Maxime & Constance 3 : Eté 1794

Maxime & Constance 3 : Eté 1794

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site RTBF

 

Avec cet album se termine  » La Guerre des Sambre « . Une œuvre majeure de l’histoire de la bande dessinée! Et, dans cette chronique, écoutez l’interview des auteurs, Yslaire et Boidin…

 

Au départ, il y a la série intitulée tout simplement  » Sambre « . Une série qui a obligé, assez vite, son auteur, Yslaire, à plonger dans d’autres époques, dans d’autres histoires capables d’expliquer, ou au moins d’éclairer, les aventures tragiques et romantiques de ses personnages premiers. C’est ainsi qu’est née  » La Guerre des Sambre « , en trois époques, en trois triptyques. Dont le dernier, aujourd’hui, prend fin, et avec brio, avec cet  » Eté 1794 « .

Pour résumer cet épisode, je me contenterai de vous dire qu’on retrouve Maxime et son épouse Louise, déchus de leur  » noblesse « , dans un Paris vibrant aux accents de la Révolution. Un Paris où le pouvoir est celui de la rue, d’abord et avant tout, même si cette rue suit quelques tribuns comme Robespierre. La guillotine, la trahison, l’amour des femmes, le feu de la haine quotidienne, l’obligation pour tout un chacun de se réinventer dans une société où tout est sans cesse à recréer, voilà quelques-unes des trames qui construisent cet album.

Mais il y en a plein d’autres : Yslaire parvient à ne perdre aucun de ses lecteurs dans l’accomplissement des destins de ses personnages, et il le fait à la manière des tragédiens classiques. La foule, le peuple, omniprésents dans ce livre, sont là comme un chœur antique, qui regarde, qui réagit, qui intervient parfois et modifie ainsi l’action telle qu’elle aurait pu ou dû exister.  » Sambre « , c’est une tragédie, oui, dans laquelle les femmes occupent un rôle primordial très souvent… Un fils trahit son père, un mari renie sa femme, une religieuse devient folle de liberté… Et planent toujours, sur ces êtres tous à la dérive, le rouge de regards qui, signes d’une maladie, sont aussi les images-mêmes d’une damnation sans recours !

La superbe trouvaille, très symbolique aussi, qu’a eue Yslaire pour nous emporter à sa suite dans ce qui est, profondément, son  » grand œuvre « , c’est de choisir comme ligne narrative les écrits que Louise envoie à sa mère, et de nous montrer en même temps que le langage de la rue, lui, ne correspond plus du tout à celui, châtié, poétique presque, d’une noblesse condamnée à disparaître ou à se renier.

Yslaire: Sambre, un « grand œuvre »…

 

Ce qui est remarquable, dans cet album, c’est le foisonnement des personnages, un foisonnement qui n’empêche nullement que chacun de ces personnages ait une vraie consistance, une vraie présence. La figure de Robespierre, par exemple, occupe une place importante. Le regard qu’Yslaire porte sur lui n’est pas celui auquel on est habitué, d’ailleurs, tout comme le faisait Fred Vargas dans un de ses romans policiers. En fait, il y a chez les auteurs, le scénariste comme le dessinateur, la volonté de s’intéresser essentiellement à l’humanité de tous ceux qu’ils mettent en scène, quels qu’en soient les défauts et les veuleries. Et cela passe par leurs mots, par leurs gestes, par leurs regards, aussi, surtout même.

Cela passe également par un trait graphique qui refuse la pudibonderie, sans pour autant déraper dans un voyeurisme inutile. Le dessin, pour raconter Maxime, Louise, Constance, Josepha et tous les autres, pour les expliquer, pour leur donner vie, ne pouvait qu’être charnel… C’était déjà ce que faisait Yslaire au tout début de la série, c’est aussi, avec talent, ce que fait Boidin.

Yslaire: Robespierre

 

Parlons-en, d’ailleurs, du dessin de Marc-Antoine Boidin. C’est en metteur en scène qu’il travaille, incontestablement, et son dessin, même si ce n’est pas de la copie de celui d’Yslaire, s’en inspire de manière évidente. Tout en s’en déviant, par les angles de vue, d’une part, par le découpage aussi, plus sage, plus traditionnel.

Sa façon de travailler la couleur est également assez différente de celle d’Yslaire. Boidin a une palette moins variée, sans doute, mais il pallie ce manque de variété par un sens aigu de la lumière, par la façon qu’il a d’éclairer chaque page, créant ainsi plus que des ambiances, de véritables fils conducteurs entre les différentes actions qu’il nous dessine, qu’il nous raconte.

Marc-Antoine Boidin: le dessin
Marc-Antoine Boidin: la lumière et les couleurs

 

 

Le gros problème avec cette saga des Sambre (au total, pour le moment, 16 albums !), c’est que le lecteur, parfois, peut se perdre dans les différentes histoires, dans les différentes tranches d’Histoire également.

Ici, avec cet ultime tome de la Guerre des Sambre, il n’en est rien. La mémoire revient vite, très vite, dès les premières pages, sans qu’on se sente obligé, lecteur, à aller relire le ou les volumes précédents.

 » Eté 1794 « , c’est un livre sur les infidélités, charnelles, religieuses, de conviction aussi. C’est un livre sur le langage. C’est un livre sur la mémoire, sur la folie, sur le regard, sur la grande Histoire, sur la naissance et la mort toujours intimement mêlées.

C’est un livre extrêmement réussi qui appartient totalement et sans faiblesse à cette œuvre somptueuse dont Yslaire est le maître d’œuvre : les Sambre, et leurs yeux couleur de sang !

 

Jacques Schraûwen

Maxime & Constance 3 : Eté 1794 (scénario : Bernard Yslaire – dessin et couleurs : Marc-Antoine Boidin – éditeur : Glénat)

La Piste Cavalière

La Piste Cavalière

Le cheval est sans doute la première des passions de Michel Faure, l’auteur de cet album… Un auteur que vous allez pouvoir écouter dans cette chronique.

 

Au centre de cette histoire, il y a deux femmes, très différentes, physiquement et mentalement, l’une de l’autre mais unies par la même passion pour les chevaux et par un amour lumineux. Rose-Mai et Betty gagnent leur vie en aménageant des terrains consacrés à des manifestations hippiques.

Au centre de cette histoire, outre ces deux femmes, il y a toute une galerie de personnages qui, tous, ont une existence, une réalité, une vérité, un poids. A commencer par le grand-père de Rose-Mai dont les souvenirs, hauts en couleurs, parlent d’Algérie, de chevaux, d’emprisonnement, de liberté… Mais il y a aussi Lulu, Gilbert… Il y a Henri, un avocat qui, dans sa propriété, accueille des migrants, des réfugiés. Et puis un couple de grands bourgeois chez qui les deux filles viennent travailler et avec qui, très vite, les conflits vont naître.

Il y a enfin une enquête policière, un flic particulièrement rébarbatif qui va se révéler, un peu comme chez Audiard, très différent de ce qu’il a l’air d’être.

Et ce sont tous ces personnages qui construisent l’intrigue, qui en élaborent l’ambiance, qui en assument les rebondissements. Et si la sauce prend, et elle prend bien, c’est grâce au travail sur les mots, sur les dialogues, effectué par Michel Faure. Par le fait, aussi, que le monde du cheval, bien évidemment, est un univers qu’il connait à la perfection.

Michel Faure: Les dialogues

En définitive, c’est pourtant le cheval, essentiellement, qui est le fil conducteur du récit. Et le regard que Michel Faure pose sur cette haute bourgeoisie intéressée par le seul gain est un portrait au vitriol, parfois à la limite de la caricature mais sans que cela ne soit pesant, un portrait que l’on sent nourri par une vraie connaissance de  » ces gens-là « , pour pasticher quelque peu Jacques Brel.

Et c’est le sauvetage d’un cheval blessé qui est le déclencheur essentiel de l’intrigue. Des intrigues, plutôt, tant il est vrai que Faure, même si l’histoire qu’il nous raconte est  » linéaire « , aime les digressions. Des digressions humanistes, qui parlent de racisme, de tolérance, de liberté, de sexualité, de vie, de mort. Son livre, comme souvent chez lui, est une fable qui, à partir de l’animalité du cheval, s’adresse à l’humanité de ses protagonistes. Parce que, toujours, c’est à taille humaine que Michel Faure crée les récits qu’il a envie de partager avec nous.

Michel Faure: un cheval blessé…

 

A taille humaine, oui… Ce qui permet à Faure de ne pas nous découper un scénario en séquences, mais bien plus en tranches de vie, en moments d’existence, qui, mêlés, finissent par former la trame d’un monde complexe parce qu’ambigu, toujours, un monde dans lequel les apparences sont battues en brèche, tout comme les préjugés de toutes sortes.

Pour ce faire, Michel Faure a un dessin qui parle au lecteur, immédiatement, un dessin qui n’a nul besoin d’effets spéciaux dans les cadrages ou dans les perspectives pour se révéler efficace. Efficace, oui, et surtout attachant !

Un dessin qui doit également beaucoup à la couleur, une couleur omniprésente mais sans cesse changeante, comme le sont les paysages dans lesquels Faure balade ses héroïnes. Il y a de la lumière, jusque dans les sous-bois, il y a les scènes plus intimistes dans lesquelles les ombres prennent un peu plus de place. Il y a, de toute façon, grâce à cette couleur, un rythme qui ne peut que faire aimer l’histoire de cette piste cavalière, de cette jument blessée, et du poulain à qui elle donne vie. Une vie qui apparaît en même temps que le départ du grand-père dans un ailleurs définitif…

Et puis, dans le dessin de Faure, il y a l’importance capitale des regards, des regards qui, dessinés, accrochent ceux des lecteurs, et lui permettent ainsi d’aller au-delà du simple graphisme pour pénétrer, silencieusement, dans la vérité des personnages.

Michel Faure: le dessin et la couleur

 

Michel Faure: le dessin, les regards…

Dans la lignée de Giraud ou de Palacios, œuvrant aussi comme peintre parfois plus que comme dessinateur, Michel Faure est de ces artistes qui donnent leurs lettres de noblesse à la bande dessinée. Bien sûr, il a ses obsessions graphiques et narratives, et je pense que, pour lui, faire une bd sans animal, sans cheval surtout, s’avérerait impossible.

C’est sa marque de fabrique, mais c’est surtout, pour lui, l’occasion, toujours, de nous raconter des histoires qui parlent plus à l’âme qu’à la raison.

C’est ce qu’il fait dans cette piste cavalière, et c’est ce qu’il y fait extrêmement bien !

 

Jacques Schraûwen

La Piste Cavalière (auteur : Michel Faure – éditeur : Glénat)

Les Reportages De Lefranc : Les Batailles De Moselle

Les Reportages De Lefranc : Les Batailles De Moselle

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site de la RTBF le samedi 20 janvier 2018 à 12h20

 

La Moselle a toujours été, en France, de par sa proximité avec l’Allemagne, un terrain de batailles farouches et meurtrières. Trois d’entre elles sont décrites et analysées dans cet album historique de fort belle tenue.

C’est en 1952, avec la parution des premières planches de  » La Grande Menace « , dans les pages du  » journal de Tintin  » et dessiné par Jacques Martin, que le personnage du journaliste Guy Lefranc prend vie.

Dans cette après-guerre, Guy Lefranc a été un héros dans la lignée de Valhardi : sans peur, sans reproche, se battant pour la paix, contre les méchants de l’époque qui, bien entendu, étaient d’anciens nazis, ou de terribles communistes, très souvent.

Jacques Martin, en créant son héros, s’inscrivait dans son époque, de manière talentueuse, en racontant des histoires d’aventure au premier degré, mais extrêmement bien construites, toujours. Peut-être parce que, comme Jacobs de son côté avec Olrik, il mettait en face de Lefranc un vrai  » méchant  » superbe, l’infâme Borg !

Au fil des années, après le décès de Jacques Martin, Guy Lefranc, avec des hauts et des bas, a survécu. Il a aussi donné naissance à quelques albums qui ne sont pas de la bande dessinée, mais des reportages historiques illustrés.

C’est à cette collection que  » Les Batailles de Moselle  » appartient.

Le département de la Moselle, de par sa position entre deux pays historiquement ennemis, l’Allemagne et la France, a toujours été un enjeu à la fois politique et militaire. C’est une région de France qui a été, de ce fait, le théâtre de combats souvent extrêmement meurtriers.

Et dans ce livre-ci, les auteurs s’attardent sur trois de ces batailles, au cours de trois guerres différentes : Gravelotte en août 1870, Morhange en août 1914, et Dornot-Corny en septembre 1944.

Olivier Weinberg: trois batailles emblématiques

 

 

Je le disais, il ne s’agit nullement d’une bande dessinée, mais d’un véritable livre d’histoire, avec une documentation fouillée, avec un texte clair, avec des photos d’époque, avec une remise en perspective de chaque événement décrit et raconté.

A ce titre, Olivier Weinberg, le dessinateur-illustrateur attitré de cette série, se devait de rendre son dessin d’abord et avant tout parlant, de par les lieux dessinés, de par les mouvements de troupe qui y sont décrits, de par un réalisme qui se doit de montrer l’horreur d’un combat sans pour autant s’en faire le voyeur. Il se devait aussi de se révéler didactique. Il s’agit pour lui, au profond de chacune des trois batailles présentes de ce livre-ci, de ne pas trahir la vérité historique du texte, de montrer sans s’appesantir, de raconter sans avoir besoin de codes narratifs précis… Et à ce titre, on peut dire que son travail est une réussite. Un peu, mais de manière plus moderne, comme l’étaient les chromos qu’on trouvait dans des barres chocolatées ou, plus loin encore, comme l’étaient les images d’Epinal.

Olivier Weinberg: un dessin didactique

Les passionnés d’Histoire, celle des guerres, certes, mais celle, surtout qui a construit la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, trouveront leur content, sans aucun doute, dans cet album. Les curieux aussi, ceux qui aiment, simplement, les récits qui évitent les grandes envolées lyriques pour s’attarder, finalement, sur l’humain, d’abord et avant tout.

Un bon livre, donc, instructif, comme le sont tous les reportages de Lefranc depuis quelques années.

 

Jacques Schraûwen

Les Reportages De Lefranc : Les Batailles De Moselle (auteur : Olivier Weinberg, d’après Jacques Martin – couleurs : Emmanuel Bonnet – textes : Marc Houver et Jean-François Patricola – éditeur : Casterman et le Département de la Moselle)

Pico Bogue : 10. L’Amour De L’Art

Pico Bogue : 10. L’Amour De L’Art

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site de la RTBF, le mardi 26 décembre 2017 à 11h16

 

Pour bien terminer l’année et bien commencer la suivante, voici un livre indispensable ! Tendresse, humour, intelligence et poésie vous y attendent ! Avec une question essentielle, amusante et amusée: qu’est-ce que l’art!…

 

Dès le départ de cette série, j’ai été séduit par son graphisme, dans la filiation de Sempé, par ses dialogues qui se révélaient cousins de Mafalda et de Snoopy. Cela faisait bien longtemps qu’aucune suite de  » gags  » en une page (ou en une demi-page…) n’avaient éveillé ainsi ma passion ! Et j’en avais parlé ici-même.

On aurait pu croire, au fil du temps, au fil des albums donc, que cette veine originelle, de tendresse, d’observation amusée d’un monde qui est le nôtre, que tout ce qui faisait l’inventivité et la fraîcheur de cette série allait s’essouffler, perdre de ses sourires et de son mordant, de sa spontanéité… Il n’en a rien été, et il n’en est toujours rien, que du contraire !

Pico Bogue, ses copains de classe, sa petite sœur Ana Ana, son institutrice, ses parents, tout ce petit monde continue à observer notre société et à nous pousser, ainsi, à mieux la regarder, à enfin la voir, telle qu’elle est peut-être, telle qu’elle pourrait être sans doute.

Dans cet album-ci, le monde de Pico Bogue évolue quelque peu. Bien sûr, il possède toujours la même passion des mots, de leurs origines, et donc de toutes leurs possibilités de significations. Mais cette passion devient aussi celle de sa petite sœur Ana Ana.

Ana Ana qui, deuxième évolution de cette série, occupe une place de plus en plus importante. Il faut dire qu’elle le mérite, cette petite fille aux éclats de rire tonitruants, et dont on se demande si elle est capable d’être triste  un jour…

La troisième évolution se situe, elle, dans le thème abordé tout au long de cet album. Un thème sérieux, pratiquement philosophique, essentiel même, une question que chacune et chacun se pose un jour ou l’autre : qu’est-ce que l’art ? Un thème, n’ayez pas peur, qui évite tout verbiage inutile pour ne s’attarder que sur ce qui caractérise totalement tous les personnages de cette série : le besoin de l’enfance de rester l’enfance, et donc de trouver rêves et jeux, amusements et partages dans tout, même dans ce qui pourrait ressembler à une obligation, familiale ou, ici, scolaire.

Parce que si tous ces enfants se mêlent du  » grand art « , c’est parce qu’ils doivent, pour leur fête scolaire, réaliser chacun une œuvre d’art, tout simplement ! Et ce qu’ils découvrent, en définitive, c’est que l’art est, par définition, impossible à définir, multiforme et, surtout, uniquement capable d’émouvoir à partir du moment où l’œuvre naît d’une émotion !

 

On a un peu l’impression avec cet  » Amour de l’art  » que les auteurs deviennent un peu plus adultes dans leurs choix narratifs. Mais ce n’est  qu’une apparence, parce que l’essentiel reste le regard que pose tout un chacun sur l’art, l’enfance, et donc l’enfance de l’art… On pourrait presque résumer le propos de ce livre de cette manière : si l’art, c’est de raconter des histoires, s’il dépend à la fois de l’éducation et de la sensibilité personnelle, s’il ne peut jamais n’être qu’une  » fonction « , l’essentiel reste, toujours :  » être joyeux tous ensemble  » !

Et encore une fois, j’insiste, c’est bien de plaisir, de rires, de sourires, de joie de vivre, d’étonnements communicatifs qu’il s’agit dans ce dixième volume consacré aux mille quotidiens de Pico Bogue et de tous ceux qui l’entourent. S’amuser ne devrait pas empêcher de réfléchir et de chercher à recréer dans la grisaille des jours quelques arcs-en-ciel qui ne demandent qu’à prendre vie !

C’est peut-être cela, finalement, la  » morale  » de Pico Bogue : donnons vie à tout ce qui peut nous rendre heureux !

 

Jacques Schraûwen

Pico Bogue : 10. L’Amour De L’Art (dessin : Alexis Dormal – scénario : Dominique Roques – éditeur : Dargaud)

Plus près de toi

Plus près de toi

Nombreux ont été, pendant la deuxième guerre mondiale, les militaires venus d’Afrique pour défendre ce qui était leur patrie, la France !… C’est à une partie d’entre eux que s’intéresse ce superbe livre, premier d’un diptyque…

 

          Plus près de toi©Dupuis

 

1939, au Sénégal. Addi est séminariste, il va bientôt devenir prêtre. Mais il est Français, aussi, et ce pays, qui vient d’entrer en guerre avec l’Allemagne, a besoin de lui ! Après son père qui s’était retrouvé dans les tranchées de 14-18, voilà donc Addi obligé d’abandonner sa soutane et de porter un uniforme français.

Le voilà surtout obligé de quitter son Afrique pour aller se battre en Europe.

Se battre, oui, avec son lot d’horreurs, de balles tirées à bout portant par des Allemands vainqueurs dans la tête de ces soldats à la peau noire ou brune qui ne sont, pour eux, que des sous-hommes.

Se battre, oui, mais si peu, puisque, avec ses compagnons d’infortune, tous venus d’Afrique, qu’elle soit du centre ou du nord, il est fait prisonnier, et envoyé dans un camp à Guingamp, dans une Bretagne battue par le vent et la pluie.

Un camp de « nègres » et de « bronzés » en pleine Bretagne, c’est une réalité historique, oubliée de nos jours. Une réalité qui, sans aucun doute, méritait d’être racontée…

          Plus près de toi©Dupuis

 

Et Kris, le scénariste de cet album, premier d’un diptyque, a décidé de décrire cette vie de prisonniers africains sur le sol français en utilisant la lorgnette de son talent et de son imagination par le petit bout. C’est de quotidien qu’il nous parle : la nourriture, l’horreur, la maladie, la mort, mais aussi et surtout les rapports humains. Et donc, bien évidemment, il nous montre les regards que portait la population bretonne sur ces étranges hommes à la peau sombre.

Kris utilise un langage simple, avec un humour dans ses dialogues qui dénote et rafraîchit par rapport aux quelques scènes d’horreur et de haine qu’il nous raconte.

Un langage, aussi, qui correspond très exactement à la manière dont les Africains étaient considérés, dans ces années 40… Une manière de les voir qui n’a guère chanté jusque dans des années beaucoup plus proches des nôtres ! Un langage frappé du scea de la véracité, aussi…

On parle, par exemple, des Noirs « évolués »…

On voit un missionnaire blanc, au Sénégal, dire : « Addi, c’est le plus PROMETTEUR de nos élèves africains »… Ou une Bretonne se précipiter à l’arrivée du convoi de prisonniers africains dire, le sourire aux lèvres : « je veux les voir. Je n’ai jamais vu de noir »

Un Sénégalais catholique à un Sénégalais musulman : « tu crois que ton dieu ne comprend pas la langue chrétienne » ? »

 

 

          Plus près de toi©Dupuis

 

Ce qui est frappant aussi, dans ce livre, c’est le côté charmant, charmeur du dessin, pour nous parler d’une époque qui, elle n’avait rien de charmant…

Jean-Claude Fournier est un vieux routier de la bande dessinée. Il a par exemple été un des auteurs de Spirou, il est le créateur de Bizu, des Chevaux du Vent…

C’est donc de la bd franco-belge dans toute sa splendeur. Mais avec des personnages qui, sous l’aspect très simple qu’ils ont, dans leurs proportions par exemple, réussissent toujours à être extrêmement expressifs.

Ici, pour dessiner une histoire qui, finalement, est d’un humanisme extraordinaire, et tellement important de nos jours, il a choisi un découpage tout à fait classique. Mais un découpage qui lui permet, encore plus que dans ses séries précédentes, de mettre en évidence ce qu’il veut : les regards, les sourires, et les trognes de ses personnages. Non réaliste pour une histoire à la réalité horrible, son dessin aime aussi la caricature : les « méchants » sont reconnaissables tout de suite.  Et c’est ce qui fait de cet album, aussi, un livre à lire par tout le monde, par tous les âges.

C’est un livre qui parle des Africains en Europe, du racisme donc.  Mais, étrangement, c’est d’abord un livre qui parle d’êtres humains qui se rencontrent et s’acceptent les uns les autres, au travers de moments d’humour, de tendresse, de partage, d’horreur, de larmes, de lumière et de désespérance… C’est un livre, qui nous parle, au-delà des apparences et donc des races, d’amour, tout en prenant Dieu comme fil conducteur mais ténu, quel que soit le nom qu’on lui donne…

Vivement la suite…. Qu’on devine, déjà, désespérée peut-être, puisque les premiers dessins sont, en fait, déjà la fin de l’histoire…

 

Jacques Schraûwen

Plus près de toi (dessin : Fournier – scénario : Kris – éditeur : Dupuis)

Marrons-nous

Comme chaque année, Nicolas Vadot partage avec nous un choix de ses dessins de presse… Toute une année de réflexions dessinées ! Et une chronique, ici, où vous allez pouvoir l’écouter tout en découvrant son album…

 

 

Y a-t-il vraiment de quoi s’amuser en laissant traîner ses regards et ses réflexions sur les douze derniers mois ?…

On peut en douter, tant il est  vrai que le monde qui nous entoure, auquel on se rattache, politiquement, socialement, culturellement qu’on le veuille ou non, manque de sources de plaisir ou de simple bonne humeur!

Cela dit, l’humour étant la politesse du désespoir (une citation attribuée à bien des auteurs différents, de Breton à Sternberg, en passant par Dac…), un livre comme celui-ci ne manque bien évidemment pas d’intérêt. Il nous pousse à sourire, certes, mais aussi à réfléchir. Au travers des nombreux dessins qui le construisent, tel un récit linéaire, Vadot vulgarise, à sa manière, l’actualité que nous avons toutes et tous vécue. Non pas parce qu’il considère que nous sommes incapables de la  » saisir  » sans aide, mais, plus simplement, parce qu’il a, lui, de par son métier, une immersion totale dans les événements qui sont l’horizon de notre monde au jour le jour.

Et c’est là que Vadot, même si ses dessins sont beaucoup plus  » travaillés « , de par la couleur entre autres, que ceux de ses confrères, se révèle totalement dessinateur de presse. Bien entendu, il a des avis sur ce qu’il décide de montrer, voire d’analyser en quelques traits, en quelques mots. Mais il n’impose rien, tant il est vrai que le regard peut, certes, s’attarder sur un dessin, mais il peut aussi l’éviter en une fraction de seconde…

On parle souvent de nos jours de populisme, en oubliant que ce mot, à sa naissance, était celui d’un combat « populaire » pour une vraie liberté d’expression politique, donc de vote… Et face à un recueil de dessins politiques, de dessins, en tout cas, s’enfouissant au plus profond des réalités tristement sombres du monde de la politique, on pourrait se trouver face à un manichéisme démagogique. Un livre du style  » tous pourris « …

Il n’en est rien, et même si Nicolas Vadot nous dresse le portrait d’une société en décadence, d’une civilisation, peut-être, en déliquescence, il le fait avec humour, évidemment, puisque telle se doit d’être la marque de fabrique de tout dessinateur de presse, mais avec aussi un regard qui n’est jamais désespéré…

Nicolas Vadot: décadence…
Nicolas Vadot: tous pourris?…

 

 

La société qui est la nôtre, comme le dit Vadot lui-même d’ailleurs, est une société où il est plus important d’être reconnu que d‘être connu!…

A ce titre, on peut s’étonner que le monde des réseaux sociaux, ce monde qui bouffe de plus en plus, de jour en jour, le monde de la réalité, que cet univers de virtualités exhibitionnistes prenne une aussi petite place dans le livre de Vadot. Mais Nicolas Vadot l’aborde, malgré tout, avec ce regard qui est et reste le sien, un regard à la fois amusé et pessimiste… Lucide, donc…

Nicolas Vadot: les réseaux sociaux

Parmi tous les dessins de cet album, il en est un qui a, plus que les autres, retenu mon attention : celui que Nicolas Vadot consacre à la mort de Simone Veil. En un seul dessin, c’est toute l’existence et toute la conviction souveraine de cette grande dame du vingtième siècle qu’il nous remet en mémoire, des camps nazis à la construction de l’Europe…

Rien que pour ce dessin (mais pour tous les autres aussi…), ce livre mérite, assurément, d’être lu… relu…. Pour ne pas perdre la mémoire de ce qui fut et de ce qui pourra peut-être demain être évité !

 

Jacques Schraûwen

Marrons-nous (auteur : Nicolas Vadot –  éditeur : nicolasvadot.com)

Murena : chapitre dixième – Le Banquet

Murena : chapitre dixième – Le Banquet

Un nouveau dessinateur, que vous allez pouvoir écouter dans cette chronique, pour une série mythique de la bande dessinée! La renaissance d’un héros fragile et terriblement humain, dans une époque qui manquait d’humanité… Un album à ne pas rater, croyez-moi!

 

Philippe Delaby, le créateur de cette série qui nous conduit jusqu’au temps de Néron, est un artiste qui a, en quelques années à peine, révolutionné la façon dont on peut, en dessinant, raconter la grande Histoire. Avec  Murena, il a coupé les ponts, en quelque sorte, avec la manière respectueuse, quelque peu rigide aussi, manichéenne souvent, de ses prédécesseurs. On était loin, et tout de suite, avec lui de Jacques Martin et de ses suiveurs. Et le style qu’il a plus que contribué à créer a fait bien des émules parmi ses collègues.

C’est dire que, pour le remplacer après sa mort, le scénariste Jean Dufaux aurait pu faire le  choix d’un artiste capable de se fondre dans l’univers de Delaby, et de continuer la série exactement dans la même veine graphique.

Mais telle n’a pas été sa volonté, fort heureusement ! Et le  dessinateur qu’il a choisi pour continuer l’œuvre admirable entamée avec Delaby ne se contente pas du tout de reproduire le style de son prédécesseur.

Le pari était osé. Et il se révèle réussi !

Theo respecte, certes, l’ambiance graphique de Delaby. Mais la mise-en-scène qu’il pratique, graphiquement, est fort différente… Il y a bien évidemment une continuité immédiatement visible dans les visages, même si celui de Murena se découvre quelque peu différent. Moins sûr de lui, peut-être… Et c’est surtout dans les décors, dans les plans d’ensemble que Theo fait preuve de personnalité.

Il prend la suite de Delaby, il ne le remplace pas…. Et dans cet épisode, le symbolisme est omniprésent. Murena n’est plus que l’ombre de lui-même… Ses retrouvailles amicales avec Néron ne peuvent que déboucher sur sa déchéance, une déchéance physique, d’abord, une déchéance morale, ensuite, une déchéance de la mémoire, aussi…

Cet album qui, pourtant, s’inscrit dans la suite des épisodes précédents, ressemble  terriblement à une nouvelle série naissante ! C’est bien de renaissance, qu’il s’agit, mais d’une renaissance dans laquelle Jean Dufaux voit le disparu, Delaby, laisser lentement la place à une autre complicité…

 

Avec Dufaux, il a toujours été hors de question de créer des personnages monolithiques.

C’est vrai pour Murena qui, dans ce  » Banquet « , reste séduisant, très charnel, très charismatique, mais qui, en même temps, montre en pleine lumière ses failles… Un peu comme si le corps continuait à éblouir, alors que l’esprit, lui, est en quête de lui-même.

Theo, par son dessin, accompagne à  la perfection cette volonté du scénariste de montrer des êtres vivants, avec leurs contradictions, avec leurs passés multiples, avec  leurs déchirures, donc leurs qualités et leurs défauts.

C’est flagrant, par exemple, dans l’approche que les auteurs ont du personnage de Néron. Il reste, dictateur impitoyable et cruel, l’enfant trahi qu’il a été… Et le dessin de Theo, à ce titre, est d’une superbe expressivité. On pourrait presque dire qu’il dessine les expressions au-delà de l’apparence. Dans le rendu des regards de Néron s’expriment, de manière immobile, les gestes qu’il va oser et imposer…

C’est que, pour parler de la grande Histoire, pour que le récit touche les lecteurs d’aujourd’hui, il faut dépasser la seule anecdote. Et dans ce livre où on parle de drogue, de mysticisme, donc de religions, de complots, de lâchetés et de trahisons, de vanité conduisant au pouvoir, de pouvoir menant à la lassitude, nombreuses sont les références au monde qui est le nôtre, celui d’un vingt-et-unième siècle dans lequel les dictatures de la folie se multiplient.

Pour rendre ces références présentes sans qu’elles soient pesantes, Theo a choisi, avec un indéniable talent, de privilégier, dans chaque page, l’émotion. C’est elle qui jaillit des mots de Dufaux pour prendre vie au long d’un graphisme lumineux et proche, tout le temps, de l’humain et de ses réalités physiques et morales.

Theo: les personnages

Theo: l’émotion

 

 

Parler de ce Murena-ci sans aborder la présence essentielle de  la couleur me semble impossible.

Là aussi, il y a rupture, mais une rupture tranquille et nécessaire, avec les albums précédents. Bien sûr, cette couleur, due aux pinceaux de Lorenzo Pieri, participe pleinement à l’ambiance voulue par Dufaux et Theo.

Bien sûr aussi, le  coloriste utilise l’art du clair-obscur pour donner de la profondeur aux dessins qui montrent des scènes aux nombreux personnages.

Mais il y a dans la palette de ce coloriste un plaisir, presque abstrait parfois, à privilégier le trait volontaire de Theo tout en y ajoutant des lumières qui en accentuent à la fois les mouvements et les expressions.

Cet album, en fait, est une belle histoire d’amitié entre trois artistes qui, à aucun moment, n’ont oublié dans leur travail l’exceptionnel Delaby mais parviennent, en même temps, à se faire complices d’une renaissance parfaitement aboutie !

Theo: la couleur

Murena : une série mythique, je le disais… Une série dans laquelle Philippe Delaby sera toujours présent… Une série, surtout, qui revit, rejaillit, et se dévoile, dans cet épisode, d’une humanité symbolique absolument exceptionnelle.

Ce   » Banquet  » réinvente un peu Murena, et d’ores et déjà on ne peut qu’en attendre la suite…

 

Jacques Schraûwen

Murena : chapitre dixième – Le Banquet (dessin : Theo – scénario : Jean Dufaux – couleurs : Lorenzo Pieri – éditeur : Dargaud)

 

Theo: prendre la suite de Delaby
Theo: une renaissance