux objet aux pouvoirs magiques.

En fait, pour la construction de son scénario, de son récit, Canales n’a eu qu’à suivre les pas et les désirs de son personnage central, et de le laisser le guider de Venise à Malte, de Malte à Alexandrie, d’Alexandrie au profond de l’Afrique.

Juan Díaz Canales: scénario et littérature

Dans l’histoire de la bande dessinée, dans la grande aventure du neuvième art, Hugo Pratt et Corto Maltese occupent une place de choix. Redonner vie à un tel personnage tient du pari le plus fou, sans aucun doute. Et dans le premier tome de cette reprise, qui s’appelait  » Sous le soleil de minuit « , Canales et Pellejero avaient déjà presque réussi leur pari. Mais le ton était un peu trop  » verbeux « , sans doute, et le dessin trop proche encore de celui d’Hugo Pratt.

Ici, dans  » Equatoria « , le texte est moins présent, le récit plus aéré donc… Et le dessin de Pellejero réussit un amalgame parfait entre l’hommage, l’influence et la  » personnalité. Pellejero affirme encore plus son sens parfait du noir et du blanc, mais il reste aussi l’immense coloriste qu’il a toujours été. Ses couleurs donnent un souffle plus charnel à l’histoire de Corto Maltese, sans ressembler du tout aux aquarelles de Pratt.

Il y a aussi son sens de l’épure graphique, dans les scènes de bagarre entre autres, tout à fait remarquable, et rappelant un peu une autre des bd de Pratt,  » Les Scorpions du Désert « .

Pellejero choisit souvent, dans ce livre, d’évoquer plus que de montrer. C’est vrai, de manière évidente, dans ses décors, urbains surtout, qui semblent n’être qu’esquissés, et colorés de manière extrêmement discrète. C’est vrai également dans les sentiments de Corto qui ne s’expriment, le plus souvent, que par les regards et les sourires.

Et puis, il y a des petits jeux graphiques, ici et là, comme ces pages 6 et 7 qui, en vis-à-vis, se répondent l’une l’autre comme en miroir…

Et, honnêtement, je ne vois pas quel autre dessinateur aurait pu arriver à une telle perfection narrative et artistique dans une reprise de Corto Maltese qui se refuse à n’être que du copier-coller !

Surtout pour nous offrir cette vue très personnelle d’une Afrique somptueuse, et d’Africaines sculpturales que Pratt lui-même n’aurait pu renier !….

Juan Díaz Canales: le dessin
Juan Díaz Canales: L’Afrique

Cela dit, la réussite d’un album de bande dessinée ne peut naître que d’une véritable rencontre entre une histoire, des personnages, un scénariste et un dessinateur. Et cette rencontre est tangible, dans cet album. On sent, par exemple, au travers des silences, tant dans les textes que dans les dessins, que la complicité entre Pellejero et Canales a dépassé, et de loin, les simples habitudes de la collaboration.

Juan Díaz Canales: La collaboration jusque dans le silence…

On peut, bien entendu, se demander pourquoi faire renaître Corto Maltese. L’imagination est-elle tellement flétrie, de nos jours, que pour être obligé de se ré-enfouir dans l’existence d’un héros disparu depuis bien longtemps ?

Cette mode des reprises correspond souvent, reconnaissons-le, en effet, à une pauvreté littéraire et inventive ! Mais avec Corto, ce n’est vraiment pas le cas.

Pourquoi ?…

Parce que ce personnage, tout en contradictions, même ancré dans une époque précise, celle de l’avant-première guerre mondiale, est un anti-héros toujours d’actualité. Ambigu, cultivé, pragmatique et rêveur, ésotérique et aventurier, intéressé, pirate et chevaleresque, Corto possède une qualité que Canales restitue dans son récit à la perfection, que Pellejero retranscrit graphiquement avec tout autant de perfection : il est celui qui doute dans un monde qui interdit le doute… A ce titre, Corto est un héros que la bande dessinée ne pouvait abandonner, et lui redonner vie, c’est redonner vie à des colères essentielles, à des révoltes humanistes. Corto Maltese était un des personnages les plus importants de la bd, il le redevient, et c’était nécessaire !

Juan Díaz Canales: un héros contradictoire
Juan Díaz Canales: la qualité première de Corto
Avec un scénario multiple mais linéaire, cet album aborde des thèmes nombreux : le colonialisme, l’esclavagisme, le sionisme, le féminisme, la liberté, entre autres. Corto y est acteur et spectateur tout à la fois d’un monde en mutation.

Avec  » Equatoria « , on peut dire: il est une fois un album enchanteur et envoûtant !

Et je ne peux que vous conseiller de le lire, de le faire lire, et d’aller admirer les planches originales de ce livre dans la galerie bruxelloise qui les expose. Vous y comprendrez pourquoi Pellejero est, indubitablement, un des tout grands créateurs du neuvième art contemporain !

 

Jacques Schraûwen

Corto Maltese : Equatoria (dessin : Rubén Pellejero – scénario : Juan Díaz Canales – éditeur- Gallimard)

 

Une exposition jusqu’au 22 octobre 2017 à la Galerie Champaka

– 27, rue Ernest Allard – 1000 Bruxelles