La Galerie des Gaffes

La Galerie des Gaffes

60 ans, 60 dessinateurs : un hommage à Gaston, le plus humain et le plus anti-conventionnel

des personnages de bande dessinée !

 

Galerie des gaffes©Dupuis

 

L’idée de cet hommage ne manque pas d’ambition : montrer la preuve par le dessin, que le personnage de Gaston est et reste la véritable icône de la bande dessinée humoristique se refusant à la facilité.

Il est vrai que ce gaffeur impénitent, au fil des années, s’est résolument ancré dans le monde où il évoluait, avec ses problèmes, ses lâchetés, ses questions parfois existentielles !… De gag-man présent dans les pages du magazine Spirou, il en est vite devenu le symbole, en effet, de par son impertinence gentille, de par ses inventions inimaginables, de par son sens aigu de la dérision, de par son regard aiguisé sur les dérives d’une société de plus en plus déshumanisante !

Galerie de gaffes©Dupuis

 

Oui, Gaston méritait un gâteau de gags nouveaux pour ses soixante ans, c’est évident !

Cela dit, lorsqu’il s’agit de donner une sorte de carte blanche à autant de dessinateurs différents, il faut reconnaître que la qualité de leurs contributions n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’on peut en espérer. Et il est vrai que, parmi les soixante auteurs présents de cet album, certains me paraissent ne pas être du tout à leur place dans l’univers de Gaston, même s’ils revendiquent  leur filiation avec cet anti-héros somptueux !

Bien sûr, il s’agit de goûts personnels, mais je me dois d’avouer que la présence de dessinateurs comme Toulmé, Tebo, Parme, Trondheim, Bourhis me semble inutiles, tant leurs univers, graphiques et intellectuels, n’ont strictement rien à voir avec celui de Franquin.

Mais ce n’est que mon avis…

 

Galerie de gaffes©Dupuis

 

… et c’est aussi la réalité de ces albums collectifs, que de montrer un large panorama de talents différents, tous participants, à leur manière, à l’histoire de la bande dessinée contemporaine.

Cela dit, si cinq auteurs sur soixante ne me plaisent vraiment pas dans cet hommage, ce n’est qu’une minuscule minorité !

Et j’ai été souvent surpris, au fil des  pages, par la richesse de tel ou tel dessinateur, richesse de dessin, richesse de scénario aussi. Surpris, ou conforté dans le respect que je porte à quelques dessinateurs qui m’ont toujours apporté, ce lecture en lecture, des grands moments de plaisir…

Je pense à Frank Pé… A l’étonnant Delaf, aussi, dont la planche aurait pu être dessinée et imaginée par Franquin.

Et puis, Il y a Dodier, Buche, Thibaudier et Chamblain, Bouzart, Götting, Blutch, Terreur Graphique, Bertschy, Jousselin… Autant d’artistes qui, en un éclectisme plus que souriant, parviennent à montrer, au travers de leur propre talent, toute la poésie et toute la folie bienfaisante de Gaston !

 

Galerie de gaffes©Dupuis

 

Au total, donc un excellent album que cette « Galerie des Gaffes » !

Et, en refermant ce livre, je pense qu’on ne peut avoir qu’une seule envie : aller rechercher, dans sa bibliothèque, les « Gaston » originels, et oublier toutes les technologies modernes et superfétatoires pour se lancer dans de grands et essentiels éclats de rire !

 

Jacques Schraûwen

La Galerie des Gaffes (60 auteurs – éditeur : Dupuis)

Le Guide Mondial Des Records

Le Guide Mondial Des Records

Être le meilleur, dans quelque domaine que ce soit, pour ne pas se sentir exclu du regard des autres… Pour continuer à vivre, à défaut d’exister… Alors que, finalement, n’est-ce pas l’échec, et lui d’abord, qui construit l’être humain ?…

 

Paul Baron est une sorte d’huissier. Il travaille pour  » le guide mondial des records « , et son job consiste à vérifier et à certifier (ou pas…) les tentatives de records qui lui sont soumises. Des records aussi farfelus que dans le best-seller annuel qui inspire cette histoire. Cela va d’une centenaire dans une piscine au chou le plus lourd, du lancer de bâton par une majorette à la plus longue lettre du monde inscrite à même le sol.

Ce métier lui attire bien des reconnaissances, mais également des haines farouches. Il vit au quotidien entre sourires et larmes, entre menaces et soutiens moraux.

Mais ce que Paul Baron vit surtout, au jour le jour, c’est le sentiment de son inutilité, de sa fadeur dans un monde où chacun cherche à briller, une société où, comme le disait Warhol, tout le monde se doit d’avoir sa minute de gloire. Une minute… ou une simple seconde, le temps de lire deux lignes écrites dans un livre vite oublié !

 

Et voilà que Paul Baron reçoit un message différent de tous ceux qu’il lit habituellement. Son correspondant lui annonce qu’il veut être dans la prochaine livraison du guide mondial des records, sous la rubrique des  » performances humaines « . Une performance assez particulière, comme le dit ce mystérieux compétiteur :  » J’ai décidé de lutter contre la vilénie généralisée en éliminant les crapules croisées sur ma route, afin de rendre ce monde moins injuste  » !

Paul n’y croit pas, jusqu’au jour où ce correspondant passe à l’acte, et lui indique où trouver un premier cadavre.

A partir de là, ce livre se transforme peu à peu en polar, ou, plutôt, en roman noir. Avec les codes en vigueur dans ce genre qui fut cher, en son temps, à Léo Malet, dans sa trilogie noire : des personnages paumés, des situations dans lesquelles ils semblent s’enfouir sans pouvoir y échapper, des réflexions sombres sur l’existence et ses dérives.

Rien de neuf, donc ?… Sauf que c’est Benacquista qui est au scénario. Et c’est en romancier qu’il construit son intrigue, en ne laissant aucun personnage dans l’ombre, en choisissant avec soin ses personnages secondaires, en donnant du corps et de l’âme à son héros principal, un paumé dont on attend des sursauts existentiels essentiels. En incorporant dans sa narration des petits détails qui, à un moment ou l’autre, prennent une importance dans le récit et ses aboutissements.

Sans déflorer la fin de cet excellent album, je ne peux que souligner l’aspect résolument littéraire du récit, dans son évolution comme dans ses finalités, un aspect qui, cependant, ne nuit nullement à la construction graphique. Benacquista scénarise une histoire que Barral, le dessinateur, s’est totalement accaparée.

 

Nicolas Barral n’est pas un inconnu, loin s’en faut. On peut retenir de lui, par exemple, son incursion dans l’univers de Nestor Burma, à la suite de Tardi.

Son dessin, ici, ne cherche à aucun moment à créer un effet. Il alterne avec brio les plans larges et les zooms avants, pour s’approcher au plus près de son héros, tout en insistant, graphiquement, sur son sentiment d’isolation, de solitude, tout en insistant aussi sur les espérances minuscules, tout compte fait, des différents adeptes du record qu’il croise.

On aurait pu s’attendre, avec le  thème de départ de cet album, à de l’humour. Mais il n’en est rien, ou uniquement par petites touches presque attendries, tant dans le texte que dans le dessin. C’est un livre qui aborde, en effet, et de manière sombre, notre société occidentale contemporaine soucieuse de plus en plus de la réussite et de l’apparence, au détriment de la mémoire et de l’intelligence. Une manière sombre, oui, mais qui débouche, à la fin de cette histoire qui aurait pu n’être que tragique, sur une ouverture vers, qui sait, un monde meilleur !

 

Jacques Schraûwen

Le Guide Mondial Des Records (dessin : Nicolas Barral – scénario : Tonino Benacquista – éditeur : Dargaud)

Gaultier de Châlus

Gaultier de Châlus

Quatorzième siècle. Gaultier de Châlus, chevalier errant, semble avoir décidé de ne plus faire partie de cette époque où guerres et meurtres font le quotidien de la France. Mercenaires en déroute, pillards en compagnies, nobles déchus et immoraux, vengeances et désespoirs amoureux, tous ces sentiments puissants se mélangent en lui, au gré de ses souvenirs, au rythme de ses abandons.

 

Mais voilà… Gaultier fut un héros… Un héros guerrier et tueur, un héros dont la renommée continue à exister, contre sa propre volonté. Et c’est ainsi qu’il se voit obligé, par fidélité peut-être à ce qu’il fut ou à e qu’il aurait pu être, d’accepter des missions qui lui sont, en quelque sorte, autant de possibilités de rédemption.

 

Ces missions ne sont plus guerrières, mais chasseresses, plutôt. Gaultier de Châlus est chasseur de ces bêtes qui, en ce Moyen-Âge superstitieux, peuplent les campagnes, les villes et, surtout, l’imaginaire de tout un chacun, du châtelain jusqu’au serf.

 

Dans cette série, dont deux albums sont déjà parus, nous suivons donc les chasses de Gaultier…

Gaultier de Châlus © des bulles dans l’océan

 

Le premier tome met en scène un loup-garou, le deuxième des harpies. Ces deux volumes mettent surtout en scène une aventure qui, sous prétexte de chevalerie, se veut essentiellement le trajet, intime, intérieur, d’un homme déchiré par ses propres destins.

Le grand intérêt de cette série réside aussi dans le respect extrêmement bien fait d’une véritable réalité historique, avec des références précises, avec un glossaire, en fin d’albums, qui replace tous les événements écrits dans leur contexte, avec des références qui plongent le lecteur dans cette époque où l’horreur était quotidienne. Mais la force du scénario de Philippe Pelaez réside aussi dans l’inspiration qui est sienne d’une mythologie spécifiquement moyenâgeuse, à partir d’un « bestiaire » peuplé de créatures improbables.

Et c’est ce mélange entre la Grande Histoire, ses batailles, ses tueries, ses poèmes déjà courtois aussi, et le fantastique d’animaux légendaires venus du fond de toutes les mythologies humaines, c’est cette fusion entre l’improbable et le réel qui construit toute la qualité narrative de ces albums.

                             Gaultier de Châlus © des bulles dans l’océan

 

Quant au dessin d’Olivier Giraud, on en voit l’évolution d’un album à l’autre. Un peu gauche encore dans « Loup », avec des difficultés, parfois, à assurer les perspectives par exemple, il devient plus maîtrisé dans le tome 2, « Harpies ». Plus maîtrisé et plus original aussi, puisque c’est dans ce deuxième opus que Giraud se laisse aller à une colorisation souvent somptueuse. Une colorisation qui, dans les scènes de nature, de paysages, se révèle presque à petites touches, à taches assumées, pratiquement impressionnistes. Et même si son graphisme est encore hésitant, et trop statique parfois, son sens de la couleur omniprésente fait de ces albums une jolie réussite, une réussite, ma foi, plus qu’agréable à lire…

 

Fantastique et Moyen-Âge sont au rendez-vous de ces deux livres qui sont, réellement, pleins de promesses…

 

Jacques Schraûwen

Gaultier de Châlus (dessin : Olivier Giraud – scénario : Philippe Pelaez – éditeur : Des bulles dans l’océan – deux titres parus : « Loup » et « Harpies »)

 

Les Grandes Batailles Navales

Les Grandes Batailles Navales

Maître de collection, le Belge Jean-Yves Delitte, grand connaisseur de la marine, s’en donne à cœur joie pour nous raconter des combats qui ont construit la grande Histoire !

Jean-Yves Delitte n’a sans doute pas toujours été passionné par la Mer, ses aventures, ses folies, ses couleurs changeantes, ses démesures humaines. Il a même touché un peu à tout, graphiquement, scénaristiquement, du polar au livre exotique, de l’illustration à l’aventure amoureuse.

Depuis plusieurs années, cependant, ce sont les océans qui font l’essentiel de ses inspirations, de ses aspirations, les océans et ce qui s’y vit de réalités humaines. On peut ainsi épingler dans son œuvre une série comme  » Black Crow « , bien évidemment, mais aussi  » U-boot « , ou  » Le Sang des Lâches « . C’est dire que quand les éditions Glénat sont venues sonner à sa porte pour lui proposer de diriger une collection, exclusivement axée sur les grandes batailles navales de l’Histoire, il ne lui a pas fallu beaucoup de temps de réflexion pour répondre affirmativement !

Cela dit, qu’on ne s’y trompe pas, surtout : il ne s’agit nullement pour lui, dans cette collection, de faire œuvre historique pure et dure, il ne s’agit nullement non plus de faire preuve de didactisme à la manière de l’Oncle Paul. Les temps ont changé, et c’est bien de bd moderne qu’il s’agit ici.

Une bd qui, cependant, reste ancrée dans la grande tradition du neuvième art populaire, celle qui consiste, d’abord et avant tout, à raconter des histoires passionnées, certes, mais passionnantes surtout !

C’est donc le romanesque qui reste au centre de tous les récits qui vont paraître dans cette collection, qu’ils soient totalement l’œuvre de Delitte ou uniquement dues à ses scénarios.

Un romanesque qui, pourtant, se veut également fidèle, tant que faire se peut, à la vérité historique.

Jean-Yves Delitte: le romanesque et la guerre
Jean-Yves Delitte: la vérité historique

L’homme a toujours rêvé à l’ailleurs… Un ailleurs qui, pour lui, s’est incessamment laissé découvrir par la violence du combat, celle de la guerre, de toutes les guerres. Un ailleurs qui ne pouvait que se situer au-delà de l’horizon, donc au-delà de la mer et de ses mystères.

Cette collection s’intéresse à ces ailleurs, c’est évident, et elle se veut aussi source de rêves, tout aussi évidemment, tant il est vrai que les vagues battant les coques de bois, le vent gonflant les voiles, le soleil changeant la consistance de l’écume des flots, tout cela appartient aussi au monde du rêve.

Et ce que j’aime dans cette collection dont trois albums sont déjà parus, c’est que le dessin, dans chaque livre, réussit à faire rêver, encore, toujours, malgré les scénarios qui, eux, parlent finalement d’horreur et de mort.

Et la mise en couleurs de ces albums mérite elle aussi le détour, elle qui ne se contente à aucun moment d’un tout-venant en la matière, et qui réussit à rendre compte des heures, des saisons, des vents, des embruns, des odeurs presque.

Jean-Yves Delitte: les dessinateurs
Jean-Yves Delitte: la couleur

Ce que j’aime aussi chez Jean-Yves Delitte, c’est qu’il n’oublie à aucun moment que l’Histoire majuscule n’est faite que d’histoires minuscules, et que seul l’humain peut donner du corps à un récit, quel qu’il soit.

Et c’est le cas dans cette collection, qui ne se contente pas de relater de grands faits historiques, mais qui le fait en prenant comme axe de vision des  » petites gens « , et le moins possible de personnages qui prennent les décisions.

Le monde, nous dit-on, s’est toujours construit au feu de guerres et de tueries, et c’est bien de ce monde-là que Delitte nous parle. Mais il le fait en voulant, essentiellement, laisser la place, la parole, et donc la critique, aux protagonistes les plus humbles de ses récits.

Jean-Yves Delitte: l’humain…

C’est un souffle à la fois épique et simplement humain qui souffle dans les voiles de cette collection. Jean-Yves Deliltte la dirige comme un amiral humaniste pourrait diriger son navire : avec un regard qui peut s’avérer critique, avec un sens de la construction qui ne manque jamais de puissance mais qui n’oublie jamais de se placer à taille d’homme.

Glénat a toujours été un éditeur soucieux de mettre l’Histoire à la portée de tous, grâce à de la bonne bande dessinée. Et c’est, ici, un pari encore une fois réussi !

 

Jacques Schraûwen

Les Grandes Batailles Navales (une collection dirigée et scénarisée par Jean-Yves Delitte – albums parus : Trafalgar dessiné par Denis Béchu, Chesapeake dessiné par Jean-Yves Delitte, Jutland dessiné par Jean-Yves Delitte –  éditeur : Glénat)

Guirlanda

Guirlanda

Revoici (enfin!…) Mattoti et ses libertés graphiques toujours étonnantes, toujours envoûtantes… Un  » roman graphique  » aux rythmes de douceur et de contemplation.

Cela fait une quinzaine d’années que Mattoti se consacre à tout autre chose qu’à la bande dessinée. Le retour au neuvième art de ce trublion du graphisme était donc plus qu’espéré ! Avec la peur, peut-être, de retrouver un artiste plus sage, plus retenu !

Ce n’est, heureusement, pas le cas, et on peut parler, vraiment, de retour gagnant, même si la métaphore avec le tennis me semble tout compte fait trop osée !

Cela dit, avec Mattoti, pas question non plus de se trouver en face d’une histoire linéaire, loin s’en faut ! Ce qu’il aime, d’abord et avant tout, c’est surprendre, lui-même d’abord, les lecteurs ensuite.

Ainsi, avec Mattoti, il sera toujours impossible de résumer un de ses livres.

Dans Guirlanda, on parle d’un pays, d’un univers plutôt, peuplé de créatures plus ou moins humaines, des créatures tout en rondeur et sans méchanceté qui vivent en accord avec tout ce qui les entoure.

Mais cet univers va changer, on le sent, on le ressent. Et un de ces êtres, Hippolyte, va devoir intervenir, avec une espèce de nonchalance redoutable !

Au-delà d’un récit qui pourrait n’être que celui d’une aventure somme toute traditionnelle, il y a le style » Mattoti « , un style qui transparaît d’abord dans une construction qui, pour anarchique qu’elle soit, respecte sans cesse les codes de la bande dessinée, un style qui, surtout, est celui d’un plaisir évident pris à nous raconter cette histoire longue et passionnante dans laquelle tout le monde peut se reconnaître et reconnaître, surtout, ses propres plaisirs…

Lorenzo Mattoti: le plaisir
Lorenzo Mattoti: la construction du récit

Inventer, improviser… Mais le faire avec la présence d’un texte, des phrases écrites, réécrites, travaillées, des phrases qui se devaient de posséder, elles aussi, un rythme qui leur soit totalement personnel. Il faut dire qu’entre les deux auteurs de ce volumineux livre règne une belle osmose… Une osmose telle qu’on peut se demander, souvent, au fil des pages, si c’est le dessin qui a précédé le texte, ou si ce sont les mots qui se sont pliés aux exigences du graphisme…

Toujours est-il que, même discret, le texte de Jerry Kramsky est essentiel, il est un élément moteur du récit, de ses folies et de ses libertés.

Lorenzo Mattoti et Jerry Kramsky: le texte

 

L’expression  » roman graphique « , créée en son temps par Eisner pour définir une bd américaine en opposition totale avec les codes des comics et de leurs super-héros de toutes sortes, cette expression, de nos jours, est fort à la mode.

Il n’est pas évident de définir ce qu’est un roman graphique, d’ailleurs : ce n’est pas une œuvre traditionnelle, ce n’est pas un format habituel, cela raconte des histoires dont l’apport littéraire doit être évident, cela doit réussir à mêler fiction et introspection… entre autres !

Guirlanda répond à tous ces critères et, pourtant, je me refuse, personnellement, à donner ce nom à ce livre de quelque 400 pages sous couverture de carton simple, presque brut, mais à l’aspect solide.

Si cela ne tenait qu’à moi, j’inventerais pour Guirlanda une nouvelle définition bédéiste :  » poème graphique  »

Avec Guirlanda, on est dans la poésie, oui…. Celle du bateau ivre, mais vu des rives… Celle de Lautréamont, mais sans verbalité tonitruante… Mattoti et Kramsky sont les auteurs d’un long poème dans lequel la nature, au sens large du terme, appartient intégralement à l’humanité, dans le sens de  » particularité de l’humain « .

Lorenzo Mattoti: les personnages et la nature
Lorenzo Mattoti: un poème graphique

 

N’ayez peur du format de ce livre, ni de son aspect en noir et blanc à l’apparence quelque peu austère. Ce que les auteurs de Guirlanda, finalement, nous disent dans cet album, c’est que, finalement et définitivement, il ne faut jamais s’arrêter aux apparences !

Et ce « Guirlanda » est, sans aucun doute, un des grands moments de l’édition bd 2017!

 

Jacques Schraûwen

Guirlanda (dessin : Lorenzo Mattotti – scénario : Jerry Kramsky – éditeur : Casterman)

Gipi : Une exposition et un album !

Gipi : Une exposition et un album !

Un artiste éclectique et complet au Centre Belge de la Bande Dessinée et un roman graphique au désespoir parfois lumineux !

L’Exposition : Gipi ou la Force de l’Émotion

A 54 printemps, Gian Alfonso Pacinotti, plus connu dans le monde de l’art sous le pseudonyme de Gipi, est un artiste étonnant. Un artiste, oui, un vrai, qui n’aime pas se cantonner dans un seul aspect de la création. Auteur de bd, illustrateur, musicien, cinéaste, que sais-je encore, tout ce qui touche à l’âme humaine l’intéresse.

A l’âme humaine et, surtout, à l’émotion. Lorsqu’il s’intéresse à l’illustration, comme lorsqu’il se plonge dans la construction d’un album de bande dessinée, ce qui le passionne, ce qu’il rend passionnant en le partageant avec ses lecteurs, ses spectateurs, c’est cette réalité profondément humaine et humaniste : l’émotion, celle des possibles de l’errance, celle de la poésie, aussi. Ses albums, ainsi, me semblent vraiment être des bateaux à l’ivresse contrôlée qui voguent sur les vagues du quotidien, aussi improbable puisse-t-il être.

Et cette exposition qui lui est consacrée jusqu’en mars prochain au Centre Belge de la Bande Dessinée, à la rue des Sables, à Bruxelles, laisse la place, ainsi, en une scénographie simple mais parfaitement agencée, à tous les aspects de son graphisme. Non réaliste, mais sans cesse inspiré par la réalité, son dessin a vibré de couleurs dont il usait à la manière d’un peintre, avant de se simplifier et de réussir, en noir et blanc, à s’épurer sans pour autant épurer les sentiments qu’il raconte et décrit.

Gipi : un véritable artiste multiforme à redécouvrir, sans cesse !

 

(Centre Belge de la Bande Dessinée)

Gipi: un artiste éclectique

La Terre Des Fils (auteur : Gipi – éditeur : Futuropolis – 2017)

On est loin, ici, de  » Paroles sans papiers « , graphiquement du moins. Pas de couleur, mais du noir et blanc, travaillé à la plume, nourri de hachures, d’attitudes, de mouvements et de regards. De décors, aussi, tantôt à peine esquissés, tantôt vibrant d’une présence narrative essentielle.

C’est un livre post-apocalyptique. Un sujet maintes fois abordé en bd comme en littérature. Mais ici, l’œil de Gipi abandonne totalement le spectaculaire pour s’attacher exclusivement à l’humain, non pas celui qui reste, mais celui qui est né  » après la fin « …

En quatrième de couverture, d’ailleurs, Gipi nous livre les clés de son livre :  » Sur les causes et les motifs qui menèrent à la fin on aurait pu écrire des chapitres entiers dans les livres d’histoire. Mais après la fin aucun livre ne fut plus écrit.  »

Nous sommes donc après la  » fin « …. Survivre est un combat de chaque jour, combat que mènent différents survivants : un homme, ses deux fils, un autre homme, une femme qu’on appelle la sorcière, des jumeaux à la grosse tête…

La mort survient, et les deux fils se retrouvent seuls avec leurs questions. Avec une question, surtout, essentielle : leur père, désormais définitivement absent, écrivant chaque jour, qu’écrivait-il, que racontait-il au silence?… Mais ils ne savent pas lire ! Et c’est donc à leur errance et à leurs recherches d’identité et de passé qu’on assiste dans ce livre au rythme lent, parfois terriblement brutal, mais d’abord et avant tout vécu à taille de ces survivants à qui tous les sentiments humains sont encore à découvrir.

Une errance à laquelle les mots qu’ils ne comprennent pas refusent de donner un sens, une existence qui ne prend de force qu’à partir du moment de la découverte d’une espèce de sentiment inconnu, celui d’une forme d’amour…

J’ai rarement ressenti une telle ambiance, à la fois lourde et légère, au long de mes lectures. Gipi raconte une histoire, oui, mais il le fait avec des mots qui deviennent des souvenances, avec des regards qui se perdent dans l’impossible d’un futur, avec une beauté qui est à totalement réinventer.

Il y a chez cet auteur, à travers l’apparente « simplicité » de son dessin, une âme d’enfant, oui, une âme poétique, aussi, une âme attendrissante et envoûtante, une âme qui vibre de page en page et fait de ce livre un roman dessiné d’une qualité exceptionnelle !

Gipi: le dessin

Ne ratez ni l’exposition, ni l’album, croyez-moi, pour découvrir qu’en bande dessinée tout est possible, même le meilleur !… Pour aller, le plus simplement du monde, à la rencontre d’un artiste comme on en fait peu, et qui, à aucun moment, ne se prend au sérieux !….

Jacques Schraûwen

Groenland Vertigo

Groenland Vertigo

Une aventure à la  » Hergé « , des personnages hauts en couleur, un album attachant !…

Un jeune dessinateur de bande dessinée a la chance de pouvoir participer à une expédition au Groenland, en compagnie de scientifiques et d’artistes. Malgré ses angoisses et son côté timoré (à l’opposé du modèle graphique dont il s’inspire, à savoir Tintin…), il accepte le défi. Commence alors pour lui une aventure faite, certes, de péripéties de toutes sortes, mais aussi de réalités simplement quotidiennes.

Cet album est multiple, à sa manière. Bien entendu, il y a un hommage appuyé à la Ligne Claire d’Hergé, tant dans le scénario que dans le texte et, surtout, dans la façon d’user de regards et des expressions des différents personnages. C’est aussi une espèce de journal intime qui décrit un lieu de froid et de beauté, aux confins du monde, une sorte de récit de voyage. Et puis, c’est un livre d’humour et d’aventure, au sens large du terme, avec des codes qui, comme des clins d’œil, dépassent le simple récit pour lorgner avec une insistance amusée et amusante vers différents albums de Tintin.

Et, comme chez Hergé, ce sont, finalement, les personnages, dans leurs différence et leur multiplicité, qui sont importants, même si, pour la plupart d’entre eux, on les découvre à un moment précis de leur histoire personnelle, et qu’on ne sait, lecteurs, rien de leur passé ou de leurs attentes. Là aussi, dans cette manière d’approcher la vérité humaine des protagonistes de son livre, Tanquerelle agit comme membre d’une expédition dont il ne connaît pas les autres membres, et c’est donc à travers son regard que tous les personnages prennent vie.

Tanquerelle: trois livres en un…

Tanquerelle: les personnages

En une époque où le réchauffement climatique occupe les unes de tous les journaux, on aurait pu penser que le thème premier de cet album, un voyage scientifique et artistique au Groenland où fondent les glaces, aurait  provoqué un livre fait de réflexions profondes et écologiques. Ces réflexions existent, évidemment, mais en arrière-plan essentiellement. En trame narrative, aussi, puisque cette expédition doit permettre à un artiste universellement connu de faire une  » installation  » sur un iceberg, un œuvre qui devrait faire réfléchir l’humain sur sa responsabilité à l’égard d’une planète qui semble de plus en plus le refuser !

Mais l’important réside ailleurs, avec Tanquerelle, dans le plaisir qu’il a à construire une histoire qui, sans se prendre au sérieux, amène quand même quelques réflexions. Celle de la place de l’art, par exemple, dans le monde qui est le nôtre, celle d’une certaine forme d’art qui s’est coupée, par intellectualisme, de l’homme, qui se devrait pourtant d’être son spectateur, celle de l’ego démesuré de ceux qui se croient investis d’une mission !

Tanquerelle: l’écologie

Tanquerelle: l’art…

 » Groenland Vertigo « , c’est un livre léger qui lorgne du côté de la ligne claire sans vraiment en appliquer les règles, et j’en veux pour preuve l’excellent travail de colorisation d’Isabelle Merlet. C’est un livre sympa, à tous les niveaux, qui ne manque ni de rythme ni de gags qui créent des ambiances légères et souriantes.

Les clins d’œil et les références y sont nombreux, certes, mais totalement assumés par Tanquerelle, un auteur qui revendique, une lueur dans le regard, sa filiation avec les anciens de la bande dessinée et leur capacité à inventer et à étonner !…

 

Jacques Schraûwen

Groenland Vertigo (auteur : Hervé Tanquerelle – couleurs : Isabelle Merlet – éditeur : Casterman)