Marrons-nous

Comme chaque année, Nicolas Vadot partage avec nous un choix de ses dessins de presse… Toute une année de réflexions dessinées ! Et une chronique, ici, où vous allez pouvoir l’écouter tout en découvrant son album…

 

 

Y a-t-il vraiment de quoi s’amuser en laissant traîner ses regards et ses réflexions sur les douze derniers mois ?…

On peut en douter, tant il est  vrai que le monde qui nous entoure, auquel on se rattache, politiquement, socialement, culturellement qu’on le veuille ou non, manque de sources de plaisir ou de simple bonne humeur!

Cela dit, l’humour étant la politesse du désespoir (une citation attribuée à bien des auteurs différents, de Breton à Sternberg, en passant par Dac…), un livre comme celui-ci ne manque bien évidemment pas d’intérêt. Il nous pousse à sourire, certes, mais aussi à réfléchir. Au travers des nombreux dessins qui le construisent, tel un récit linéaire, Vadot vulgarise, à sa manière, l’actualité que nous avons toutes et tous vécue. Non pas parce qu’il considère que nous sommes incapables de la  » saisir  » sans aide, mais, plus simplement, parce qu’il a, lui, de par son métier, une immersion totale dans les événements qui sont l’horizon de notre monde au jour le jour.

Et c’est là que Vadot, même si ses dessins sont beaucoup plus  » travaillés « , de par la couleur entre autres, que ceux de ses confrères, se révèle totalement dessinateur de presse. Bien entendu, il a des avis sur ce qu’il décide de montrer, voire d’analyser en quelques traits, en quelques mots. Mais il n’impose rien, tant il est vrai que le regard peut, certes, s’attarder sur un dessin, mais il peut aussi l’éviter en une fraction de seconde…

On parle souvent de nos jours de populisme, en oubliant que ce mot, à sa naissance, était celui d’un combat « populaire » pour une vraie liberté d’expression politique, donc de vote… Et face à un recueil de dessins politiques, de dessins, en tout cas, s’enfouissant au plus profond des réalités tristement sombres du monde de la politique, on pourrait se trouver face à un manichéisme démagogique. Un livre du style  » tous pourris « …

Il n’en est rien, et même si Nicolas Vadot nous dresse le portrait d’une société en décadence, d’une civilisation, peut-être, en déliquescence, il le fait avec humour, évidemment, puisque telle se doit d’être la marque de fabrique de tout dessinateur de presse, mais avec aussi un regard qui n’est jamais désespéré…

Nicolas Vadot: décadence…
Nicolas Vadot: tous pourris?…

 

 

La société qui est la nôtre, comme le dit Vadot lui-même d’ailleurs, est une société où il est plus important d’être reconnu que d‘être connu!…

A ce titre, on peut s’étonner que le monde des réseaux sociaux, ce monde qui bouffe de plus en plus, de jour en jour, le monde de la réalité, que cet univers de virtualités exhibitionnistes prenne une aussi petite place dans le livre de Vadot. Mais Nicolas Vadot l’aborde, malgré tout, avec ce regard qui est et reste le sien, un regard à la fois amusé et pessimiste… Lucide, donc…

Nicolas Vadot: les réseaux sociaux

Parmi tous les dessins de cet album, il en est un qui a, plus que les autres, retenu mon attention : celui que Nicolas Vadot consacre à la mort de Simone Veil. En un seul dessin, c’est toute l’existence et toute la conviction souveraine de cette grande dame du vingtième siècle qu’il nous remet en mémoire, des camps nazis à la construction de l’Europe…

Rien que pour ce dessin (mais pour tous les autres aussi…), ce livre mérite, assurément, d’être lu… relu…. Pour ne pas perdre la mémoire de ce qui fut et de ce qui pourra peut-être demain être évité !

 

Jacques Schraûwen

Marrons-nous (auteur : Nicolas Vadot –  éditeur : nicolasvadot.com)

Murena : chapitre dixième – Le Banquet

Murena : chapitre dixième – Le Banquet

Un nouveau dessinateur, que vous allez pouvoir écouter dans cette chronique, pour une série mythique de la bande dessinée! La renaissance d’un héros fragile et terriblement humain, dans une époque qui manquait d’humanité… Un album à ne pas rater, croyez-moi!

 

Philippe Delaby, le créateur de cette série qui nous conduit jusqu’au temps de Néron, est un artiste qui a, en quelques années à peine, révolutionné la façon dont on peut, en dessinant, raconter la grande Histoire. Avec  Murena, il a coupé les ponts, en quelque sorte, avec la manière respectueuse, quelque peu rigide aussi, manichéenne souvent, de ses prédécesseurs. On était loin, et tout de suite, avec lui de Jacques Martin et de ses suiveurs. Et le style qu’il a plus que contribué à créer a fait bien des émules parmi ses collègues.

C’est dire que, pour le remplacer après sa mort, le scénariste Jean Dufaux aurait pu faire le  choix d’un artiste capable de se fondre dans l’univers de Delaby, et de continuer la série exactement dans la même veine graphique.

Mais telle n’a pas été sa volonté, fort heureusement ! Et le  dessinateur qu’il a choisi pour continuer l’œuvre admirable entamée avec Delaby ne se contente pas du tout de reproduire le style de son prédécesseur.

Le pari était osé. Et il se révèle réussi !

Theo respecte, certes, l’ambiance graphique de Delaby. Mais la mise-en-scène qu’il pratique, graphiquement, est fort différente… Il y a bien évidemment une continuité immédiatement visible dans les visages, même si celui de Murena se découvre quelque peu différent. Moins sûr de lui, peut-être… Et c’est surtout dans les décors, dans les plans d’ensemble que Theo fait preuve de personnalité.

Il prend la suite de Delaby, il ne le remplace pas…. Et dans cet épisode, le symbolisme est omniprésent. Murena n’est plus que l’ombre de lui-même… Ses retrouvailles amicales avec Néron ne peuvent que déboucher sur sa déchéance, une déchéance physique, d’abord, une déchéance morale, ensuite, une déchéance de la mémoire, aussi…

Cet album qui, pourtant, s’inscrit dans la suite des épisodes précédents, ressemble  terriblement à une nouvelle série naissante ! C’est bien de renaissance, qu’il s’agit, mais d’une renaissance dans laquelle Jean Dufaux voit le disparu, Delaby, laisser lentement la place à une autre complicité…

 

Avec Dufaux, il a toujours été hors de question de créer des personnages monolithiques.

C’est vrai pour Murena qui, dans ce  » Banquet « , reste séduisant, très charnel, très charismatique, mais qui, en même temps, montre en pleine lumière ses failles… Un peu comme si le corps continuait à éblouir, alors que l’esprit, lui, est en quête de lui-même.

Theo, par son dessin, accompagne à  la perfection cette volonté du scénariste de montrer des êtres vivants, avec leurs contradictions, avec leurs passés multiples, avec  leurs déchirures, donc leurs qualités et leurs défauts.

C’est flagrant, par exemple, dans l’approche que les auteurs ont du personnage de Néron. Il reste, dictateur impitoyable et cruel, l’enfant trahi qu’il a été… Et le dessin de Theo, à ce titre, est d’une superbe expressivité. On pourrait presque dire qu’il dessine les expressions au-delà de l’apparence. Dans le rendu des regards de Néron s’expriment, de manière immobile, les gestes qu’il va oser et imposer…

C’est que, pour parler de la grande Histoire, pour que le récit touche les lecteurs d’aujourd’hui, il faut dépasser la seule anecdote. Et dans ce livre où on parle de drogue, de mysticisme, donc de religions, de complots, de lâchetés et de trahisons, de vanité conduisant au pouvoir, de pouvoir menant à la lassitude, nombreuses sont les références au monde qui est le nôtre, celui d’un vingt-et-unième siècle dans lequel les dictatures de la folie se multiplient.

Pour rendre ces références présentes sans qu’elles soient pesantes, Theo a choisi, avec un indéniable talent, de privilégier, dans chaque page, l’émotion. C’est elle qui jaillit des mots de Dufaux pour prendre vie au long d’un graphisme lumineux et proche, tout le temps, de l’humain et de ses réalités physiques et morales.

Theo: les personnages

Theo: l’émotion

 

 

Parler de ce Murena-ci sans aborder la présence essentielle de  la couleur me semble impossible.

Là aussi, il y a rupture, mais une rupture tranquille et nécessaire, avec les albums précédents. Bien sûr, cette couleur, due aux pinceaux de Lorenzo Pieri, participe pleinement à l’ambiance voulue par Dufaux et Theo.

Bien sûr aussi, le  coloriste utilise l’art du clair-obscur pour donner de la profondeur aux dessins qui montrent des scènes aux nombreux personnages.

Mais il y a dans la palette de ce coloriste un plaisir, presque abstrait parfois, à privilégier le trait volontaire de Theo tout en y ajoutant des lumières qui en accentuent à la fois les mouvements et les expressions.

Cet album, en fait, est une belle histoire d’amitié entre trois artistes qui, à aucun moment, n’ont oublié dans leur travail l’exceptionnel Delaby mais parviennent, en même temps, à se faire complices d’une renaissance parfaitement aboutie !

Theo: la couleur

Murena : une série mythique, je le disais… Une série dans laquelle Philippe Delaby sera toujours présent… Une série, surtout, qui revit, rejaillit, et se dévoile, dans cet épisode, d’une humanité symbolique absolument exceptionnelle.

Ce   » Banquet  » réinvente un peu Murena, et d’ores et déjà on ne peut qu’en attendre la suite…

 

Jacques Schraûwen

Murena : chapitre dixième – Le Banquet (dessin : Theo – scénario : Jean Dufaux – couleurs : Lorenzo Pieri – éditeur : Dargaud)

 

Theo: prendre la suite de Delaby
Theo: une renaissance
Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Un album,une exposition à Bruxelles,

une interview du scénariste

 

 

J’ai, en son temps, dit ici tout le bien que je pensais du premier tome de cette série. Et ce deuxième volume est tout aussi passionnant, avec des personnages qui, perdus dans une science-fiction violente, nous rappellent sans cesse notre propre époque !

 

Dans le premier tome, les auteurs installaient les personnages, sans se presser, mais en nous offrant déjà quelques scènes épiques et émotionnelles particulièrement réussies.

Des personnages qui, pour animaliers qu’ils soient, mais doués de parole, sont les miroirs à peine déformés du monde qui est nôtre, du monde, surtout, que nous sommes en train de préparer.

Le résumé du « canevas » de cette série est assez simple à faire : trois mercenaires ont été engagés par une famille riche pour les garder en vie jusqu’à leur entrée dans un sanctuaire, le Shrine, seul endroit capable de résister à des forces de la nature que tout le monde appelle  » Démons Humains « .

Dans le premier volume, les trois mercenaires, et une partie seulement de ceux qu’ils doivent protéger, arrivaient devant ce fameux sanctuaire.

Ici, dans cette suite, on les retrouve donc, soucieux d’abord et avant tout de mener à bien leur mission, et confrontés à d’autres violences qu’à celles venues du ciel et de ses perturbations climatiques.

Les auteurs nous font ainsi découvrir un peu plus du passé de ces trois héros… Un peu plus, également, de cet univers dans lequel l’humain n’est plus qu’un souvenir que la mémoire recrée sans cesse, de cette planète qui ne meurt jamais mais qui, comme toute entité vivante, évolue et accepte comme voyageurs de la vie de voir disparaître des espèces vivantes vite remplacées par d’autres…

Sylvain Runberg: le scénario
Sylvain Runberg: les démons humains

 

Il s’agit, totalement, de science-fiction, et le fait d’avoir choisi de nous parler d’un monde post-apocalyptique en prenant comme personnages exclusivement des animaux dotés de parole, de sentiments exacerbés pour la plupart d’entre eux, transforme le récit en une sorte de fable au travers de laquelle notre propre réalité se trouve représentée comme dans un miroir déformant. A peine déformant, même, au gré des thèmes abordés.

Ce monde que nous montrent Boiscommun et Runberg se nourrit de violence, d’avidité de pouvoir, de folie, de trahisons, de conquêtes, de démissions, de fuites. Tout comme le nôtre…. Et tout comme dans notre propre monde, la religion, Les Religions, plutôt, occupent une place prépondérante. Elles sont, plurielles et toutes aliénantes, et dans toutes les sphères de la population, sources d’abord et avant tout d’horreurs et d’injustices.

Sylvain Runberg: les religions

 

Cela dit, malgré la noirceur du récit, malgré le pessimisme constant qui règne dans cette série qui nous livre des portraits peu reluisants de l’humanité, Sylvain Runberg parvient à garder des fenêtres ouvertes, au fil des pages, des éclaircies, des envolées qui ne sont pas uniquement des fuites, mais qui deviennent de véritables quêtes, identitaires parfois, humanistes aussi.

Bien sûr, l’aventure règne en maîtresse absolue dans ce deuxième album. Mais s’il fallait trouver un maître-mot à l’histoire qui nous y est contée, ce serait, me semble-t-il, le mot  » solidarité « …

Parce que les trois personnages centraux, même mercenaires, même mercantiles, même plongés dans un univers aux impitoyables réalités, ces trois personnages ont un code d’honneur et, pour que survivre soit une réalité, ils se doivent d’agir en solidarité, entre eux, mais aussi avec ceux qui, de près ou de loin, peuvent leur être compagnons de vie.

Sylvain Runberg: la solidarité

 

 

Vous l’aurez compris, Sylvain Runberg maîtrise parfaitement son sujet.

Il en va de même pour Olivier Boiscommun, dont le dessin, extrêmement expressif, ne s’encombre pas de décors trop nombreux, de manière à mettre en avant, toujours, ses personnages.

Dessinateur du mouvement, il s’est également amusé, dans ce  » Maître du Shrime « , à créer des environnements colorés, picturaux, qui, justement, permettent d’estomper les décors, parfois, au profit des visages et du rythme.

Et il est normal, dès lors, et particulièrement bienvenu, qu’une exposition soit consacrée aux planches originales de ce livre. Une exposition dans un lieu extraordinaire uniquement consacré à la défense de la bande dessinée dans tous ses états, le Centre Belge de la Bande Dessinée.

Sylvain Runberg: l’exposition

Que vos pas, donc, vous mènent jusqu’au Centre Belge de la Bande Dessinée… Que vos yeux s’attardent sur les deux albums du  » Règne  » déjà paru… Et que vos impatiences naissent de vite en découvrir la suite !…

 

Jacques Schraûwen

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine (dessin : Olivier Boiscommun – scénario : Sylvain Runberg – éditeur : Le Lombard – 

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 20 novembre)

Quipou

Quipou

Un auteur belge, une chronique qui le laisse parler…

Un livre 100% belge… Deux adolescentes, Lea et Iloa, une Française et une Inca, se retrouvent unies au-delà des siècles et des cultures pour retrouver, ensemble, les routes de l’existence et de la mort… Un livre dense, intelligent, lumineux, dans lequel le fantastique et le réel se mêlent intimement !

 

C’est en 2015 qu’était paru le premier volume de ce  » Quipou « , sous le titre  » L’ombre Inca « , et j’avais eu le plaisir de le chroniquer et d’en rencontrer l’auteur. Deux ans plus tard, les aléas de l’édition font qu’aujourd’hui un autre éditeur a pris cette histoire en charge et a permis à Benoît Roels d’aller au bout de son histoire, en une très réussie intégrale… Une histoire qui mêle l’adolescence vécue de nos jours et celle qui fut vécue, à l’autre bout de la terre, il y a des siècles…

Léa, Française atteinte du syndrome d’Asperger, ne se souvient que très peu de ses origines péruviennes. Adoptée, elle a construit, avec sa mère, une existence plus ou moins  » normale  » en France. Plus ou moins, parce qu’elle ne réussit pas, du fait de son intelligence  » différente  » à nouer des liens, à créer des relations humaines basées sur le respect mutuel. Harcelée, parfois, par ses compagnes de classe, elle l’est aussi par des cauchemars qui lui donnent l’impression de vivre une autre vie que la sienne, celle d’Iloa, une jeune Inca promise à la mort, en sacrifice aux dieux et à leurs pouvoirs.

L’histoire de Quipou, c’est donc celle de Léa… Une Léa qui, à la suite d’un accident, va se retrouver dans le coma et avoir la certitude qu’une autre existence côtoie la sienne, ne fait plus qu’une avec elle.

Et cette certitude va la conduite, au Pérou, sur les traces d’Iloa… Sur les traces, aussi, de son père qu’elle n’a plus vu depuis bien longtemps. Sur ses propres traces, finalement, en des routes où vie et mort se superposent dans une espèce de persistance de la conscience…

Ce livre, vous l’aurez compris, au-delà de l’aventure quelque peu mystérieuse, fantastique, voire ésotérique, nous parle de la foi. De la foi plurielle, plutôt, sans dogmes ni diktats. Une foi qui, aux quatre horizons de la planète, s’ouvre à des réflexions qui parlent de réincarnation, par exemple.

Le  parti pris de Benoît Roels est de croire en cette conscience de Léa devenant double. Mais, en même temps, de ne pas fermer la porte à la science et au doute. Un doute incarné par la mère de Léa, un doute renié par son père, tout au long d’une quête initiatique qui, parfois, se fait aventure historique,  parfois aussi polar presque sociologique, parfois enfin description, de l’intérieur, ce qu’est l’adolescence, de ce qu’est l’éducation, de ce qu’est la transmission de valeurs humaines et humanistes.

Benoît Roels: foi, croyance, doutes…

 

Benoît Roels: les parents et leurs valeurs

 

Pour Léa, Iloa, cette jeune Inca morte depuis bien longtemps, est une amie tangible… Une amie qui accompagne chacun de ses pas… Une amie qui lui parle de sa mort, volontaire, en d’autres temps, un suicide qui, sans doute, l’empêche de rejoindre les territoires qu’on ne sait pas, qu’on ne dit pas, ceux de l’ailleurs…

Le fil conducteur de cet album, c’est l’objet qui lui donne son titre : le Quipou. Une ceinture faite de corde à nœuds, et qui raconte  une histoire, un itinéraire… Un livre, en quelque sorte, qui n’en a nullement l’apparence…

Un symbole, surtout, puisqu’il y a bien, de par la position de chaque nœud et de par leur agencement, un récit, mais aussi un  » chemin « … Et c’est bien de chemins qu’il s’agit, avant tout, dans ce livre, des chemins de vie, des vies toutes différentes les unes des autres, mais toutes, étrangement parfois, dépendant les unes des autres.

Parce que la force de Benoît Roels, c’est de parvenir à nous faire plusieurs récits, et que tous aient leur importance, et à réussir à ce que tous les personnages suivent, finalement, leur propre quipou, en des quêtes identitaires tantôt conviviales, tantôt opposées.

Benoît Roels: tous les symboles du quipou, ceinture et chemin…

 

La force de Benoît Roels, également, c’est de construire sa narration par le dessin, certes, mais aussi et surtout comme un metteur en scène, par le talent qu’il a à ce que chaque personnage ait sa propre manière de parler. C’est presque en tant que dialoguiste, en effet, qu’il fait évoluer son histoire, et on entend, en lisant ses textes, les intonations différentes de chaque interlocuteur, leur manière différente de parler, d’agencer les mots…

Au niveau du dessin, il y a la même volonté, chez Roels, qu’au niveau de l’écriture, celle de permettre au lecteur de deviner et de comprendre les sensations et les sentiments de tous ses personnages. Et pour ce faire, Roels s’est fait le chantre du  » regard « … Ce sont en effet eux, tout au long de cet album, qui définissent les protagonistes, qui en délimitent les présences, les importances… Et dessiner ainsi les regards, pour Benoît Roels, c’est s’approcher au plus près de ses  » acteurs  » et nous offrir à nous, lecteurs, la sensation d’en être tout aussi proches…

Benoît Roels: les dialogues
Benoît Roels: les regards

 

Le graphisme de Benoît Roels s’inscrit résolument dans ce qu’on pourrait appeler une tradition réaliste classique. N’oublions pas qu’il fut, en son temps, adaptateur en bande dessinée de romans pour la jeunesse écrits par des auteurs extraordinaires comme Foncine et Dalens, et illustrés par deux dessinateurs qui ont marqué leur époque de manière indélébile, Pierre Joubert et Pierre Forget.

Avec un tel style classique, un style qui permet une lecture immédiate, sans difficulté visuelle, on pourrait avoir peur de se trouver, graphiquement, dans du tout-venant. Mais il n’en est rien, que du contraire, parce que Benoît Roels est aussi un coloriste de talent. Ce qui caractérise ce Quipou, au-delà de l’histoire, au-delà du dessin, au-delà du fantastique omniprésent, au-delà de la puissance des regards de page en page, c’est la lumière des couleurs qui font plus que créer l’ambiance, qui la précèdent, en quelque sorte. Feuilleter cet album avant de le lire, c’est ressentir, déjà, les différents lieux racontés et décrits, les différents moments dessinés et montrés…

Benoît Roels: le dessin et la couleur

Benoît Roels a réussi son pari, avec ce livre : raconter une histoire passionnante qui aborde des tas de thèmes aussi importants que la transmission, la foi, l’adolescence, la différence, l’acceptation des cultures des autres…

Et ce Quipou est, vraiment, un chemin de mots et d’images qui mérite, assurément, qu’on s’y attarde, qu’on en souligne la beauté et la qualité…

 

Jacques Schraûwen

Quipou (auteur : Benoît Roels- éditeur : sandawe.com)

Montana 1948

Montana 1948

Montana 1948, c’est l’Amérique profonde de l’après-guerre, avec ses routines loin des idéologies citadines… Le tout vu au travers des yeux d’un adolescent… Ecoutez, dans cette chronique, l’interview de son auteur!

 

 

David Hayden, le fils du shérif d’une petite bourgade du Montana, va vivre, dans ce livre, un été qu’il n’oubliera plus jamais. Une jeune Indienne accuse son oncle de viol. Cet oncle, héros de la guerre, est une des figures emblématiques de la ville, de la région… Mais le shérif, son frère donc, se doit d’enquêter, de chercher à la fois la vérité et la  justice… Il en résulte un conflit sans retour entre ces deux adultes, avec en arrière-plan la présence d’un grand-père plus patriarche qu’aimant, le tout regardé par un enfant qui devient adolescent en perdant à la fois ses illusions et ses certitudes…

Nicolas Pitz, jeune auteur bruxellois, aime à se plonger dans des histoires qui naissent des relations imposées par l’appartenance à une famille, et il a trouvé, dans le roman qu’il adapte ici, un miroir à ses propres intérêts, à ses propres questions.

Sans aucun manichéisme, il nous montre, en des dessins qui, de par leur simplicité comme de par la simplicité des couleurs, réussissent à mettre en évidence le sérieux et la puissance du propos, il nous dévoile un monde dans lequel le racisme est ordinaire, un univers qui, cherchant à oublier les horreurs d’une guerre qui vient à peine de se terminer, ne veut pas voir les errances de sa propre histoire…

Nicolas Pitz: Le thème de la famille

 

 

Construit à partir de souvenirs, le récit que nous offre Nicolas Pitz ne cherche à aucun moment à éblouir par une quelconque virtuosité narrative. On sent son travail extrêmement respectueux de l’œuvre originelle.

Et le récit qu’il partage ainsi avec nous est véritablement passionnant, dans la mesure où il ne se contente pas de nous plonger dans les dérives d’une famille qui se déchire à cause de l’affrontement entre une certaine tradition et une pensée libre et humaniste. C’est un livre qui est aussi un vrai polar, presque politique à certains moments même. Un polar sérieux, mais en même temps rythmé par un véritable humour, discret certes, mais qui participe pleinement au thème, à savoir l’observation, par un enfant, d’un monde adulte aux mille compromissions.

Il est évident, également, que le roman à l’origine de cet album est né de souvenances vécues. Et la force et le talent de Nicolas Pitz, c’est de parvenir à rendre universelles les réflexions du roman, à permettre, de par sa construction narrative, à ce que chacun puisse se reconnaître dans cette histoire où l’enfance, lentement, laisse la place à un âge dans lequel la pensée et l’opinion doivent jouer un rôle central.

Le roman est une œuvre autobiographique, sans aucun doute. Et le gamin qui y vit pour faire mieux que survivre, n’a pu, adulte, que se révéler différent de ce qu’il a été obligé de regarder de tout près… On ne ressort jamais intact des réalités familiales…

Nicolas Pitz: de l’enfance à l’âge adulte

 

 

Le dessin de Nicolas Pitz, je le disais, est simple. Mais cela ne l’empêche pas, loin s’en faut, d’être extrêmement lumineux, et de participer pleinement au rythme du récit. L’auteur s’est amusé à placer, ici et là, dans le décor souvent, des éléments qui font que l’époque, la fin des années 40, est bien présent, tangible. Une couverture de Superman, par exemple, nous montre que le héros de ce livre est aussi et d’abord un enfant.

Il y a, dans le trait de Nicolas Pitz, une simplification des décors qui n’est jamais une épure. Il y a dans son trait une volonté, également, de ne pas être expressif au travers des visages ou des attitudes.

Par contre, il y a un travail remarquable autour du regard, des regards pluriels ! Ce sont eux, celui du gamin, celui de son père, de sa mère, de son oncle, le regard des Indiens, les regards, en fait, de tous les protagonistes, importants ou secondaires, ce sont ces regards-là qui parviennent à restituer les sentiments profonds qui animent tous les personnages.

Nicolas Pitz: les regards

Roman graphique, puisque à  la fois « littéraire » par le livre de départ et « dessiné » par le livre d’arrivée, ce  » Montana 1948  » est une réussite à tous les niveaux. Nicolas Pitz est de ces auteurs qui font plus que des promesses, et dont les prochains albums, très certainement, réussiront encore à nous étonner !

Un livre à lire, un auteur à suivre !…

 

Jacques Schraûwen

Montana 1948 (auteur : Nicolas Pitz d’après le roman de Larry Watson paru aux éditions Gallmeister – éditeur : Sarbacane)

Momo

Momo

Une histoire tendre… souriante… Pour tous les publics… Et c’est d’enfance que brilleront les yeux de tous les lecteurs de ces deux albums tout simplement réjouissants…

 

 

Momo, c’est une petite fille, espiègle, futée, indépendante, sans aucune timidité, loin de là ! Elle vit dans une petite ville de Normandie (un gros village, plutôt…). Pas de maman, mais un papa marin qui, à chacun de ses départs en mer, laisse Momo sous la garde bienveillante d’une grand-mère qui, elle aussi, a son franc-parler.

Et on voit vivre cette petite fille dans cette bourgade, au jour le jour, on la voit en colère, on la voit courageuse et apeurée quand il s’agit d’affronter le poissonnier et sa grande barbe, on la voit étonnée quand elle croise la route d’une adolescente rebelle fumant sa cigarette, les yeux perdus dans le vague, on la voit émue quand elle parle avec sa grand-mère de son grand-père décédé, on la voit bagarreuse avec des garçons qui ne veulent pas d’elle dans leurs jeux, on la voit peureuse quand elle rencontre un sdf chevelu et sale mais tranquillement philosophe.

Et puis, on la voit perdue, totalement, lorsque sa mammy meurt, et qu’elle se retrouve, elle, haute comme trois pommes, prise en charge par tout le village et, plus spécifiquement, par celui qui lui fait toujours un peu peur, le poissonnier…

Ce qui frappe dans ce livre, c’est la présence forte de plusieurs personnages secondaires, sans lesquels l’histoire ne serait que mièvre, sans doute. Les jeunes du village qui cherchent la baston pour passer le temps et oublier leur ennui, par exemple, ont une importance qui s’avère capitale pour l’évolution de Momo.

Ce qui frappe aussi, c’est l’universalité des souvenirs qui sont racontés, des souvenirs qui deviennent réminiscences chez chaque lecteur. Même si l’enfance de Momo n’appartient qu’à elle, on ne peut qu’y retrouver, quel que soit le lieu où on a grandi, des ressemblances avec nos propres enfances, des enfances toujours plurielles, comme sont pluriels, toujours, les sentiments que vivent un enfant !

Rony Hotin: les souvenirs

 

 

Dans ce diptyque, ce qui frappe aussi, c’est la justesse de ton, dans le scénario comme dans le dessin. Tous les thèmes abordés, et ils sont nombreux, le sont simplement, à taille d’enfant, mais avec des connotations adultes évidentes.

Jonathan Garnier, dans son scénario, nous parle du partage, du manque de rancune entre enfants… Il nous raconte l’amitié, celle qui réussit à dépasser toutes les apparences souvent mensongères… Il nous émeut en nous racontant l’absence, la mort, et tous les sentiments qui en découlent dans l’âme d’un enfant, dans le regard d’adultes… Il parvient ainsi à dépasser ce qui aurait pu n’être qu’une histoire jolie mais anecdotique pour nous offrir, avec simplicité, un véritable livre qui nous parle de la communication, au sens le plus large du terme, entre les êtres humains, quels que soient leurs appartenances sociales ou leurs âges…

Pour réussir ce pari, pas évident, il fallait un dessinateur capable de se fondre dans le récit de Jonathan Garnier, mais capable aussi de mettre en scène, avec des angles variés, cette histoire. Et c’est bien en metteur en scène que Rony Hotin s’est totalement plongé dans l’aventure de Momo, dans cette errance d’une enfant en des moments de douleur où, doucement, s’estompe justement l’enfance…

Son dessin, moderne et simple, privilégie les mimiques aux décors, les personnages aux environnements, et parvient à être ainsi terriblement expressif. Rony Hotin, venu du monde de l’animation, est, sans aucun doute possible, un enfant des dessins animés japonais qui ont envahi, lorsqu’il était enfant, les écrans de toutes les télévisions du monde. Mais il réussit, malgré tout, malgré cette influence, à nous enfouir véritablement dans la Normandie. Sans que ce soit une boutade, je qualifierais ces deux albums, graphiquement, de  » mangas normands « …

Et puis, il y a aussi, dans son dessin, des références autres que japonaises… On peut ainsi apercevoir un petit hommage furtif au génial Topor…

Rony Hotin: metteur en scène…
Rony Hotin: un manga normand!

 

Momo, c’est une bande dessinée atypique… C’est, surtout, une bande dessinée qui parle à tout le monde, parents, enfants, grâce à un langage simple, tant littérairement que graphiquement. Simple, mais jamais simpliste !

Tendresse et émotion se mêlent à la nostalgie, et je pense que peu de gens réussiront à ne pas se sentir émus à la lecture de ce diptyque. Deux albums, oui, pour une histoire complète, pour le récit d’une enfance se faisant peu à peu adolescence…

Sans aucun tape-à-l’œil, mais avec un véritable amour pour leurs personnages, Garnier et Hotin nous font le cadeau, avec Momo, d’un superbe rayon de soleil poétique !…

 

Jacques Schraûwen

Momo (deux volumes – dessin : Rony Hotin – scénario : Jonathan Garnier – éditeur : Casterman)

Les Reflets Changeants

Les Reflets Changeants

Trois personnages, trois âges, de la jeunesse à la vieillesse, le temps qui passe, l’amour comme horizon à sans cesse redécouvrir, et le midi de la France…

Un superbe roman graphique, humain, poétique, quotidien…

Il y a Elsa, 22 ans, ronde et amoureuse d’un garçon dont on devine qu’il a des addictions qui le détruisent, et la détruisent, elle aussi… Et il y a un autre amour naissant, et les questions qu’elle se pose sur son devenir.

Il y a Jean, 55 ans, séparé, adorant sa fille, mais rêvant aussi et surtout à des ailleurs au gré des vagues et de leurs possibles voyages… Et il y a les conflits qui le poussent, parfois, à des mots qui lui deviennent des regrets.

La force de cet album  » choral « , c’est de parvenir à mettre en parallèle ces trois êtres humains, et à réussir à ce que leur rencontre n’ait rien de  » construit « , mais qu’elle appartienne, le plus simplement du monde, au fil des heures et des jours.

Aude Mermilliod aime ses personnages, elle vit à leurs côtés, elle accompagne leurs gestes, leurs doutes, leurs rêves et leurs démissions… Et elle nous les fait aimer, par petites touches, par chapitres qui, tous, prennent le temps de nous glisser à notre tour aux côtés tantôt de Jean, tantôt d’Elsa, tantôt d’Emile.

Aude Mermilliod: les personnages

 

Ce livre qui rend hommage, de par son titre, à  » La Mer  » de Charles Trenet, se révèle, en fait, un triple miroir, et de chacun de ces miroirs jaillissent d’infinis reflets, sans cesse mouvants.

La grande et belle caractéristique de ce livre, c’est aussi qu’il se conjugue, certes, au rythme de trois âges, mais d’abord et avant tout à taille humaine. Et cette volonté de l’auteure de se contenter, d’une certaine manière, de nous montrer vivre des gens qu’elle aime, cette volonté, donc, devient aussi celle de ne porter aucun jugement quant aux passés, aux attitudes, aux révoltes ou aux silences de ses trois personnages. Emile, par exemple, le vieil homme, pourrait être montré comme un affreux raciste. Mais le regard que pose sur lui Aude Mermilliod est un regard sans violence, sans réprimande… Elle a décidé d’éviter tout manichéisme, et c’est ce qui rend, sans doute, son livre particulièrement attachant, puisqu’il permet à tout un chacun, finalement, d’entrer, du regard et de l’esprit, dans le récit pluriel qu’elle nous propose.

Le lecteur se reconnait dans les reflets changeants des trois (anti-)héros de ce livre, et chacun se retrouve ainsi confronté, en douceur, à ses propres errances.

Aude Mermilliod: des personnages sans manichéisme

 

 

Ce qui fait toute la beauté, aussi, de ces  » Reflets changeants « , c’est le fil conducteur des trois destins qui nous sont offerts, un fil conducteur qui, sans mièvrerie, nous rappelle que toute existence pourrait peut-être se résumer à la force des sentiments qu’elle éprouve et qu’elle fait éprouver à son égard.

Emile aime, par-dessus tout, son épouse, et c’est cet amour qui va motiver ses décisions les plus définitives.

Jean aime sa fille comme un trésor découvert à l’aube presque de sa vieillesse, mais il va devoir choisir d’autres voies pour que cette passion ne s’étiole pas.

Elsa est amoureuse d’un garçon qu’on ne voit pratiquement pas, mais c’est un autre amour qui va la révéler à elle-même, tout en lui permettant, aux miroirs qu’elle croise, de se découvrir belle et désirable.

Aude Mermilliod: l’amour

 

 

 » Les Reflets Changeants « , c’est une des excellentes découvertes à faire, en cette rentrée littéraire qui voit se multiplier, sur les étals des librairies de toutes sortes, des centaines de titres différents.

C’est un récit à la fois tendre et poétique, à la fois émouvant et passionnant, à la fois littéraire et visuel.

C’est une réussite qui naît, aussi et surtout, d’une osmose parfaite (il n’y a pas d’autre mot), entre le dessin, la couleur et le texte. Ces trois éléments (trois, comme les personnages…) sans cesse mêlés créent un rythme qui est celui du temps qui passe.

Mourir, cela n’est rien, disait Brel. Mais vieillir…

Elsa, Jean et Emile, sur les chemins de l’existence, se retrouvent à trois endroits différents. Mais de là où ils sont, ils peuvent, librement, se regarder vivre les uns les autres, et se vouloir complices aussi de leurs existences parallèles.

Vieillir, finalement, est un voyage inhérent à l’humanité, et ce livre, à ce titre, est superbement humaniste…

 

Aude Mermilliod: le dessin

 

Jacques Schraûwen

Les Reflets Changeants (auteure : Aude Mermilliod – éditeur : Le Lombard)