Jean-Claude Claeys ne fait pas partie de ces auteurs de bande dessinée qu’on encense, ici et là… Et pourtant, son dessin, reconnaissable entre tous, d’un seul regard, est celui d’un artiste exceptionnel… Était… Puisque le voici envolé dans des ailleurs qu’il aimait dessiner brutaux, violents, érotiques…

Dès son premier album bd, « Whiskys Dreams », Jean-Claude Claeys nous montrait toute la maîtrise qu’il avait pour nous raconter, en le montrant frontalement, un univers Noir… Noir comme les romans du même nom… Noir comme les films américains des années 50, dans lesquels on voyait bouger Brandon ou Bogart… Noir comme le regard de ces femmes fatales, de Monroe à Mansfield…

Très vite après ce premier livre, Claeys a participé à une des plus belles aventures de l’édition du neuvième art, celle de la revue « A suivre ». Avec des récits en quelques pages, avec aussi le superbe « Magnum Song » ! Et son graphisme, avec une puissance exceptionnelle, s’est mis dès lors à raconter, presque sans besoin de mots, des aventures policières, amoureuses, humaines, démesurées toujours dans les gestes comme dans les sentiments…

Parce que Claeys est probablement d’abord un illustrateur de toutes les dérives qu’une âme, de truand ou de belle évaporée, de passant ou d’anti-héros, peut connaître, vivre, et imposer. Les bd qu’il a créées sont toutes passionnantes, parce que passionnées, même si parfois les scénarios se révélaient fort touffus.

Touffus, mais toujours au plus près des personnages… Toujours au plus près, aussi, de ces anonymes qui, dans le roman noir américain comme chez Malet, chez Hadley Chase comme chez Fajardie ou Nolan, sont des victimes du destin, du hasard, de l’horreur quotidienne.

Claeys, je le disais, était un illustrateur. Un de ces rares artistes qui, en un dessin, pouvaient raconter toute une histoire, son imaginaire alors s’unissant étrangement avec celui du spectateur… Du voyeur, ai-je presque envie de dire…

L’assassinat, chez lui, a toujours été un révélateur de ces monstres enfouis en tout un chacun et qui ne demanderaient, peut-être, qu’à jaillir à la moindre occasion. C’est sans doute pour cela que ses dessins s’adressent, immédiatement, sans prendre de chemins détournés, à la vérité humaine dans tout ce qu’elle peut avoir d’inacceptable…

Et c’est probablement comme dessinateur de couvertures de romans que Jean-Claude Claeys a été le plus libre dans son art… Le plus efficace aussi… En dessinant, par exemple, plus de 150 couvertures pour l’éditeur Neo, des couvertures qui donnaient l’envie de lire les bouquins, des livres qui, parfois, reconnaissons-le, avaient beaucoup moins d’intérêt que le dessin de Claeys qui en ouvrait la voie…

C’est aussi en faisant ces couvertures, chez Neo, mais également chez Albin Michel, Gallimard, ou au Livre de Poche, que Claeys a commencé à utiliser, parcimonieusement, la couleur… Lui, maître d’un noir et blanc à la fois brutal et sensible à toutes les atmosphères de la vie, maitre d’un dessin qui, immédiatement, faisait ressentir la fatigue, la douleur, l’angoisse, le chagrin, la peur, a usé de la lumière de quelques couleurs pour entourer ses personnages, pour les rendre encore plus présents, toujours en noir et blanc, mais sortant de décors qui les rendaient pratiquement plus charnels…

Il y a, chez Claeys, des ambiances glauques… Il y a une espèce d’hommage sans cesse aux miroirs de l’existence qui peuvent renvoyer l‘image de la réalité profonde de chaque être… Il y a aussi un sens très charnel de la féminité, donc de l’érotisme, sans jamais pourtant s’éloigner des codes d’un genre, le polar, le roman noir, voire parfois chez Neo le fantastique gore, qu’il appréciait et pour lequel chacun de ses dessins témoigne d’une maîtrise et d’un talent parfaits.

Jean-Claude Claeys avait 74 ans, et j’ose espérer que les lecteurs d’aujourd’hui vont vouloir le découvrir, que les lecteurs d’hier se mettront, comme je l’ai fait, à refeuilleter ses albums, sans nostalgie, et avec le plaisir d’entrer de plain-pied dans le monde d’un dessinateur unique en son genre !
Jacques et Josiane Schraûwen