Bootblack – tome 1 sur 2

Bootblack – tome 1 sur 2

Mikaël devient, de livre en livre, un des grands auteurs de la bd réaliste. Mais d’un réalisme parfois presque expressionniste. Et les cireurs de chaussures, sous sa plume, ne sont finalement pas très loin de ceux de Jacques Prévert !

Bootblack © Dargaud

Ce livre a une construction assez particulière, puisqu’il emmène les lecteurs dans deux époques et deux « géographies » différentes : 1945 et 1929. Et qu’il le fait en les mêlant au sein d’une narration qui parvient, cependant, à se faire linéaire. Ou, en tout cas, à être parfaitement lisible. C’est vrai, d’ailleurs, que c’est une des constantes dans les albums de Mikaël que d’aborder le thème du temps, celui qui passe, celui de la mémoire, celui d’un présent qui se nourrit, aussi et surtout, du passé, de ses dérives, de ses erreurs, de ses horreurs.

Le dessin de Mikaël, pour nous raconter l’histoire de Al, gamin d’origine allemande en 1929, perdant ses parents dans un incendie, et grandissant dans les rues comme cireur de souliers, comme truand, aussi, ce dessin aime multiplier les angles de vue, un peu à la manière d’Orson Welles dans Citizen Kane.

Et son texte, mélangeant les dialogues du présent du récit et le « son » d’une voix off qui reconstruit sans cesse le fil du temps et de l’espace, ce texte est d’une simplicité et d’un lyrisme, parfois, particulièrement réussis.

Bootblack © Dargaud
Mikaël: la mise en scène
Mikaël: voix off

Avec Mikaël, on se retrouve toujours dans des albums qui ne se contentent pas de raconter une seule histoire et qui, dès lors, se plaisent à multiplier les lieux, et, surtout, les personnages. Sa force d’auteur réside là, de parvenir chaque fois à se placer à hauteur d’homme pour nous livrer des récits essentiellement humanistes, même au travers de situations et d’évolutions qui n’ont, elles, rien d’humaniste. Il nous dresse ainsi des portraits qui, sans préjugé, dressent en même temps le paysage d’une époque.

D’une époque, oui… Et d’un lieu, également, surtout même ! Parce que le personnage central de cet album, ce n’est peut-être pas Al… Mais, bien plus, cette cité tentaculaire de New-York, cet endroit où le luxe côtoie les ruelles les plus sordides, cette cité où la haine, la vénalité et l’amour peuvent, quelquefois, se faire compatibles…

Le dessin de Mikaël est d’une belle originalité, avec des influences qui sont celles de la bd américaine, du comics, par les découpages et par les angles de vue, par exemple, mais aussi de la bonne bd franco-belge, par l’intérêt que son trait porte toujours, par exemple, aux visages.

Bootblack © Dargaud
Mikaël: New York
Mikaël: les influences

Je le disais, en début de chronique : Mikaël parle, dans tous ses livres, du temps. Mais il le fait de manière très personnelle, c’est évident, comme il est évident que ce dont il parle se nourrit toujours de ses propres angoisses, de ses propres vécus. D’où ces thèmes récurrents comme la famille, la violence, la désillusion de l’amour, et l’immigration. Et, au travers de tout cela, ce que Mikaël nous dit, nous montre, partage avec nous, c’est sa vision d’un monde qui pourrait tendre à la beauté si chacun acceptait, sans cesse, de se réinventer, de se créer de nouvelles aventures, de faire de chaque évidence un chemin vers de neuves destinées, vers de nouveaux desseins.

Bootblack © Dargaud
Mikaël: L’immigration
Mikaël : se réinventer

Ce que j’aime chez cet auteur, c’est cela : cette propension qu’il a à nous raconter des histoires passionnantes, qui peuvent se lire d’une traite, pour le plaisir d’un récit bien charpenté dans lequel le graphisme et le mot sont en osmose, mais, en même temps, à dépasser ce simple plaisir immédiat pour offrir une histoire humaine qui parle à tout le monde !

Et ce Bootblack qui assume l’influence d’un cinéma américain à la Leone, à la Cassavetes, à la Coppola, est d’une qualité indéniable !… A placer, donc, en bonne place, dans votre bibliothèque…

Jacques Schraûwen

Bootblack – tome 1 sur 2 (auteur : Mikaël – éditeur : Dargaud – date de parution : juin 2019 – 64 pages)

Blake et Mortimer – Le Dernier Pharaon

Blake et Mortimer – Le Dernier Pharaon

Une  » sortie  » remarquée… et remarquable !

Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Quatre auteurs à part entière, quatre regards d’artistes… Un livre étonnant, bruxellois, à découvrir dans cette chronique… Une chronique à lire et à écouter, puisque les quatre auteurs y parlent de leur travail… Au-delà du  » produit culturel » et de tout le marketing qui l’entoure,  » Le Dernier Pharaon  » est un livre qui me semble exceptionnel !

François Schuiten
François Schuiten © Jacques Schraûwen

Blake et Mortimer… Une série culte qui appartient à l’histoire de la bande dessinée, d’un certain classicisme graphique et littéraire en même temps. Après E.P. Jacobs, ils sont nombreux à avoir repris le flambeau, avec une incontestable fidélité au style du créateur : Bob De Moor, André Juillard, Ted Benoît, Etienne Schreder entre autres.

Et aujourd’hui, ils se retrouvent à quatre aux commandes d’un album qui, certes, met en scène les personnages emblématiques de Jacobs, mais le fait d’une façon qui s’éloigne à la fois du dessin de Jacobs et à la fois de sa façon de raconter une histoire.

Un dessinateur, François Schuiten… Un cinéaste : Jaco Van Dormael… Un écrivain, Thomas Gunzig… Et un artiste de la couleur, Laurent Durieux… Comment quatre auteurs à part entière se sont-ils arrangés pour faire de cet album un  » tout  » ?

De leur propre aveu, c’est de rencontre en rencontre, en imaginant des situations et en les crayonnant tout de suite, que l’histoire de Dernier Pharaon a pris vie. Personnellement, j’y vois cependant une quadruple responsabilité, pratiquement cinématographique. Il y a un maître d’œuvre, un metteur en scène, un dialoguiste, et un chef opérateur. Quatre regards différents qui, par la magie d’un projet commun, deviennent, en osmose, une seule et même vérité narrative.

Jaco Van Dormael
Thomas Gunzig
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Du côté du dessin, François Schuiten n’a jamais été, sans doute, aussi inspiré. Son graphisme, aux noirs profonds, aux traits rappelant parfois ceux d’Andreas ou, dans un autre univers, de Pierre Joubert et de quelques grands illustrateurs du dix-neuvième siècle, ce dessin est éblouissant et mérite, de par lui-même, qu’on se plonge dans cette œuvre envoûtante.

C’est aussi, étrangement, alors que les personnages ne lui appartiennent pas, le livre de Schuiten qui lui est peut-être le plus personnel, par tout ce qu’il y a mis de lui-même, par la trame du temps qui passe et qui crée véritablement le récit, par les références et les détails qui ramènent un peu partout à tous ses univers (le train, le chien…).

François Schuiten: un livre très personnel
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

François Schuiten n’a pas l’habitude, loin s’en faut, de laisser à d’autres le soin de la mise en couleurs de ses dessins. Ici, pourtant, il a donné carte blanche à Laurent Durieux. Cet artiste ne s’est pas contenté de compléter de sa palette les traits de Schuiten. Il dessine la couleur et réinvente le dessin, en lui offrant une autre profondeur, en lui imposant d’autres clairs-obscurs.

L’osmose entre les deux arts, celui du dessin et celui de la couleur, s’accentue encore par la qualité du papier choisi pour cette édition. J’ai toujours trouvé un vrai plaisir à toucher le papier d’un livre, à en découvrir la texture… Les anciennes bandes dessinées se lisaient sur papier prêt à froncer, un papier quelque peu rugueux sous le doigt. Ici, on retrouve la même couleur de papier, écru presque, mais le contact, lui, est celui d’un papier souple, lisse, glissant…

Pour qu’une lecture se révèle agréable, il faut que tous les sens, en quelque sorte, soient à la fête, et c’est vraiment le cas dans ce livre-ci…

Laurent Durieux
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Dans ce livre, le personnage central, c’est Bruxelles… Le Bruxelles du Palais de Justice, bâtiment dont les symbolismes, nombreux et variés, créent le récit… Un récit moins Science-fiction que spéculation et fiction. Un récit qui sans cesse oscille entre le rêve et la réalité, entre le cauchemar et la rémission. Un récit dans lequel le songe, quelle que soit la forme qu’il prenne, devient une porte, vers la connaissance, vers le mystère, vers l’imaginaire et le réel sans cesse mêlés.

Il y a de l’ésotérisme, bien sûr, de par le thème de l’histoire. Esotérisme de la pyramide et de ses énergies, ésotérisme d’une  » famille  » d’initiés. Mais cet ésotérisme n’est qu’un moyen pour construire des ponts entre différentes époques. A ce titre, on pourrait presque parler d’une aventure  » quantique  » : dans le passé se trouve déjà notre avenir, et toutes les réalités, finalement, se mêlent sans toujours se ressembler.

Et si ce livre se démarque de tous les autres titres des aventures de Blake et Mortimer, c’est aussi parce que les auteurs ont voulu qu’il soit contemporain, avec des symboles évidents : un mur autour d’une ville, quelques phrases, aussi, comme  » un jour ou l’autre ce problème va se rappeler à nous « , ou  » les  ordres sont stupides « …

Et malgré cela, la thématique centrale reste totalement fidèle à Jacobs : Blake et Mortimer sont des héros dont l’utilité est de sauver le monde !

Les puristes, me dit-on, vont regretter l’absence de l’infâme Olrik ! Ils auront tort, parce que les  » méchants  » sont bien présents, dans ce livre, mais ils ressemblent vraiment à ce qu’ils sont dans la vie, des êtres toujours ambigus…

François Schuiten: sauver le monde…
François Schuiten: les « méchants »
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Il m’est impossible de résumer ce livre, tant il foisonne d’histoires parallèles, de rencontres inattendues, de récits intimement mélangés. Mais ce que je peux, et dois dire, c’est que, à mon humble avis, on est en présence, ici, de ce qui pourrait être le meilleur de tous les Blake et Mortimer !

Jacques Schraûwen

Le Dernier Pharaon (dessin : François Schuiten – scénario : Fançois Schuiten, Jaco Van Dormael, Tomas Gunzig – couleur : Laurent Dutrieux – éditeur : éditions Blacke et Mortimer)