L’Arche De Néo : 1. À Mort, Les Vaches

L’Arche De Néo : 1. À Mort, Les Vaches

Une épopée animale de la liberté à l’abattoir !

En « bandeau », ce livre indique : « cet album n’est pas recommandé par votre boucher ». Bien sûr, on y parle de bien-être animal, un sujet bien ancré dans les réalités sociologiques d’aujourd’hui. Mais ne vous y trompez pas : cet album est surtout une aventure, animalière certes, mais d’un symbolisme terriblement humain !

L’Arche de Néo – 1 © Glénat

Néo est un cochon nain, une vraie vedette de la télé, un acteur hors pair qui a vanté pour des millions de spectateurs les produits les plus variés. Mais la gloire, pour les modèles animaux comme pour les humains, n’a jamais rien d’éternel ! Heureusement pour lui, sa retraite obligée le mène dans une Z.A.D., au sein d’une ferme pleine d’animaux choyés par une famille d’humains soucieux du bonheur de leurs animaux, qu’ils soient de compagnie ou d’élevage.

L’Arche de Néo – 1 © Glénat

Seulement, le bonheur, comme la gloire, n’est jamais qu’éphémère, et les propriétaires de cette ferme sont chassés par des CRS à la brutalité sans commune mesure avec le pacifisme tranquille de leurs convictions. La Z.A.D. est condamnée à la disparition, pour des raisons qui ne sont que celles de la rentabilité, du respect d’un pouvoir aveugle. Et les animaux, eux, comprennent que « l’abattoir », ce mot qu’ils connaissent mais dont ils ne savent pas le sens, ce mot qui leur fait horriblement peur, ils comprennent que c’est l’abattoir qui les attend.

Et Néo s’enfuit, avec quatre autres animaux : Renata, la vache laitière, Bruce, le boeuf des Highlands, Ferdinand, un coq qui n’en est peut-être pas un, et Soizic, une belle brebis bretonne.

L’Arche de Néo – 1 © Glénat

Unis par la peur et une amitié qui, peu à peu, devient indispensable à leur survie, ces animaux vont donc fuir mais vouloir, en même temps, sauver leurs autres amis. Et, dès lors, c’est une épopée, oui, qui commence pour eux, une quête… Celle de la liberté, bien sûr, mais aussi celle de la connaissance du monde dans lequel, désormais, ils sont obligés de vivre, tant bien que mal.

Dans la thématique ainsi abordée, on n’est pas loin, mais avec infiniment plus de réalisme, des premiers albums de « Chlorophylle ».

Mais le traitement, ici, est totalement différent. Il abandonne tout manichéisme, il ne cherche pas à cacher la réalité de la mort, il remet l’homme à sa vraie place, celle d’un prédateur impitoyable.

Un traitement différent, oui, mais qui parle aussi d’entraide, qui montre que les rencontres, même si elles se terminent dans l’inacceptable, sont des richesses, des chances de faire de la différence un chemin de liberté. De libertés plurielles, même.

L’Arche de Néo – 1 © Glénat

Fable qui, tout compte fait, se révèle bien plus à hauteur humaine qu’animale, ce livre est passionnant. Le scénario de Stéphane Betbeder commence lentement, il prend le temps de nous faire découvrir les différents protagonistes, de nous les faire connaître. Et puis, la fuite venant, l’épopée commençant, le rythme s’accélère, les dialogues se font plus perçants, la peur plus palpable… tout comme l’émotion, celle des différents animaux héros et celle du lecteur !

Et le dessin, lui, est d’une beauté évidente. Paul Frichet se révèle à la fois un illustrateur animalier hors-pair et un coloriste amoureux de la lumière, de la chaleur des tons, d’une efficacité graphique sans défaut ! Il n’y a rien, dans son dessin, de caricatural. Et c’est ce qui fait encore plus la force de cet album, peut-être, c’est de nous immerger, nous, lecteurs, dans la nature, à peine sauvage parfois lorsqu’on voit la sauvagerie de l’être humain !

L’Arche de Néo – 1 © Glénat

Ce livre n’a rien d’un pamphlet, même s’il aborde des thèmes qui, de nos jours, sont « à la mode ». Ce n’est pas un album végan. C’est, tout simplement, un excellent récit (dont les derniers dessins nous font espérer une suite encore plus passionnante !) raconté avec talent par deux auteurs qui réussissent à nous parler de nous et de nos travers sans pour cela chercher sans arrêt à nous culpabiliser.

A sa manière, sans aucun doute possible, c’est un livre qui ouvre les yeux, qui fait réfléchir, mais qui, surtout, se révèle être une fameuse bonne histoire !!!

Jacques Schraûwen

L’Arche De Néo : 1. À Mort, Les Vaches (dessin et couleur: Paul Frichet – scénario : Stéphane Betbeder – éditeur : Glénat)

L’Arche de Néo – 1 © Glénat
Les Arbres

Les Arbres

La famille Blaireau Renard présente : Les Arbres – un album jeunesse et une exposition à Bruxelles !

La « famille Blaireau Renard », c’est de la bd jeunesse au succès mérité ! Ne ratez pas leur nouvel album et l’exposition qui l’accompagne, au CBBD jusqu’au 16 juin !

Les arbres © Dargaud

Pour la famille recomposée Blaireau-Renard, une balade en forêt à la recherche de savoureux champignons se transforme en une belle « leçon de choses ».

Mais une leçon ludique, d’abord et avant tout, souriante, poétique.

Une leçon qui ne ressemble en rien aux morales bien pensantes qu’on trouve encore (malheureusement…) dans certaines lectures destinées à l’enfance, à la jeunesse.

Une leçon qui commence, d’ailleurs, par l’existence même de cette famille étrange, une existence qui nous raconte, de livre en livre, l’aventure essentielle des différences qui s’acceptent et s’enrichissent les unes les autres.

La puissance et l’intelligence des livres « animaliers », ces ouvrages qui choisissent la voie de l’anthropomorphisme pour s’approcher de l’âme humaine de manière métaphorique, la force de cette manière de raconter une histoire, c’est de mettre en évidence des sentiments qui, de nos jours, deviennent de plus en plus nécessaires : la tolérance, le regard attentif sur le monde et sur les autres.

Et, avec cette famille Blaireau-Renard, c’est une superbe réussite, le fruit d’une véritable osmose entre les deux auteures.

Brigitte Luciani: l’acceptation de la différence
Brigitte Luciani: travailler à deux
Les arbres © Dargaud

Cela dit, l’essentiel, dans ce livre-ci, c’est la nature, ce sont les arbres. On peut, oui, parler d’une bd didactique, une bande dessinée construite en chapitres, chaque chapitre amenant deux planches descriptives. Mais n’ayez aucune crainte, il n’y a dans cet aspect éducatif aucune tristesse, que du contraire ! Pour les adultes, comme moi, lire ces pages-là, c’est se plonger dans son enfance, dans les souvenirs qu’on a des herbiers qu’on faisait pour l’école ou dans le cadre d’un mouvement de jeunesse. Pour les enfants d’aujourd’hui, ces pages-là montrent la nature, la vie des arbres, leurs réalités, et ouvrent donc les regards de l’enfance au monde qui les entoure et à toutes ses richesses, scientifiques, certes, mais symboliques aussi de sentiments et de réalités proches, souvent, de ce qu’est l’humain, donc l’humanisme !

Brigitte Luciani: l’aspect didactique
Brigitte Luciani: la solidarité
Les arbres © Dargaud

Le texte, vous l’aurez compris, n’a rien de débilitant, que du contraire ! Mais il est fait de mots simples, de phrases courtes, de dialogues ressemblant parfaitement à ce que peuvent être (et sont…) les dialogues entre parents et enfants « humains »…

Le dessin, quant à lui, fait bien plus qu’accompagner le texte ! Il le fait vivre, il lui offre de façon tangible l’émotion nécessaire au partage. Le trait d’Eve Tharlet est infiniment plus proche de Calvo, voire même de Hausman, que des illustrations venues des pays de l’Est, et souvent très stylisées. Elle a, lorsqu’elle dessine les personnages, un vrai sens du mouvement allié à un souci d’exprimer les sensations et les sentiments au travers des physionomies et des regards.

Et, pour son approche des planches didactiques, elle réussit à être extrêmement précise, presque scolaire même, sans pour autant perdre de sa tendresse, de la douceur de son graphisme et de sa couleur.

Eve Tharlet: dessiner les arbres
Eve Tharlet: l’émotion
Les arbres © JJ Procureur

Venues toutes deux de l’illustration, arrivées presque par hasard dans l’univers du neuvième art, Brigitte Luciani et Eve Tharlet se voient aujourd’hui totalement reconnues… Une très jolie exposition est en effet consacrée à ce livre-ci, dans la petite galerie du Centre Belge de la Bande Dessinée (CBBD) à Bruxelles, jusqu’au 16 juin 2019 !

Eve Tharlet: L’exposition
Exposition Les arbres © JJ Procureur

D’accord, c’est un livre pour « enfants »… Mais c’est d’abord et avant tout un livre intelligent, un livre d’éveil… Et, adultes, n’avons-nous pas, nous aussi, de plus en plus besoin d’être réveillés pour redécouvrir, dans le monde qui nous entoure, ce qu’est la beauté, ce qu’est l’émotion ?….

A lire, donc, à lire à voix haute à votre bambin ou a vos petits-enfants… A offrir, de toute façon!

Jacques Schraûwen

La famille Blaireau Renard présente : Les Arbres (dessin : Eve Tharlet – scénario : Brigitte Luciani – éditeur : Dargaud)

Les arbres © Dargaud
Alix Origines – L’enfance d’un Gaulois

Alix Origines – L’enfance d’un Gaulois

Revoici le héros mythique créé par Jacques Martin… Mais il a dix ans… Et le dessin comme le scénario font de cette aventure éditoriale une étonnante et excellente « nouvelle » bande dessinée !

Alix Origines © Casterman

C’est en 1948 qu’est né, dans les pages du magazine Tintin, Alix le Gaulois, héros pur et dur imaginé par Jacques Martin. Un héros qui, au fil des ans, va multiplier ses aventures, va également servir de support dans l’enseignement, celui de l’Histoire, mais celui du latin également, grâce à une traduction faite dans les années 80.

C’est un héros qui, d’ailleurs, continue toujours à vivre des aventures mouvementées sous la plume de plusieurs dessinateurs, « fidèles » au dessin originel.

Mais ici, on se trouve dans une tout autre approche. On retrouve Alix à l’âge de dix ans, en 58 avant Jésus-Christ. Il est le fils d’un chef de clan, Astorix, un chef qui, pour défendre les Gaulois de l’invasion des Helvètes poursuivis par Jules César, voudrait demander la protection des Romains. Ce qui ne plaît pas, loin s’en faut, à d’autres clans ! C’est donc dans une ambiance de presque guerre et de lutte de pouvoir(s) que le jeune Alix va entamer une éducation d’adulte.

Et ce gamin adorant ruer dans les brancards va ainsi être obligé de mûrir, très vite, et de découvrir que le monde n’est pas fait d’un seul bloc, de découvrir qu’au-delà des apparences, il y a des ailleurs, ceux du rêve, du fantastique et de l’onirisme, aussi importants que la seule réalité.

Voilà pourquoi, comme dans bien des Alix traditionnels d’ailleurs, le loup occupe ici aussi une place axiale…


Alix Origines © Casterman
Marc Bourgne: le scénario

Laurent Libessart : le fantastique

A mon avis, il n’y a dans cette neuve série, n’en déplaise aux puristes intransigeants, aucune trahison de l’œuvre de Jacques Martin.

Il y a déjà la série Alix Senator, qui nous montre un Alix vieillissant et père de famille, avec un dessin très actuel, très léché. Evidemment, dans cet enfouissement au plus profond de l’enfance d’Alix, le but est de renouveler le lectorat. Mais la démarche n’en demeure pas moins plus qu’intéressante ! Elle est, au vu des dernières découvertes archéologiques, de tenir compte de la réalité historique de cette époque, de remettre les choses en place, en quelque sorte, et de faire œuvre didactique, en nous montrant la façon dont les jeunes Gaulois étaient éduqués, la façon dont les tribus de la Gaule étaient habillées, aussi, et ce qu’était leur quotidien. Il y a eu, oui, un vrai travail de fidélité à la grande Histoire !


Alix Origines © Casterman

Marc Bourgne: historien

Cela dit, n’allez surtout pas croire que ce livre est pesant. Son but est de s’adresser à des lecteurs à partir de dix ans, et cet album se lit sans aucune difficulté. La raison en est à trouver, d’abord peut-être, dans le dessin, un graphisme qui s’éloigne énormément de celui de Jacques Martin, un graphisme qui n’a pas peur du mouvement, et qui est influencé, d’évidence, par le manga. Un graphisme séduisant, c’est incontestable. Tout comme l’est la présence de la couleur, qui joue avec le mouvement, avec les ombres, avec le rêve aussi. Une couleur qui, plus que créer des ambiances, permet à cet album d’être vraiment le reflet d’une époque, de ses mythes et de ses réalités.


Alix Origines © Casterman

Laurent Libessart : couleurs

Sans être un fan des reprises, des resucées, en bd comme en littérature ou en cinéma, je vous avoue que ce livre, oui, m’a séduit. Le dessin est moderne, la couleur est particulièrement réussie, le scénario est passionnant et didactique. C’est une vraie réussite, un album extrêmement bien construit, pour un public jeune et moins jeune, et qui se termine par un excellent cahier pédagogique !

Jacques Schraûwen

Alix Origines – L’enfance d’un Gaulois (dessin : Laurent Libessart – scénario : Marc Bourgne – couleurs : Florence Torta – cahier pédagogique : Franck Mathieu- éditeur : Casterman)


Alix Origines © Casterman