En bande dessinée comme en littérature, il faut oser quitter les sentiers battus, et c’est bien le cas avec cette bd signée par Eléonore Marchal, et qui a reçu le prix « l’Espiègle » de la première œuvre en bande dessinée, prix décerné par la Fédération Wallonie Bruxelles.
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Dès la première page, Eléonore Marchal nous dit qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie, mais d’un récit inspiré par sa propre existence. On y suit le trajet de Miss, en bute aux troubles du comportement alimentaire, anorexie, boulimie… Miss, qui se sait n’être pas assez mince pour être heureuse, dans un monde d’apparences, le nôtre.
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Mais Miss veut aussi devenir créatrice de couleurs. Ce livre, ainsi, se partage en chapitres, chacun dominé par une couleur. Ce qui en fait une œuvre extrêmement artistique… Dans ses références par exemple, à Matisse entre autres, dont une danse passe d’une tonalité à une autre, d’une déformation à une autre, au fil des pages, en accompagnement symbolique, en quelque sorte, du trajet humain de l’héroïne.
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C’est un livre qui se nourrit à la fois de réalité, de rêveries, de symbolismes pluriels, un livre qui se balade entre réalité et sensation, un livre qui utilise l’onirisme pour mieux raconter ce qu’est l’émotion du corps, un livre hors des normes de la narration et qui, de ce fait, revêt une forme unique et follement séduisante. Et les dérèglements qui y sont décrits le sont par un biais qui évite toute lourdeur, tout côté didactique trop pesant. C’est un livre qui se feuillette en se laissant envahir par ses mouvances de couleurs… Mais ce livre est sérieux, également, et nous montre le déroulé d’une existence, et de tous les a-priori détruisant la richesse des différences.
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Avec ces deux phrases, que je veux épingler : « Pourquoi préfère-t-on quand tous les corps des brins d’herbe sont coupés à la même taille ? », et « Pourquoi as-tu décidé de mincir ? Tu étais bien AUSSI avant. » Et puis, il y a ces cinq dernières pages, jaunes, dans lesquelles les brins d’herbe sont libres, vivants, et beaux… C’est un livre qui surprend, avec talent !
En parlant du cul, des fesses plutôt, les Frères Jacques disaient : « s’il n’y en avait pas, on ne serait pas là » ! L’érotisme, depuis toujours, fait partie intégrante et du réel et de l’imaginaire. Ce livre nous le montre… Un ouvrage à ne pas mettre entre toutes les mains.
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Dans ce livre, l’image de la femme est, évidemment, particulièrement sexuée ! Comme elle l’est dans une partie essentielle de la peinture, de la littérature aussi… Bien sûr, notre époque ne cultive plus les mêmes regards, mais n’oublions pas Rubens, Picasso, Restif de la Bretonne, Apollinaire, Sternberg… Et souvenons-nous que Jean-Jacques Pauvert, à l’aube des années 80 je pense, avait réuni de manière exceptionnelle une anthologie de la littérature érotique ! Je ne suis pas certain que de tels ouvrages pourraient se retrouver ouvertement sur les étals des libraires de nos jours ! L’Histoire est, on le dit, on s’en rend compte, un éternel recommencement, et Baudelaire comme Verlaine et Rops pourraient en témoigner s’ils revenaient aujourd’hui !
copyright Gibrat
Et donc, dans ce livre, les choses sont claires dès la couverture, dès l’intitulé : on y parle et on y montre des filles de papier, au travers d’un choix subjectif de l’auteur, Nicolas Cartelet. Des filles dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles soient bien dénudées… Et qu’elles conjuguent le verbe aimer du mode érotique jusqu’à la déclinaison pornographique, sans pudeur, avec vice, perversité… Avec, surtout, l’aide de quelques dessinateurs aux talents le plus souvent évidents !
Je ne vais pas ici vous parler de tous les artistes présents dans cet ouvrage. Mais certains sont bien connus de tous les amateurs de bande dessinée, sans aucun doute possible. Gibrat, Serpieri, Zep (comme scénariste), Levis, Manara, Gillon, par exemple ! Le travail de l’auteur de cet album est justement de mettre ces auteurs en évidence, dans la pluralité de leurs formes artistiques, de leurs graphismes, de leurs inspirations.
copyright Ryp
« La pornographie, c’est l’érotisme des autres », disait André Breton. Une formule qui a fait couler beaucoup d’encre, une citation allant à l’encontre de la morale et de la classification des genres, une forme d’adage attaquant de front les bourgeoisies de la bonne pensée… Une formule qui a ensuite poussé bien des intellos fatigués à expliquer la différence entre érotisme et pornographie, réussissant ainsi à prouver qu’en effet, ce que disait Breton s’adaptait parfaitement à un monde dans lequel les gens bien pouvaient aimer l’érotisme, et les gens moins bien ne pouvaient que goûter à la vulgarité de la pornographie.
copyright Serpieri
Et donc, dans cet album, foin des « genres » et des politesses… Tout érotisme, à un moment ou l’autre, quitte les sentiers bien sages de l’imagination pour pénétrer profondément dans l’univers des fantasmes sans frein… L’érotisme comme la pornographie ont pour but d’exciter l’âme et le corps, sans doute, mais aussi, lorsqu’on parle d’art graphique, de le faire avec une certaine personnalité. Dans ce bouquin, privilège a été donné, c’est un fait, à une bd souvent marginale. On aurait pu aussi, en voulant montrer les femmes les plus désirables de la bd érotique, quitter les routes balisées d’un genre de récit et d’en trouver dans des albums plus sages et cependant hantés, eux aussi, par les méandres de l’érotisme.
copyright Von Gotha
Qui sait, cela pourrait faire le sujet d’un second tome !… On y montrerait par exemple Natacha, quelques héroïnes de westerns, comme Comanche, des seconds rôles comme dans les bd classiques et trop classieuses scénarisées par Van Hamme. Mais tout compte fait, s’attarder justement sur les bandes dessinées dites « de seconde zone », c’est également parvenir à en montrer des véritables qualités, à y mettre en évidence des véritables talents, et, ce faisant, de faire preuve de liberté d’expression et de tranquille amoralité.
copyright Vince et Zep
Et c’est ainsi que Nicolas Cotelet nous fait découvrir quelque 73 héroïnes de papier, délurées bien évidemment, et tout aussi évidemment très actives dans les jeux, variés, pervers, vicieux, poétiques, tendres de l’amour et du hasard. Un panorama d’un genre bd qui a eu ses vraies heures de gloire dans le monde de l’édition, à la fin du vingtième siècle. Il reste quelques éditeurs de ce genre de littérature dessinée, mais ils ne sont vraiment plus très nombreux, dans notre société de plus en plus formatée et de plus en plus frileuse. Et on ne peut, dès lors, que se balader avec un vrai plaisir dans l’univers de ce livre… Chaque « belle fille » a droit à sa présentation écrite, avec noms des auteurs, des revues dans lesquelles elle a été publiée. Chaque « belle fille » a droit à une ou plusieurs pages la montrant en pleine (et lubrique) action.
copyright Dynamite
Le seul regret que je pourrais avoir en refermant ce livre, c’est qu’en rendant hommage à un « genre » de plus en plus décrié, l’auteur fait œuvre d’un certain apriori à son tour… en ne nous montrant que des pin-up, et en oubliant des héroïnes X physiquement « autres », comme « La grenouille » de Jacobsen… Mais je ne boude pas mon plaisir, et je trouve que ce livre mérite vraiment le détour, parce qu’il est, comme je le disais en préambule à cette chronique, extrêmement sensuel, sexuellement érotique, et merveilleusement amoral ! Et, je le répète, à ne pas mettre entre toutes les mains…
Jacques Schraûwen
Les Plus Belles Filles De La BD Érotique (auteur : Nicolas Cartelet – éditeur : Dynamite – novembre 2024 – 302 pages)
Un scénariste, une dessinatrice, pour un récit qui dépasse la simple anecdote…
copyright sarbacane
Nous sommes dans les années 2010. A la radio se font entendre les opposants et les défenseurs du mariage pour tous. Ce sont polémiques, injures, haines, retours à l’intransigeance de morales de toutes sortes… Et même ailleurs, dans la vraie vie, celle de ceux qui ne manifestent pas, une nouvelle forme de liberté occupe peu à peu le territoire de l’existence de tous les jours, une existence qui désormais peut et veut faire de l’Amour une valeur universelle. Malgré, et au-delà de toutes les failles déjà vécues !
copyright sarbacane
Ailleurs, c’est un petit village de montagne.
Ailleurs, c’est Marcia, qui revient dans son village natal après s’en être échappée pendant trente ou quarante ans.
Elle est là, de retour, pour assister à un enterrement… Pour sa vieille mère, aussi, murée dans un silence aux lourdes torpeurs.
Elle est là également, même sans se l’avouer peut-être, pour retrouver Florence, son amie d’enfance.
Elles étaient plus qu’amies… Elles étaient, sans se le dire, amoureuses. Et puis, un jour, Marcia s’en est allée pour une grande ville, abandonnant derrière elle Florence… Marcia, désormais, assume le mieux possible son homosexualité. Florence, elle, s’est mariée avec Eddy. Eddy pour l’enterrement duquel Marcia est là…
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A partir de ce canevas, ce livre parle de famille, de familles au pluriel, de secrets… Bien sûr, l’homosexualité féminine est au centre du récit, mais avec pudeur, sans aucune indécence… Finalement, ce n’est pas elle le sujet de ce livre… Le vrai sujet, oui, c’est l’amour, ses possibles, ses impossibilités aussi, et les influences du passé, même le plus lointain, et la haine face à toutes les différences, quelles qu’elles soient ! C’est un livre qui parle de notre société d’il y a trente ou quarante ans, c’est un livre qui parle de la guerre 40-45. C’est un livre qui parle de brutalité. C’est un livre qui parle des placards dans lesquels la mémoire enfouit des réalités insoutenables. La montagne, dans laquelle deux adolescentes vivaient, Florence et Marcia, est devenue au fil des années une barrière qu’elles vont essayer de franchir… Mais peut-on revenir en arrière, quand il s’agit d’Amour ?
copyright sarbacane
Oui, c’est un livre d’Amour. Et même si ce sont deux femmes dont il nous parle, même si ce sont deux femmes amoureuses qu’il nous raconte, cet album parvient à s’adresser à tout le monde, avec une infinie tendresse, avec un regard de douceur, avec une description des sentiments humains sans mensonge. Cet album fourmille aussi de petits trésors d’écriture et d’émotion, servis par un dessin lumineux, une sorte de belle esquisse aux gestes retenus, aux visages dans lesquels les yeux seuls révèlent l’âme… « Même quand tu ne m’aimais pas, moi je ne pouvais pas m’empêcher de t’aimer. J’ai appris l’amour dans l’absence du tien. » Il y a une sorte de désillusion, oui, sans aucun doute, dans cet ouvrage. Mais une désillusion de lutte… « Les choses changent et restent les mêmes. Ce qu’on leur arrache, ils peuvent nous le reprendre. On ne doit jamais baisser la garde. Je sais qu’on peut vivre heureuses, mais je ne crois pas qu’on puisse vivre tranquilles. »
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Un livre tout en délicatesse, tout en intelligence, tant dans le scénario que dans le dessin. Une sorte de long et doux poème d’amour, à savourer l’esprit ouvert et le cœur à l’unisson… Un livre qui m’a touché, énormément, et que je ne peux que vous pousser à le découvrir à votre tour…
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Jacques et Josiane Schraûwen
La Montagne Entre Nous (dessin : Marcel Shorjian – dessin : Jeanne Sterkers – éditeur : Sarbacane – 2025 – 156 pages)