INTERMEZZO – Une nouvelle collection bd chez Dargaud

INTERMEZZO – Une nouvelle collection bd chez Dargaud

Intermezzo… Des livres en petit format, à petit prix, pour des récits ramassés et de qualité… Un pari déjà réussi avec quatre premiers albums !

copyright dargaud

Intermezzo… Pour définir ce mot qui, désormais, ouvre la porte d’une collection bd, on peut parler d’une petite pièce musicale ou dramatique placée entre deux grands airs ou deux actes… Pour compléter cette définition, on doit pouvoir parler de pose, d’interlude en quelque sorte. Et donc, le but avoué de cette nouvelle collection, c’est de laisser des auteurs imaginer des histoires courtes, donc développées très différemment d’un album traditionnel, des histoires qui permettent à ces auteurs de souffler un peu, sans pour autant restreindre leur talent! Et c’est le cas de ces quatre premiers titres qui viennent de paraître…

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Quatre titres qui correspondent aux espoirs de l’éditeur… Un espoir d’abord économique, osons le dire, avec un format de livres plus petit, trente-deux pages, avec, dès lors, des planches plus petites, avec une taille restreinte, avec un brochage, cette collection permet aussi d’avoir un prix également restreint. Face à une crise évidente de l’édition bd, c’est là une manière de chercher un nouveau public, tout en revenant, quelque peu, à ces années anciennes où les dessinateurs aimaient, dans Tintin Sélection comme dans Spirou Festival par exemple, publier des récits plus courts. Il y a aussi, dans cette collection, une initiative de s’éloigner de la pléthore de « romans graphiques » multipliant le nombre de pages avec, souvent, une baisse évidente de la qualité du dessin… Comme pour revenir à de la bande dessinée qui n’a pas besoin d’alibi culturel et pseudo littéraire pour exister ! Avec cette collection « intermezzo », des histoires sont racontées, sans temps mort, avec un nombre de cases par page inférieur à une bd traditionnelle, et tout cela fonctionne… Passons donc en revue les quatre premiers volumes déjà publiés depuis peu…

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Pensionnaires (de Pierre-Henry Gomont)

Pierre-Henry Gomont, l’excellent auteur de Slava entre autres, signe le premier de ces livres. Intitulée « Pensionnaires », cette bd nous entraîne dans un pensionnat, des années 70 sans doute, en compagnie de quelques adolescents, rêvant de filles, rêvant aussi d’aventure, de cigarettes fumées en cachette. Il y a également dans ce pensionnat un pion, Gaillard, qui aime autant l’alcool que son fusil… Cela pourrait tourner au drame, mais Gomont nous emmène dans une réflexion sur le courage, la lâcheté, le silence à briser, l’adolescence. Et il nous remet en mémoire, ainsi, des affaires judiciaires récentes… Tout en nous livrant, on le ressent, des bribes de sa propre adolescence…

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Figures Imposées (de Christina Bueno et Marzena Sowa)

Ce deuxième livre aborde, lui aussi, une thématique très actuelle, celle des femmes et de la place qu’elles sont trop souvent obligées de prendre dans la société. Les deux autrices, venues de Pologne et d’Espagne, nous y font suivre une journée de travail d’une hôtesse, à l’occasion de l’anniversaire d’un grand Champagne. Petits fours, luxe et pouvoir de l’argent, propos machistes, regards dédaigneux, attouchements, dragues épaisses, viol… C’est de la construction d’un drame humain que se construit ce livre, mais qui débouche sur la découverte par trois de ces jeunes hôtesses, de la nécessité de se battre pour être elles-mêmes… Elles sourient, mais leurs sourires ont des dents.

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Les oranges amères (de Javi Rey)

Comme dans les deux livres précédents, on plonge, avec Javi Rey, dans une tranche de vie… C’est un livre qui parle d’amour, de famille, d’envie de fuir, d’envie aussi de ne pas faire de peine à ceux qu’on aime, ou qu’on croit aimer… L’héroïne découvre, en suivant un cours de philosophie, un récit de Platon sur l’origine de l’amour… L’autrice, ainsi, avec un dessin lumineux, presque aérien parfois, nous raconte un moment d’existence, la fin d’une enfance, le début d’une « adultité » peut-être, mais en laissant la porte ouverte, ensuite, à tous les possibles. Un livre tout en tendresse…

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Jane Dans Les Nuages (de Jordi Lafebre)

Cet album se différencie des trois autres, parce qu’avec Jordi Lafebre, on est dans le fictionnel, incontestablement. Au dix-neuvième siècle, Jane, une jeune fille de bonne famille, aventureuse, et son sage ami Timothy, quittent le domaine familial en montgolfière pour se rendre à Londres ! Jane, narcoleptique, s’endort un peu n’importe quand, et heureusement que Timoty est là pour sauver les meubles… Vont-ils arriver à Londres, et de quelle manière ?… C’est ce que, avec humour et tendresse, nous narre ce livre. Mais au-delà de l’anecdote, ce récit est un petit bijou poétique, une histoire qui parle d’amitié, de rêve, de ces envies qui habitent l’âme et qui peuvent prendre vie lorsque le cœur le décide…

Jacques et Josiane Schraûwen

Collection « Intermezzo » chez Dargaud

Jean-Claude Claeys (1951-2026) – le dessinateur des noirceurs de l’âme

Jean-Claude Claeys (1951-2026) – le dessinateur des noirceurs de l’âme

Jean-Claude Claeys ne fait pas partie de ces auteurs de bande dessinée qu’on encense, ici et là… Et pourtant, son dessin, reconnaissable entre tous, d’un seul regard, est celui d’un artiste exceptionnel… Était… Puisque le voici envolé dans des ailleurs qu’il aimait dessiner brutaux, violents, érotiques…

copyright claeys

Dès son premier album bd, « Whiskys Dreams », Jean-Claude Claeys nous montrait toute la maîtrise qu’il avait pour nous raconter, en le montrant frontalement, un univers Noir… Noir comme les romans du même nom… Noir comme les films américains des années 50, dans lesquels on voyait bouger Brandon ou Bogart… Noir comme le regard de ces femmes fatales, de Monroe à Mansfield…

copyright claeys

Très vite après ce premier livre, Claeys a participé à une des plus belles aventures de l’édition du neuvième art, celle de la revue « A suivre ». Avec des récits en quelques pages, avec aussi le superbe « Magnum Song » ! Et son graphisme, avec une puissance exceptionnelle, s’est mis dès lors à raconter, presque sans besoin de mots, des aventures policières, amoureuses, humaines, démesurées toujours dans les gestes comme dans les sentiments…

copyright claeys

Parce que Claeys est probablement d’abord un illustrateur de toutes les dérives qu’une âme, de truand ou de belle évaporée, de passant ou d’anti-héros, peut connaître, vivre, et imposer. Les bd qu’il a créées sont toutes passionnantes, parce que passionnées, même si parfois les scénarios se révélaient fort touffus.

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Touffus, mais toujours au plus près des personnages… Toujours au plus près, aussi, de ces anonymes qui, dans le roman noir américain comme chez Malet, chez Hadley Chase comme chez Fajardie ou Nolan, sont des victimes du destin, du hasard, de l’horreur quotidienne.

copyright claeys

Claeys, je le disais, était un illustrateur. Un de ces rares artistes qui, en un dessin, pouvaient raconter toute une histoire, son imaginaire alors s’unissant étrangement avec celui du spectateur… Du voyeur, ai-je presque envie de dire…

copyright claeys

L’assassinat, chez lui, a toujours été un révélateur de ces monstres enfouis en tout un chacun et qui ne demanderaient, peut-être, qu’à jaillir à la moindre occasion. C’est sans doute pour cela que ses dessins s’adressent, immédiatement, sans prendre de chemins détournés, à la vérité humaine dans tout ce qu’elle peut avoir d’inacceptable…

copyright claeys

Et c’est probablement comme dessinateur de couvertures de romans que Jean-Claude Claeys a été le plus libre dans son art… Le plus efficace aussi… En dessinant, par exemple, plus de 150 couvertures pour l’éditeur Neo, des couvertures qui donnaient l’envie de lire les bouquins, des livres qui, parfois, reconnaissons-le, avaient beaucoup moins d’intérêt que le dessin de Claeys qui en ouvrait la voie…

copyright claeys

C’est aussi en faisant ces couvertures, chez Neo, mais également chez Albin Michel, Gallimard, ou au Livre de Poche, que Claeys a commencé à utiliser, parcimonieusement, la couleur… Lui, maître d’un noir et blanc à la fois brutal et sensible à toutes les atmosphères de la vie, maitre d’un dessin qui, immédiatement, faisait ressentir la fatigue, la douleur, l’angoisse, le chagrin, la peur, a usé de la lumière de quelques couleurs pour entourer ses personnages, pour les rendre encore plus présents, toujours en noir et blanc, mais sortant de décors qui les rendaient pratiquement plus charnels…

copyright claeys

Il y a, chez Claeys, des ambiances glauques… Il y a une espèce d’hommage sans cesse aux miroirs de l’existence qui peuvent renvoyer l‘image de la réalité profonde de chaque être… Il y a aussi un sens très charnel de la féminité, donc de l’érotisme, sans jamais pourtant s’éloigner des codes d’un genre, le polar, le roman noir, voire parfois chez Neo le fantastique gore, qu’il appréciait et pour lequel chacun de ses dessins témoigne d’une maîtrise et d’un talent parfaits.

copyright claeys

Jean-Claude Claeys avait 74 ans, et j’ose espérer que les lecteurs d’aujourd’hui vont vouloir le découvrir, que les lecteurs d’hier se mettront, comme je l’ai fait, à refeuilleter ses albums, sans nostalgie, et avec le plaisir d’entrer de plain-pied dans le monde d’un dessinateur unique en son genre !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hérétique – Une envoûtante plongée dans la ville d’Anvers au seizième siècle

Hérétique – Une envoûtante plongée dans la ville d’Anvers au seizième siècle

Avec des allures de « comics » à l’américaine, voici un album qui nous entraîne dans une sorte de thriller historique d’une puissance d’évocation extrêmement réussie…

copyright delcourt

Dans les comics, j’avoue humblement que les scénarios sont le plus souvent, à mon goût, ou manichéens et tous un peu semblables, ou fouillés à l’extrême, et, de ce fait, pratiquement incompréhensibles. Cet album-ci n’est pas un de ces comics… S’il fallait, du côté du dessin, le rattacher à un genre, un style, ce serait du côté de Gal et de ses « armées du conquérant » qu’il faudrait se tourner. Dans la forme, en effet, ce récit est d’un beau classicisme, avec un travail du noir et blanc qui rend hommage (consciemment ou pas) à des auteurs comme Gal, oui, ou Wrightson, mais avec un ancrage narratif, lui, résolument européen.

copyright delcourt

Nous sommes en Belgique, en 1529. A Anvers, plus particulièrement, une des villes portuaires les plus importantes en cette époque de l’Histoire… Une cité cosmopolite, financière, économique, marchande, dans laquelle se sont réfugiés depuis pas mal de temps déjà les Juifs chassés d’Espagne… Refuge dans lequel ils ont pu continuer à être eux-mêmes, à travailler dans les domaines que les catholiques n’aiment pas, celui des diamants, par exemple, et du financement, pour les grands de la ville entre autres. Cette ville, dans ce livre, est montrée d’une manière vraiment superbe… Les lieux, la foule, les bâtiments, la manière de vivre au quotidien, le sens du mot société en cette époque, tout cela est raconté et montré avec un vrai talent historique.

copyright delcourt

Ce qui est montré et raconté, également, c’est la mainmise de l’Eglise sur l’existence de la ville comme de ses habitants… Ce sont les actes d’une inquisition bien plus politique que religieuse, des actes qui mettent face à face les sorciers et sorcières et leurs bourreaux, le mal et le bien en des principes horriblement galvaudés, la vie et la mort, la magie et l’imaginaire, la révolte et la défaite… Et dans ce monde anversois, un premier cadavre est découvert, crucifié dans la cathédrale… Un membre éminent du clergé… D’autres cadavres vont suivre, dans une ambiance lourde et teintée d’un ésotérisme sanglant, et les inquisiteurs eux-mêmes vont appeler comme enquêteur Cornelius Agrippa, un esprit libre, un avocat, un chevalier, médecin et intellectuel dont les recherches se glissent dans les labyrinthes des magies noires et blanches. Ce libre penseur avant l’heure sait très bien qu’il s’agit, dans cette demande, d’un piège pour faire de lui une victime de plus de ce bras armé de l’Eglise, l’inquisition…

copyright delcourt

Mais il va mener son enquête, en compagnie de sa fille Juliette, et d’un jeune élève, Jean Wier. Il faut dire qu’en cette époque, à côté de l’espèce de pouvoir absolu du pape Clément VII et de son inquisition, la régente de la Hollande des Habsbourg, Marguerite d’Autriche, le protège, et protège également la communauté juive essentiellement visée par les inquisiteurs. Et, donc, de la sainte Eglise Catholique et de ses représentants, qui aimeraient voir le commerce des diamants tomber entre leurs mains… Et c’est donc cette enquête mêlant magie, médecine, horreur, que nous narre ce livre… Avec des rebondissements… Avec un sens du dialogue qui dépasse la simple anecdote historique pour rendre le récit très actuel, le récit d’un pouvoir qui en veut plus, toujours, qui n’est fait que de jalousie et de racisme… Il est, de nos jours, quelques « inquisiteurs » à gauche, à droite, au centre et ailleurs, qui se targuent de démocratie pour assouvir des besoins autocrates et, ma foi, assassins…

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C’est, véritablement, un livre passionnant, passionné, admirablement scénarisé, tout aussi merveilleusement dessiné, avec des séquences colorées extraordinaires… Avec un message de tolérance, aussi, jusque dans la souffrance des chairs et de l’âme… Avec cette phrase de Cornelius, en fin d’album, qui réunit, à sa manière, le 16ème siècle flamand et notre 21ème siècle pitoyable : « Peut-être que tous les démons sont notre propre création. Les dieux aussi. Et peut-être qu’au final, il n’y a que nous. » !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hérétique (dessin : Charlie Adlard – scénario : Robbie Morrison – éditeur : Delcourt – janvier 2026 – 128 pages)