Alexandrin – L’art de faire des vers à pied

Alexandrin – L’art de faire des vers à pied

Quelle est la place de la poésie en cette époque chahutée où seule la technologie semble encore pouvoir tisser ce qu’on continue à appeler un tissu social ?…. Entrez dans ce livre où tout quotidien se rime, en vers et contre tous…

 

Alexandrin©Futuropolis

 

Alexandrin est un poète, un poète itinérant. De village en village, de banlieue en centre urbain, il s’en va, personnage dégingandé comme venu d’un autre siècle, sonnant aux portes pour proposer aux inconnus ses sourires et ses mots rimés en vers plus ou moins de douze pieds.

Ses rimes sont celles du quotidien, il parle comme sans doute devaient parler, au jour le jour, les troubadours et les trouvères. Le temps qui passe, le soleil qui sourit, le ventre qui crie famine, le bonheur d’une liberté qui n’a besoin que d’elle-même pour exister, voilà ses messages.

Des messages qui lui permettent de survivre plus que de vivre, mais de survivre dans un univers où l’art des mots transforme tous les horizons de la routine humaine.

Et voilà qu’il rencontre sur son chemin un jeune garçon, Kevin, fugueur et tout aussi affamé que lui.

 

Alexandrin©Futuropolis

 

Entre ces deux êtres aux antipodes de l’âge, de l’éducation, du langage et de la culture, des liens se nouent, rapidement. Les mots du vieil homme deviennent pour le jeune garçon des chemins nouveaux à explorer, dans la découverte du monde, sans doute, dans la découverte, surtout, de son propre univers de gamin mal dans sa peau.

Ce livre, suit ainsi l’existence commune bien qu’éphémère, on le sent très vite, de ces deux êtres, l’un à la dérive dans un monde qu’il ne connaît pas encore, l’autre en dériveur sur l’océan de ses nostalgies et de ses plaisirs tout en simplicité.

On assiste ainsi à toutes leurs rencontres, bonnes ou mauvaises, aux coups de fusil, aux morsures des chiens, aux sourires inattendus, aux mots partagés.

Le texte de Pascal Rabaté, comme à son habitude, ne cherche pas à éblouir gratuitement. Il est fait, dans ce livre-ci, de rythme mêlés d’images, le tout de facture extrêmement classique, c’est vrai, comme un dix-neuvième siècle où la poésie, avant Baudelaire, avant Rimbaud et Lautréamont, se cherchait de nouvelles voies sans encore vraiment les trouver. Mais c’est ce classicisme, en parallèle d’une réalité qui perd doucement la mémoire de ses passés poétiques, c’est cette opposition entre deux mondes qui semblent ne plus pouvoir se côtoyer qui fait de ce livre un petit bijou poétique.

C’est le texte de Rabaté, oui, c’est aussi, et de manière très délicate, le dessin d’Alain Kokor qui font de cet « Alexandrin » un livre qui est également un long et très humain et humaniste poème graphique.

 

Alexandrin©Futuropolis

 

L’histoire de cet homme pour qui la poésie est le seul moyen de substance dans une société où les mots, à force d’être dénigrés, ne veulent plus dire grand-chose, ce récit qui, on le sait, on le ressent, ne peut que mener au néant, cette narration aurait pu être désespérée et désespérante… Mais il n’en est rien ! La poésie, aujourd’hui comme hier, celle des phrases comme ces regards, des silences comme des musiques, cette poésie reste probablement la seule véritable magie humaine !

Et j’ai beaucoup aimé le côté désuet, voire obsolète, de l’ensemble de ce livre qui, finalement, débouche, dans les dernières pages, sur de nouvelles envolées lyriques possibles, puisque le petit Kevin, retourné à sa famille, a découvert avec Alexandrin que la poésie, d’époque en époque, ne meurt jamais. Tout au plus change-t-elle de nom pour prendre le nom, dans les rues de nos cités, aujourd’hui, de « slam »…

 

Jacques Schraûwen

Alexandrin – L’art de faire des vers à pied (dessin : Alain Kokor – scénario : Pascal Rabaté – éditeur : Furutopolis)