La Piste Cavalière

La Piste Cavalière

Le cheval est sans doute la première des passions de Michel Faure, l’auteur de cet album… Un auteur que vous allez pouvoir écouter dans cette chronique.

 

Au centre de cette histoire, il y a deux femmes, très différentes, physiquement et mentalement, l’une de l’autre mais unies par la même passion pour les chevaux et par un amour lumineux. Rose-Mai et Betty gagnent leur vie en aménageant des terrains consacrés à des manifestations hippiques.

Au centre de cette histoire, outre ces deux femmes, il y a toute une galerie de personnages qui, tous, ont une existence, une réalité, une vérité, un poids. A commencer par le grand-père de Rose-Mai dont les souvenirs, hauts en couleurs, parlent d’Algérie, de chevaux, d’emprisonnement, de liberté… Mais il y a aussi Lulu, Gilbert… Il y a Henri, un avocat qui, dans sa propriété, accueille des migrants, des réfugiés. Et puis un couple de grands bourgeois chez qui les deux filles viennent travailler et avec qui, très vite, les conflits vont naître.

Il y a enfin une enquête policière, un flic particulièrement rébarbatif qui va se révéler, un peu comme chez Audiard, très différent de ce qu’il a l’air d’être.

Et ce sont tous ces personnages qui construisent l’intrigue, qui en élaborent l’ambiance, qui en assument les rebondissements. Et si la sauce prend, et elle prend bien, c’est grâce au travail sur les mots, sur les dialogues, effectué par Michel Faure. Par le fait, aussi, que le monde du cheval, bien évidemment, est un univers qu’il connait à la perfection.

Michel Faure: Les dialogues

En définitive, c’est pourtant le cheval, essentiellement, qui est le fil conducteur du récit. Et le regard que Michel Faure pose sur cette haute bourgeoisie intéressée par le seul gain est un portrait au vitriol, parfois à la limite de la caricature mais sans que cela ne soit pesant, un portrait que l’on sent nourri par une vraie connaissance de  » ces gens-là « , pour pasticher quelque peu Jacques Brel.

Et c’est le sauvetage d’un cheval blessé qui est le déclencheur essentiel de l’intrigue. Des intrigues, plutôt, tant il est vrai que Faure, même si l’histoire qu’il nous raconte est  » linéaire « , aime les digressions. Des digressions humanistes, qui parlent de racisme, de tolérance, de liberté, de sexualité, de vie, de mort. Son livre, comme souvent chez lui, est une fable qui, à partir de l’animalité du cheval, s’adresse à l’humanité de ses protagonistes. Parce que, toujours, c’est à taille humaine que Michel Faure crée les récits qu’il a envie de partager avec nous.

Michel Faure: un cheval blessé…

 

A taille humaine, oui… Ce qui permet à Faure de ne pas nous découper un scénario en séquences, mais bien plus en tranches de vie, en moments d’existence, qui, mêlés, finissent par former la trame d’un monde complexe parce qu’ambigu, toujours, un monde dans lequel les apparences sont battues en brèche, tout comme les préjugés de toutes sortes.

Pour ce faire, Michel Faure a un dessin qui parle au lecteur, immédiatement, un dessin qui n’a nul besoin d’effets spéciaux dans les cadrages ou dans les perspectives pour se révéler efficace. Efficace, oui, et surtout attachant !

Un dessin qui doit également beaucoup à la couleur, une couleur omniprésente mais sans cesse changeante, comme le sont les paysages dans lesquels Faure balade ses héroïnes. Il y a de la lumière, jusque dans les sous-bois, il y a les scènes plus intimistes dans lesquelles les ombres prennent un peu plus de place. Il y a, de toute façon, grâce à cette couleur, un rythme qui ne peut que faire aimer l’histoire de cette piste cavalière, de cette jument blessée, et du poulain à qui elle donne vie. Une vie qui apparaît en même temps que le départ du grand-père dans un ailleurs définitif…

Et puis, dans le dessin de Faure, il y a l’importance capitale des regards, des regards qui, dessinés, accrochent ceux des lecteurs, et lui permettent ainsi d’aller au-delà du simple graphisme pour pénétrer, silencieusement, dans la vérité des personnages.

Michel Faure: le dessin et la couleur

 

Michel Faure: le dessin, les regards…

Dans la lignée de Giraud ou de Palacios, œuvrant aussi comme peintre parfois plus que comme dessinateur, Michel Faure est de ces artistes qui donnent leurs lettres de noblesse à la bande dessinée. Bien sûr, il a ses obsessions graphiques et narratives, et je pense que, pour lui, faire une bd sans animal, sans cheval surtout, s’avérerait impossible.

C’est sa marque de fabrique, mais c’est surtout, pour lui, l’occasion, toujours, de nous raconter des histoires qui parlent plus à l’âme qu’à la raison.

C’est ce qu’il fait dans cette piste cavalière, et c’est ce qu’il y fait extrêmement bien !

 

Jacques Schraûwen

La Piste Cavalière (auteur : Michel Faure – éditeur : Glénat)

Pico Bogue : 10. L’Amour De L’Art

Pico Bogue : 10. L’Amour De L’Art

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site de la RTBF, le mardi 26 décembre 2017 à 11h16

 

Pour bien terminer l’année et bien commencer la suivante, voici un livre indispensable ! Tendresse, humour, intelligence et poésie vous y attendent ! Avec une question essentielle, amusante et amusée: qu’est-ce que l’art!…

 

Dès le départ de cette série, j’ai été séduit par son graphisme, dans la filiation de Sempé, par ses dialogues qui se révélaient cousins de Mafalda et de Snoopy. Cela faisait bien longtemps qu’aucune suite de  » gags  » en une page (ou en une demi-page…) n’avaient éveillé ainsi ma passion ! Et j’en avais parlé ici-même.

On aurait pu croire, au fil du temps, au fil des albums donc, que cette veine originelle, de tendresse, d’observation amusée d’un monde qui est le nôtre, que tout ce qui faisait l’inventivité et la fraîcheur de cette série allait s’essouffler, perdre de ses sourires et de son mordant, de sa spontanéité… Il n’en a rien été, et il n’en est toujours rien, que du contraire !

Pico Bogue, ses copains de classe, sa petite sœur Ana Ana, son institutrice, ses parents, tout ce petit monde continue à observer notre société et à nous pousser, ainsi, à mieux la regarder, à enfin la voir, telle qu’elle est peut-être, telle qu’elle pourrait être sans doute.

Dans cet album-ci, le monde de Pico Bogue évolue quelque peu. Bien sûr, il possède toujours la même passion des mots, de leurs origines, et donc de toutes leurs possibilités de significations. Mais cette passion devient aussi celle de sa petite sœur Ana Ana.

Ana Ana qui, deuxième évolution de cette série, occupe une place de plus en plus importante. Il faut dire qu’elle le mérite, cette petite fille aux éclats de rire tonitruants, et dont on se demande si elle est capable d’être triste  un jour…

La troisième évolution se situe, elle, dans le thème abordé tout au long de cet album. Un thème sérieux, pratiquement philosophique, essentiel même, une question que chacune et chacun se pose un jour ou l’autre : qu’est-ce que l’art ? Un thème, n’ayez pas peur, qui évite tout verbiage inutile pour ne s’attarder que sur ce qui caractérise totalement tous les personnages de cette série : le besoin de l’enfance de rester l’enfance, et donc de trouver rêves et jeux, amusements et partages dans tout, même dans ce qui pourrait ressembler à une obligation, familiale ou, ici, scolaire.

Parce que si tous ces enfants se mêlent du  » grand art « , c’est parce qu’ils doivent, pour leur fête scolaire, réaliser chacun une œuvre d’art, tout simplement ! Et ce qu’ils découvrent, en définitive, c’est que l’art est, par définition, impossible à définir, multiforme et, surtout, uniquement capable d’émouvoir à partir du moment où l’œuvre naît d’une émotion !

 

On a un peu l’impression avec cet  » Amour de l’art  » que les auteurs deviennent un peu plus adultes dans leurs choix narratifs. Mais ce n’est  qu’une apparence, parce que l’essentiel reste le regard que pose tout un chacun sur l’art, l’enfance, et donc l’enfance de l’art… On pourrait presque résumer le propos de ce livre de cette manière : si l’art, c’est de raconter des histoires, s’il dépend à la fois de l’éducation et de la sensibilité personnelle, s’il ne peut jamais n’être qu’une  » fonction « , l’essentiel reste, toujours :  » être joyeux tous ensemble  » !

Et encore une fois, j’insiste, c’est bien de plaisir, de rires, de sourires, de joie de vivre, d’étonnements communicatifs qu’il s’agit dans ce dixième volume consacré aux mille quotidiens de Pico Bogue et de tous ceux qui l’entourent. S’amuser ne devrait pas empêcher de réfléchir et de chercher à recréer dans la grisaille des jours quelques arcs-en-ciel qui ne demandent qu’à prendre vie !

C’est peut-être cela, finalement, la  » morale  » de Pico Bogue : donnons vie à tout ce qui peut nous rendre heureux !

 

Jacques Schraûwen

Pico Bogue : 10. L’Amour De L’Art (dessin : Alexis Dormal – scénario : Dominique Roques – éditeur : Dargaud)

Plus près de toi

Plus près de toi

Nombreux ont été, pendant la deuxième guerre mondiale, les militaires venus d’Afrique pour défendre ce qui était leur patrie, la France !… C’est à une partie d’entre eux que s’intéresse ce superbe livre, premier d’un diptyque…

 

          Plus près de toi©Dupuis

 

1939, au Sénégal. Addi est séminariste, il va bientôt devenir prêtre. Mais il est Français, aussi, et ce pays, qui vient d’entrer en guerre avec l’Allemagne, a besoin de lui ! Après son père qui s’était retrouvé dans les tranchées de 14-18, voilà donc Addi obligé d’abandonner sa soutane et de porter un uniforme français.

Le voilà surtout obligé de quitter son Afrique pour aller se battre en Europe.

Se battre, oui, avec son lot d’horreurs, de balles tirées à bout portant par des Allemands vainqueurs dans la tête de ces soldats à la peau noire ou brune qui ne sont, pour eux, que des sous-hommes.

Se battre, oui, mais si peu, puisque, avec ses compagnons d’infortune, tous venus d’Afrique, qu’elle soit du centre ou du nord, il est fait prisonnier, et envoyé dans un camp à Guingamp, dans une Bretagne battue par le vent et la pluie.

Un camp de « nègres » et de « bronzés » en pleine Bretagne, c’est une réalité historique, oubliée de nos jours. Une réalité qui, sans aucun doute, méritait d’être racontée…

          Plus près de toi©Dupuis

 

Et Kris, le scénariste de cet album, premier d’un diptyque, a décidé de décrire cette vie de prisonniers africains sur le sol français en utilisant la lorgnette de son talent et de son imagination par le petit bout. C’est de quotidien qu’il nous parle : la nourriture, l’horreur, la maladie, la mort, mais aussi et surtout les rapports humains. Et donc, bien évidemment, il nous montre les regards que portait la population bretonne sur ces étranges hommes à la peau sombre.

Kris utilise un langage simple, avec un humour dans ses dialogues qui dénote et rafraîchit par rapport aux quelques scènes d’horreur et de haine qu’il nous raconte.

Un langage, aussi, qui correspond très exactement à la manière dont les Africains étaient considérés, dans ces années 40… Une manière de les voir qui n’a guère chanté jusque dans des années beaucoup plus proches des nôtres ! Un langage frappé du scea de la véracité, aussi…

On parle, par exemple, des Noirs « évolués »…

On voit un missionnaire blanc, au Sénégal, dire : « Addi, c’est le plus PROMETTEUR de nos élèves africains »… Ou une Bretonne se précipiter à l’arrivée du convoi de prisonniers africains dire, le sourire aux lèvres : « je veux les voir. Je n’ai jamais vu de noir »

Un Sénégalais catholique à un Sénégalais musulman : « tu crois que ton dieu ne comprend pas la langue chrétienne » ? »

 

 

          Plus près de toi©Dupuis

 

Ce qui est frappant aussi, dans ce livre, c’est le côté charmant, charmeur du dessin, pour nous parler d’une époque qui, elle n’avait rien de charmant…

Jean-Claude Fournier est un vieux routier de la bande dessinée. Il a par exemple été un des auteurs de Spirou, il est le créateur de Bizu, des Chevaux du Vent…

C’est donc de la bd franco-belge dans toute sa splendeur. Mais avec des personnages qui, sous l’aspect très simple qu’ils ont, dans leurs proportions par exemple, réussissent toujours à être extrêmement expressifs.

Ici, pour dessiner une histoire qui, finalement, est d’un humanisme extraordinaire, et tellement important de nos jours, il a choisi un découpage tout à fait classique. Mais un découpage qui lui permet, encore plus que dans ses séries précédentes, de mettre en évidence ce qu’il veut : les regards, les sourires, et les trognes de ses personnages. Non réaliste pour une histoire à la réalité horrible, son dessin aime aussi la caricature : les « méchants » sont reconnaissables tout de suite.  Et c’est ce qui fait de cet album, aussi, un livre à lire par tout le monde, par tous les âges.

C’est un livre qui parle des Africains en Europe, du racisme donc.  Mais, étrangement, c’est d’abord un livre qui parle d’êtres humains qui se rencontrent et s’acceptent les uns les autres, au travers de moments d’humour, de tendresse, de partage, d’horreur, de larmes, de lumière et de désespérance… C’est un livre, qui nous parle, au-delà des apparences et donc des races, d’amour, tout en prenant Dieu comme fil conducteur mais ténu, quel que soit le nom qu’on lui donne…

Vivement la suite…. Qu’on devine, déjà, désespérée peut-être, puisque les premiers dessins sont, en fait, déjà la fin de l’histoire…

 

Jacques Schraûwen

Plus près de toi (dessin : Fournier – scénario : Kris – éditeur : Dupuis)

Philocomix

Philocomix

Au fil de l’Histoire, la philosophie s’est intéressée de très près au bonheur… Découvrez-en, dans ce livre à la fois sérieux et souriant, quelques portes qu’il vous appartiendra ou non d’entrouvrir…

 

Dès la couverture de ce livre, le ton est donné : 10 philosophes – 10 approches du bonheur –  » Je pense donc je suis HEUREUX !!

Dans une époque comme la nôtre, où l’information, au sens le plus large du terme, envahit tous les horizons du présent, comment l’être humain peut-il, selon l’expression évangélique consacrée, séparer le bon grain de l’ivraie ?

Les auteurs de cet album apportent leur réponse : ce n’est que par la réflexion, par la pensée, que l’être humain peut approcher du plus près ce qu’est son but dès sa naissance : le bonheur !

Je me souviens d’un professeur qui, par boutade peut-être, nous disait, à nous les boutonneux élèves adolescents des années 70, que la force de la philosophie, c’est que c’est la seule science qui sait qu’elle est inutile.

Pour Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer, la philosophie est utile. Puisqu’elle permet, grâce aux mots et aux idées, de canaliser les rêves et les attentes humaines, en un moment précis de leur histoire, de creuser ainsi des chemins nouveaux dans l’accomplissement de soi. Et ils veulent le prouver, ici, en suivant les traces de dix philosophes qui, tous, ont à la fois marqué leur époque et la grande Histoire des idées humaines.

Jean-Philippe Thivet: l’utilité de la philosophie

Jérôme Vermer: l’utilité de la philosophie

 

 

 

Le point commun entre la notion de bonheur de ces dix grands noms de l’intelligence humaine, de Platon à Nietzche, c’est de considérer ce sentiment, cette sensation, cette presque virtualité comme indissociable d’une vérité et d’une réalité collective.

Bien sûr, un autre point commun pourrait être la subjectivité inhérente à cette notion qui ne peut, incontestablement, que se définir, ou se redéfinir, en fonction du moment historique considéré. C’est ainsi que les philosophes passent d’un bonheur à prendre à un bonheur naissant du plaisir, de la nécessité du désir à l’obligation de subir, de l’importance de ne pas trop rêver à celle d’envisager déjà l’après, du pouvoir essentiel de la raison et de la dignité à celui de la conséquence… On parle de volonté s’opposant au désir, puisque la vie se doit de faire mal, par définition, on parle aussi de l’importance de s’aimer par-dessus tout !

Tous ces philosophes rencontrés dans les pages de ce livre ont en fait un point véritablement commun : celui de parler du bonheur et de le faire en passant du groupe humain à l’individu, et vice-versa.

Jérôme Thivet: la dimension collective du bonheur

Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer: la subjectivité

 

Cela dit, ce livre n’est pas un pensum, c’est un album de bande dessinée, avec une vraie dessinatrice qui est parvenue à entrer dans l’univers des deux scénaristes avec un talent très personnel. Les dessins sont simples, caricaturaux même, et c’est de leur présence, en contrepoint du sérieux littéraire de l’ouvrage, que naît le plaisir de la lecture. Comme quoi on peut se découvrir intelligent en souriant !… C’est d’ailleurs, en accompagnement du message des deux scénaristes, ce que la dessinatrice Anne-Lise Combeaud nous délivre comme indication de vie : il faut, pour s’approcher du bonheur, prendre le temps, d’abord, de s’amuser…

 

Anne-Lise Combeaud: le dessin

 

D’accord, ce Philocomix n’est pas un album habituel… Il a un aspect didactique qui, peut-être, peut rebuter quelque peu. Il est également tout sauf exhaustif, s’arrêtant par exemple à l’aube des idées et idéologies du vingtième siècle, comme l’existentialisme.

Mais, au total, il s’agit d’un livre assez ludique, à sa manière, et qui réussit à allier deux mondes qui ne se côtoient le plus souvent que par la seule force du hasard.

Une curiosité, donc, et qui mérite, assurément, d’être découverte et, ma foi, appréciée et aimée !

 

Jacques Schraûwen

Philocomix (dessin : Anne-Lise Combeaud – scénario : Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer – éditeur : Rue De Sèvres)

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat

Fin des années 20, à Paris… Le cinéma est de moins en moins un art, de plus en plus une industrie. Mais quelques-uns croient encore à la beauté de ce qu’on n’appelle pas encore tout à fait le septième art…

 

 

     La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

 

Parmi eux, Célestin, qui a quitté sa province, sa famille, le métier qui l’attend et dont il ne veut pas, pour accomplir ses rêves dans la ville lumière. Son rêve : devenir réalisateur !

Seulement, les chemins qui conduisent à cette espérance ont beau être pavés de bonnes intentions, c’est à un univers interlope que le Gros Célestin est confronté. Il parvient à trouver du boulot dans une salle de cinéma, certes, mais une salle sans beaucoup de public… Sauf à certains moments, certains soirs, dans la clandestinité, lors de la projection de petits films érotiques.

Dans ces films, une actrice aux impudeurs tranquilles attire Célestin, qui y voit une actrice extraordinaire.

Cette jeune femme, Constance, accepte de jouer pur Célestin… Et c’est cette jeune femme envoûtante, muette, qui se trouve au centre de ce second et dernier volume.

 

 

La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

Laurent Galandon ne se contente pas de raconter une histoire qui pourrait n’être, finalement, qu’une idylle entre deux paumés de l’existence. Son scénario est extrêmement varié : il y a de l’aventure, il y a du rêe, du sentiment, du sentimentalisme même, du polar, aussi, une galerie de personnages tous plus vrais que nature, il y a de la haine… Au travers du cinéma de la fin des années vingt, Galandon nous brosse le portrait haut en couleurs de toute une époque, celle où la vie en paillettes cachait à peine la misère et les bas-fonds dans lesquels truands et riches dévoyés tenaient bien des leviers de décision.

Cela dit, son scénario, en ce qui concerne l’intrigue « policière », « aventureuse » en tant que telle est extrêmement bien construite, et fait penser, d’ailleurs, à ces « serials » qui fleurissaient dans le cinéma de l’âge d’or du muet. Et c’est et ce sera sans doute toujours la force de ce scénariste de réussir, avec talent, avec un sens aigu de l’observation, à mêler l’action et la réflexion, à rendre vivants des personnages qui, sous la plume d’autres scénaristes, n’auraient peut-être été que des caricatures.

 

 

 

 

      La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

 

La parole du muet, c’est le silence de Constance, c’est le talent naissant de Célestin, c’est la solidarité des petites gens pour que leurs rêves à tous deux s’accomplissent. La parole du muet, c’est le cri de la vengeance que Constance veut mener. La parole du muet, c’est la puissance de l’image qui, petit à petit, prime sur le discours, jusque dans les prétoires.

La parole du muet, c’est du dessin, extrêmement expressif, traditionnel dans sa construction, mais résolument moderne dans son traitement qui cherche, sans cesse, à dépasser la simple anecdote, la simple description. Frédéric Blier dans un style qui, sans être réaliste, réussit à donner vie à des réalités tangibles, se révèle ici comme un dessinateur particulièrement doué du septième art.

Il faut aussi souligner le soin apporté par Sébastien Bouet au travail de la couleur. Ombres et lumières créent en elles-mêmes des perspectives qui accompagnent celles du scénario.

« La Parole du Muet », c’est un diptyque intelligent, passionnant même. Deux livres qui trouveront, sans aucun doute, une place de choix dans votre bibliothèque d’amoureux des septième et neuvième arts !

Jacques Schraûwen

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat (dessin : Frédéric Blier – scénario : Laurent Galandon – couleurs : Sébastien Bouet – éditeur : Bamboo/Grand Angle)

Presque Jamais

Presque Jamais

A savourer sur la plage (ou ailleurs…)

 

Avec ce livre-ci, on se trouve dans une bande dessinée typiquement européenne. Une bd qui laisse la place à l’émotion, à la réflexion, à la poésie. A l’onirisme, aussi et surtout, puisque tout, ou presque, dans cet album, se déroule tout au long des flots d’un rêve presque surréaliste.

Un jeune homme, en voix off, raconte son rêve… Sa dérive, sur une barque, le long d’un fleuve aux eaux tantôt calmes et apaisantes, tantôt aux flots tumultueux. Dans ce petit rafiot qui tremble au rythme des frémissements de l’onde, il soigne et se lie d’amitié avec un oiseau, un oiseau à qui il parle, à qui il se livre.

Et il continue à se raconter, à se dire, à un personnage qu’on devine être sa grand-mère.

Rêve-t-il vraiment, ou ce songe qui l’emmène dans des lieux où rien ne lui est connu n’est-il pas le simple récit qu’il se fait de sa propre existence ?

Bien des thèmes sont abordés dans ce livre étonnant… La conscience, la perte d’un être cher, la déchirure d’une rupture, l’amitié et ses possibles, le don de soi, le langage, le miroir (celui de l’eau) où se retrouver.

Le rêve que vit, profondément, le personnage principal de ce livre est un voyage qu’il fait, et nous invite à faire, vers l’enfance, toutes les enfances, qui, finalement, se ressemblent par l’évidence des espérances qu’elles créent, des possibles qu’elle met en scène.

Ce  » Presque jamais  » est un poème graphique étonnant. Le texte ne cherche pas à éblouir, à aucun moment, et le dessin est joyeux, de bout en bout. Quant aux couleurs, ce sont elles, incontestablement, qui font toute la beauté et toute la richesse de cette histoire. Elles ont une force d’évocation exceptionnelle, par le rythme qu’elles imposent au récit, par le flou dont elle l’entoure, ici et là, par la lumière qu’elle réussit à recréer même dans les ombres de la tempête.

Un très bon livre au rythme lent, à savourer, doucement, lentement, sereinement…

Presque Jamais (dessin : Francesco Castelli – scénario : Tommaso Valsecchi – couleurs : Valentina Grassini – éditeur : Kramiek)

Jacques Schraûwen

Pierre de cristal

Pierre de cristal

Un adulte se souvient de l’enfant qu’il a été… Un portrait de la souvenance tout en poésie et en émotion ! L’auteur, Frantz Duchazeau, interviewé par Jacques Schraûwen…

Une petite ville comme toutes les petites villes… Une famille simple, un couple, deux frères, perdue dans les années 80… Des parents qui arrêtent de vouloir s’aimer, des enfants obligés de se poser des questions, la photographie pour immortaliser des instants fugitifs, l’amitié, la famille, les animaux, le monde adulte qui oublie, le monde de l’enfance qui se crée inconsciemment une mémoire…

Voilà ce que nous raconte ce livre, tranquillement, sereinement, sans mélo, sans même de dramatisation d’un récit que d’aucuns auraient pu rendre impudique. On y suit le quotidien de Pierre, un gamin qui aime Casimir et l’île aux enfants, qui est passionné par le film  » L’âge de cristal  » et s’est choisi comme talisman un cristal de quartz qui lui a été offert par son père. Un gamin qui se pose mille et une questions, sur lui-même, sur les raisons qui peuvent pousser des enfants de son âge à n’être que méchants, sur ce qu’est l’amour, sur ce qu’est l’amitié, la souffrance…

Ce livre, c’est un regard d’adulte sur l’enfant qu’il a été. Un adulte qui retrouve les sensations qui ont été siennes, mais qui les restitue au travers du filtre de son histoire d’homme.

 » Tu parles comme un grand des fois « , dit un des personnages de ce livre. Et c’est vrai que, si le langage reste enfantin, il s’aventure malgré tout dans des expressions qui sont celles de celui qui se rappelle de son passé, de ses passés, tant il est vrai que tout passé, sans nostalgie, ne peut être que multiple.

C’est de l’autofiction, c’est un livre, surtout, sur ce qui fut et qui reste gravé en soi, c’est un album dans  lequel le regard est omniprésent, de page en page. Le regard de Pierre glissant sur l’univers, le regard de l’auteur sur un monde qui fut le sien…

Frantz Duchazeau: fiction, regard, souvenance…

 

Je disais que le langage était toujours enfantin, et c’est vrai. Mais ce qu’il véhicule dans ce livre, ce sont des questionnements universels, et terriblement adultes. Et c’est là aussi que cet album prend toute sa puissance, dans le jeu de miroirs continuel entre l’enfant et l’auteur, un auteur qui, de page en page, de phrase en phrase, se dédouble pour mieux, sans doute, se révéler, au lecteur mais aussi à lui-même.

Et Duchazeau construit son livre comme se construit la mémoire de tout un chacun : de manière souple, avec des ellipses et des raccourcis, et uniquement dans la continuité calme des vécus quotidiens des personnages. C’est une tranche de vie qu’on découvre ici, un morceau d’existence, avec ses peurs et ses douleurs, ses larmes et ses sourires, avec, surtout, des émotions parfaitement restituées au papier, au dessin, aux mots, avec une poésie quotidienne qui n’est jamais mièvre, que du contraire.

Et c’est ainsi que Pierre se retrouve face à la vieillesse de sa famille, face à la mort, dans sa réalité, dans sa pesante réalité. Mais puisqu’il est un enfant, ce poids disparaît vite. Et laisse la place, sans heurts, à  une vie qui se regarde en train de se construire.

Frantz Duchazeau: des questionnements adultes

 

Pour raconter une telle histoire, très intime, très personnelle aussi, Frantz Duchazeau a choisi un graphisme sans tape-à-l’œil, un dessin axé d’abord et avant tout sur la nécessité de dépasser  la seule apparence des lieux, des personnages et des mouvements, pour plonger le lecteur dans l’émotion, la simple émotion naissant d’une rencontre, d’une envie de partager, de parler, et la conscience enfantine, soudaine, que le temps glisse aux horizons du présent, inéluctablement.

Et le fait que Pierre, le personnage central, essentiel de ce récit, aime la photographie, utilisant un appareil qui, pourtant, n’a pas de pellicule, est symbolique du désir de l’auteur dans ce livre : immortaliser, même uniquement en imagination, les instants présents pour pouvoir, un jour, plus tard, ailleurs, s’en souvenir.

L’enfance n’est pas un paradis, elle est un chemin, un trajet, une trajectoire. Et la grande réussite de ce  » Pierre de cristal « , c’est de nous faire entrer, à petits pas, dans ce trajet-là !

Frantz Duchazeau: le dessin

 

Seul l’éphémère, photographié aux tréfonds de la mémoire, dessiné, raconté, est profondément beau. Et toutes les enfances finissent par se ressembler, par se mêler même les unes aux autres au gré des rencontres et des âges humains.

Dans ce livre, ainsi, tout le monde se reconnaîtra, retrouvera, ici ou là, ses propres souvenirs. Mais ce livre est et reste également un superbe récit très personnel, original dans son écriture, souple dans son graphisme. Un excellent livre à mettre  entre les mains de toutes celles et tous ceux qui savent que seule la poésie, au sens large du germe, peut aider à vivre ! Et à vieillir en pouvant regarder en face et sans regrets ni remords l’enfant qu’on a été

 

Jacques Schraûwen

Pierre De Cristal (auteur : Frantz Duchazeau – éditeur : Casterman)