Philocomix

Philocomix

Au fil de l’Histoire, la philosophie s’est intéressée de très près au bonheur… Découvrez-en, dans ce livre à la fois sérieux et souriant, quelques portes qu’il vous appartiendra ou non d’entrouvrir…

 

Dès la couverture de ce livre, le ton est donné : 10 philosophes – 10 approches du bonheur –  » Je pense donc je suis HEUREUX !!

Dans une époque comme la nôtre, où l’information, au sens le plus large du terme, envahit tous les horizons du présent, comment l’être humain peut-il, selon l’expression évangélique consacrée, séparer le bon grain de l’ivraie ?

Les auteurs de cet album apportent leur réponse : ce n’est que par la réflexion, par la pensée, que l’être humain peut approcher du plus près ce qu’est son but dès sa naissance : le bonheur !

Je me souviens d’un professeur qui, par boutade peut-être, nous disait, à nous les boutonneux élèves adolescents des années 70, que la force de la philosophie, c’est que c’est la seule science qui sait qu’elle est inutile.

Pour Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer, la philosophie est utile. Puisqu’elle permet, grâce aux mots et aux idées, de canaliser les rêves et les attentes humaines, en un moment précis de leur histoire, de creuser ainsi des chemins nouveaux dans l’accomplissement de soi. Et ils veulent le prouver, ici, en suivant les traces de dix philosophes qui, tous, ont à la fois marqué leur époque et la grande Histoire des idées humaines.

Jean-Philippe Thivet: l’utilité de la philosophie

Jérôme Vermer: l’utilité de la philosophie

 

 

 

Le point commun entre la notion de bonheur de ces dix grands noms de l’intelligence humaine, de Platon à Nietzche, c’est de considérer ce sentiment, cette sensation, cette presque virtualité comme indissociable d’une vérité et d’une réalité collective.

Bien sûr, un autre point commun pourrait être la subjectivité inhérente à cette notion qui ne peut, incontestablement, que se définir, ou se redéfinir, en fonction du moment historique considéré. C’est ainsi que les philosophes passent d’un bonheur à prendre à un bonheur naissant du plaisir, de la nécessité du désir à l’obligation de subir, de l’importance de ne pas trop rêver à celle d’envisager déjà l’après, du pouvoir essentiel de la raison et de la dignité à celui de la conséquence… On parle de volonté s’opposant au désir, puisque la vie se doit de faire mal, par définition, on parle aussi de l’importance de s’aimer par-dessus tout !

Tous ces philosophes rencontrés dans les pages de ce livre ont en fait un point véritablement commun : celui de parler du bonheur et de le faire en passant du groupe humain à l’individu, et vice-versa.

Jérôme Thivet: la dimension collective du bonheur

Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer: la subjectivité

 

Cela dit, ce livre n’est pas un pensum, c’est un album de bande dessinée, avec une vraie dessinatrice qui est parvenue à entrer dans l’univers des deux scénaristes avec un talent très personnel. Les dessins sont simples, caricaturaux même, et c’est de leur présence, en contrepoint du sérieux littéraire de l’ouvrage, que naît le plaisir de la lecture. Comme quoi on peut se découvrir intelligent en souriant !… C’est d’ailleurs, en accompagnement du message des deux scénaristes, ce que la dessinatrice Anne-Lise Combeaud nous délivre comme indication de vie : il faut, pour s’approcher du bonheur, prendre le temps, d’abord, de s’amuser…

 

Anne-Lise Combeaud: le dessin

 

D’accord, ce Philocomix n’est pas un album habituel… Il a un aspect didactique qui, peut-être, peut rebuter quelque peu. Il est également tout sauf exhaustif, s’arrêtant par exemple à l’aube des idées et idéologies du vingtième siècle, comme l’existentialisme.

Mais, au total, il s’agit d’un livre assez ludique, à sa manière, et qui réussit à allier deux mondes qui ne se côtoient le plus souvent que par la seule force du hasard.

Une curiosité, donc, et qui mérite, assurément, d’être découverte et, ma foi, appréciée et aimée !

 

Jacques Schraûwen

Philocomix (dessin : Anne-Lise Combeaud – scénario : Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer – éditeur : Rue De Sèvres)

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat

Fin des années 20, à Paris… Le cinéma est de moins en moins un art, de plus en plus une industrie. Mais quelques-uns croient encore à la beauté de ce qu’on n’appelle pas encore tout à fait le septième art…

 

 

     La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

 

Parmi eux, Célestin, qui a quitté sa province, sa famille, le métier qui l’attend et dont il ne veut pas, pour accomplir ses rêves dans la ville lumière. Son rêve : devenir réalisateur !

Seulement, les chemins qui conduisent à cette espérance ont beau être pavés de bonnes intentions, c’est à un univers interlope que le Gros Célestin est confronté. Il parvient à trouver du boulot dans une salle de cinéma, certes, mais une salle sans beaucoup de public… Sauf à certains moments, certains soirs, dans la clandestinité, lors de la projection de petits films érotiques.

Dans ces films, une actrice aux impudeurs tranquilles attire Célestin, qui y voit une actrice extraordinaire.

Cette jeune femme, Constance, accepte de jouer pur Célestin… Et c’est cette jeune femme envoûtante, muette, qui se trouve au centre de ce second et dernier volume.

 

 

La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

Laurent Galandon ne se contente pas de raconter une histoire qui pourrait n’être, finalement, qu’une idylle entre deux paumés de l’existence. Son scénario est extrêmement varié : il y a de l’aventure, il y a du rêe, du sentiment, du sentimentalisme même, du polar, aussi, une galerie de personnages tous plus vrais que nature, il y a de la haine… Au travers du cinéma de la fin des années vingt, Galandon nous brosse le portrait haut en couleurs de toute une époque, celle où la vie en paillettes cachait à peine la misère et les bas-fonds dans lesquels truands et riches dévoyés tenaient bien des leviers de décision.

Cela dit, son scénario, en ce qui concerne l’intrigue « policière », « aventureuse » en tant que telle est extrêmement bien construite, et fait penser, d’ailleurs, à ces « serials » qui fleurissaient dans le cinéma de l’âge d’or du muet. Et c’est et ce sera sans doute toujours la force de ce scénariste de réussir, avec talent, avec un sens aigu de l’observation, à mêler l’action et la réflexion, à rendre vivants des personnages qui, sous la plume d’autres scénaristes, n’auraient peut-être été que des caricatures.

 

 

 

 

      La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

 

La parole du muet, c’est le silence de Constance, c’est le talent naissant de Célestin, c’est la solidarité des petites gens pour que leurs rêves à tous deux s’accomplissent. La parole du muet, c’est le cri de la vengeance que Constance veut mener. La parole du muet, c’est la puissance de l’image qui, petit à petit, prime sur le discours, jusque dans les prétoires.

La parole du muet, c’est du dessin, extrêmement expressif, traditionnel dans sa construction, mais résolument moderne dans son traitement qui cherche, sans cesse, à dépasser la simple anecdote, la simple description. Frédéric Blier dans un style qui, sans être réaliste, réussit à donner vie à des réalités tangibles, se révèle ici comme un dessinateur particulièrement doué du septième art.

Il faut aussi souligner le soin apporté par Sébastien Bouet au travail de la couleur. Ombres et lumières créent en elles-mêmes des perspectives qui accompagnent celles du scénario.

« La Parole du Muet », c’est un diptyque intelligent, passionnant même. Deux livres qui trouveront, sans aucun doute, une place de choix dans votre bibliothèque d’amoureux des septième et neuvième arts !

Jacques Schraûwen

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat (dessin : Frédéric Blier – scénario : Laurent Galandon – couleurs : Sébastien Bouet – éditeur : Bamboo/Grand Angle)

Presque Jamais

Presque Jamais

A savourer sur la plage (ou ailleurs…)

 

Avec ce livre-ci, on se trouve dans une bande dessinée typiquement européenne. Une bd qui laisse la place à l’émotion, à la réflexion, à la poésie. A l’onirisme, aussi et surtout, puisque tout, ou presque, dans cet album, se déroule tout au long des flots d’un rêve presque surréaliste.

Un jeune homme, en voix off, raconte son rêve… Sa dérive, sur une barque, le long d’un fleuve aux eaux tantôt calmes et apaisantes, tantôt aux flots tumultueux. Dans ce petit rafiot qui tremble au rythme des frémissements de l’onde, il soigne et se lie d’amitié avec un oiseau, un oiseau à qui il parle, à qui il se livre.

Et il continue à se raconter, à se dire, à un personnage qu’on devine être sa grand-mère.

Rêve-t-il vraiment, ou ce songe qui l’emmène dans des lieux où rien ne lui est connu n’est-il pas le simple récit qu’il se fait de sa propre existence ?

Bien des thèmes sont abordés dans ce livre étonnant… La conscience, la perte d’un être cher, la déchirure d’une rupture, l’amitié et ses possibles, le don de soi, le langage, le miroir (celui de l’eau) où se retrouver.

Le rêve que vit, profondément, le personnage principal de ce livre est un voyage qu’il fait, et nous invite à faire, vers l’enfance, toutes les enfances, qui, finalement, se ressemblent par l’évidence des espérances qu’elles créent, des possibles qu’elle met en scène.

Ce  » Presque jamais  » est un poème graphique étonnant. Le texte ne cherche pas à éblouir, à aucun moment, et le dessin est joyeux, de bout en bout. Quant aux couleurs, ce sont elles, incontestablement, qui font toute la beauté et toute la richesse de cette histoire. Elles ont une force d’évocation exceptionnelle, par le rythme qu’elles imposent au récit, par le flou dont elle l’entoure, ici et là, par la lumière qu’elle réussit à recréer même dans les ombres de la tempête.

Un très bon livre au rythme lent, à savourer, doucement, lentement, sereinement…

Presque Jamais (dessin : Francesco Castelli – scénario : Tommaso Valsecchi – couleurs : Valentina Grassini – éditeur : Kramiek)

Jacques Schraûwen

Pierre de cristal

Pierre de cristal

Un adulte se souvient de l’enfant qu’il a été… Un portrait de la souvenance tout en poésie et en émotion ! L’auteur, Frantz Duchazeau, interviewé par Jacques Schraûwen…

Une petite ville comme toutes les petites villes… Une famille simple, un couple, deux frères, perdue dans les années 80… Des parents qui arrêtent de vouloir s’aimer, des enfants obligés de se poser des questions, la photographie pour immortaliser des instants fugitifs, l’amitié, la famille, les animaux, le monde adulte qui oublie, le monde de l’enfance qui se crée inconsciemment une mémoire…

Voilà ce que nous raconte ce livre, tranquillement, sereinement, sans mélo, sans même de dramatisation d’un récit que d’aucuns auraient pu rendre impudique. On y suit le quotidien de Pierre, un gamin qui aime Casimir et l’île aux enfants, qui est passionné par le film  » L’âge de cristal  » et s’est choisi comme talisman un cristal de quartz qui lui a été offert par son père. Un gamin qui se pose mille et une questions, sur lui-même, sur les raisons qui peuvent pousser des enfants de son âge à n’être que méchants, sur ce qu’est l’amour, sur ce qu’est l’amitié, la souffrance…

Ce livre, c’est un regard d’adulte sur l’enfant qu’il a été. Un adulte qui retrouve les sensations qui ont été siennes, mais qui les restitue au travers du filtre de son histoire d’homme.

 » Tu parles comme un grand des fois « , dit un des personnages de ce livre. Et c’est vrai que, si le langage reste enfantin, il s’aventure malgré tout dans des expressions qui sont celles de celui qui se rappelle de son passé, de ses passés, tant il est vrai que tout passé, sans nostalgie, ne peut être que multiple.

C’est de l’autofiction, c’est un livre, surtout, sur ce qui fut et qui reste gravé en soi, c’est un album dans  lequel le regard est omniprésent, de page en page. Le regard de Pierre glissant sur l’univers, le regard de l’auteur sur un monde qui fut le sien…

Frantz Duchazeau: fiction, regard, souvenance…

 

Je disais que le langage était toujours enfantin, et c’est vrai. Mais ce qu’il véhicule dans ce livre, ce sont des questionnements universels, et terriblement adultes. Et c’est là aussi que cet album prend toute sa puissance, dans le jeu de miroirs continuel entre l’enfant et l’auteur, un auteur qui, de page en page, de phrase en phrase, se dédouble pour mieux, sans doute, se révéler, au lecteur mais aussi à lui-même.

Et Duchazeau construit son livre comme se construit la mémoire de tout un chacun : de manière souple, avec des ellipses et des raccourcis, et uniquement dans la continuité calme des vécus quotidiens des personnages. C’est une tranche de vie qu’on découvre ici, un morceau d’existence, avec ses peurs et ses douleurs, ses larmes et ses sourires, avec, surtout, des émotions parfaitement restituées au papier, au dessin, aux mots, avec une poésie quotidienne qui n’est jamais mièvre, que du contraire.

Et c’est ainsi que Pierre se retrouve face à la vieillesse de sa famille, face à la mort, dans sa réalité, dans sa pesante réalité. Mais puisqu’il est un enfant, ce poids disparaît vite. Et laisse la place, sans heurts, à  une vie qui se regarde en train de se construire.

Frantz Duchazeau: des questionnements adultes

 

Pour raconter une telle histoire, très intime, très personnelle aussi, Frantz Duchazeau a choisi un graphisme sans tape-à-l’œil, un dessin axé d’abord et avant tout sur la nécessité de dépasser  la seule apparence des lieux, des personnages et des mouvements, pour plonger le lecteur dans l’émotion, la simple émotion naissant d’une rencontre, d’une envie de partager, de parler, et la conscience enfantine, soudaine, que le temps glisse aux horizons du présent, inéluctablement.

Et le fait que Pierre, le personnage central, essentiel de ce récit, aime la photographie, utilisant un appareil qui, pourtant, n’a pas de pellicule, est symbolique du désir de l’auteur dans ce livre : immortaliser, même uniquement en imagination, les instants présents pour pouvoir, un jour, plus tard, ailleurs, s’en souvenir.

L’enfance n’est pas un paradis, elle est un chemin, un trajet, une trajectoire. Et la grande réussite de ce  » Pierre de cristal « , c’est de nous faire entrer, à petits pas, dans ce trajet-là !

Frantz Duchazeau: le dessin

 

Seul l’éphémère, photographié aux tréfonds de la mémoire, dessiné, raconté, est profondément beau. Et toutes les enfances finissent par se ressembler, par se mêler même les unes aux autres au gré des rencontres et des âges humains.

Dans ce livre, ainsi, tout le monde se reconnaîtra, retrouvera, ici ou là, ses propres souvenirs. Mais ce livre est et reste également un superbe récit très personnel, original dans son écriture, souple dans son graphisme. Un excellent livre à mettre  entre les mains de toutes celles et tous ceux qui savent que seule la poésie, au sens large du germe, peut aider à vivre ! Et à vieillir en pouvant regarder en face et sans regrets ni remords l’enfant qu’on a été

 

Jacques Schraûwen

Pierre De Cristal (auteur : Frantz Duchazeau – éditeur : Casterman)

La Présidente : 3. La Vague

La Présidente : 3. La Vague

Ça y est, l’élection présidentielle est terminée ! Sur une défaite de Marine Le Pen (qui, malgré tout, se voit créditée de quelques millions d’électeurs !)… Et pour relativiser tout ça, pourquoi ne vous plongeriez-vous pas dans une série de politique fiction particulièrement glaçante !

 

Je n’ai pas attendu cette élection pour découvrir cette série, pour en rencontrer François Durpaire, son principal scénariste, et pour en chroniquer ici même  les deux premiers volumes.

Petit rappel, donc : dans le tome 1, on voyait Marine Le Pen gagner l’élection présidentielle qui vient de se terminer. Dans le volume 2, on la retrouvait cinq ans plus tard, se représenter, regagner, et être obligée finalement de laisser la place à sa nièce. Et ici, dans  » La Vague « , on voit Marion Le Pen s’associer avec Trump et Google pour créer une société française de plus en plus mondialisée, de plus en plus fliquée, aussi, une société qui réussirait à faire pâlir de jalousie Huxley et son meilleur des mondes possibles !

Cette trilogie est tout sauf optimiste, puisqu’elle s’enfouit dans les côtés les plus sombres de ce que nous promet notre présent, de ce que pourrait nous préparer la course à la technologie qui, de nos jours, envahit jusqu’au monde de l’enfance.

Cependant, dans ce troisième et ultime volet, l’espoir reste présent, il prend la forme d’une révolte populaire qui n’est pas sans faire penser à d’autres révoltes vécues sur le sol français et plus ou moins réussies.

Laurent Muller est l’éditeur et le coscénariste de cette trilogie. Et même si les deux programmes qui viennent de s’affronter peuvent sembler converger vers des pouvoirs peut-être parallèles, il veut voir dans la victoire d’Emmanuel Macron une chance pour la démocratie française, et européenne.

Laurent Muller: les programmes

 

 

François Durpaire est historien, et c’est en tant que tel, avec une vision influencée par les leçons de quelques passés que d’aucuns oublient trop facilement sans doute, qu’il a construit son scénario, s’amusant sans aucun doute à avoir prévu bien avant tout le monde certains des événements qui, aujourd’hui, occupent puissamment l’actualité : le Brexit et la victoire de Trump aux Etats-Unis, par exemple.

Et même si, finalement, ses extrapolations ne s’avèrent pas en ce joli mois de mai 2017, il n’en demeure pas moins que le cri d’alarme qu’il a lancé avec cette  » Présidente  » était un cri certainement salutaire.

Faire une bande dessinée, art populaire, autour de Marine Le Pen, et la montrer gagnante de la présidentielle, c’était une démarche qui aurait pu passer pour ambigüe, c’est un fait. Et dans le troisième volume, cette ambigüité est encore plus présente, puisqu’on y voit des membres éminents du FN faire preuve de sentiments presque humanistes !

Mais le traitement que les auteurs, Durpaire et Muller au scénario, et Boudjellal au dessin, ont fait de ce sujet un combat citoyen…  » après avoir lu ces livres, plus personne ne pourra dire : on ne savait pas « …

C’est de la politique fiction, oui, mais engagée.

Laurent Muller: de la politique fiction engagée

 

 

Ce qui fait la force et la puissance de ces trois albums, c’est aussi le dessin, un dessin qui a choisi la voie d’une espèce d’hyper-réalisme, de réalisme en tout cas très proche de la photographie, d’un réalisme traité uniquement en noir et blanc. Il en résulte une force d’évocation qu’un graphisme traditionnel et coloré n’aurait certainement pas obtenue !

François Durpaire: le dessin
Farid Boudjellal: le dessin

 

 

Certes, Marine Le Pen n’a pas gagné. Mais il n’en demeure pas moins que cette trilogie continue, encore et encore, à poser les bonnes questions, et que la lecture d’une telle histoire ne peut qu’être salutaire à bien des niveaux, puisqu’elle a le talent, essentiel, de pouvoir faire réfléchir tout un chacun.

 

Jacques Schraûwen

La Présidente : 3.  La Vague (scénario : Laurent Muller et François Durpaire – dessin : Farid Boudjellal – éditeur : Les Arènes)

Le Projet Bleiberg : 1 / Les Fantômes Du Passé

Le Projet Bleiberg : 1 / Les Fantômes Du Passé

Au départ, il y a l’œuvre littéraire de David Khara. A l’arrivée, il y a le premier volume d’une série qui se plonge dans un passé terrorisant pour mieux parler, peut-être, de notre présent…

Auteur de romans policiers au sens large du terme, de thrillers, David Khara écrit d’une manière souple et efficace. Son nom est déjà apparu dans l’univers de la bande dessinée, lors de l’adaptation des  » Vestiges de l’aube « . Avec ce  » Projet Bleiberg « , on reprend les mêmes, et on se lance dans une nouvelle aventure d’adaptation d’un roman passionnant.

Il y a, dans ce livre, deux héros…. Eytan Morg, d’une part, un tueur mystérieux… Et d’autre part, Jeremy Corbin. Un jeune homme d’une trentaine d’années, riche, mais qui ne réussit pas à oublier le bébé qu’il a tué, il y a six mois, dans un accident de voiture dont il était responsable. Enfoui dans l’univers de l’alcool, il en ressort, péniblement, pour apprendre d’abord la mort de son père, qu’il n’a plus vu depuis des années et, ensuite, la mort de sa mère, empoisonnée. Une mère qui lui laisse en héritage une clé ornée d’une croix gammée.

A partir de là, à partir de ces deux personnages centraux et de tous ceux qui les entourent, se construit une intrigue qui va plonger ses racines dans un passé qui laisse des traces profondes dans le présent, et dans le projet de ce Bleiberg, scientifique voulant créer un héros nazi Nietzschéen, un super-homme, un super-combattant.

Ce premier album sert à poser le récit, et il le fait en installant, petit à petit, une ambiance lourde, glauque, violente, avec un rythme qui s’accélère selon une progression qu’on sent inéluctable. Il y a là un travail de scénarisation, dû à Le Tendre, absolument remarquable, un travail d’adaptation pour lequel ce scénariste aguerri a eu véritablement carte blanche.

David Khara: carte blanche aux auteurs

Même si Jeremy Corbin est le pivot de cette série qui commence, personnage d’abord falot, trader appartenant à un monde où l’argent est la seule référence, la présence qui plane vraiment sur cet album, et sur ceux qui vont suivre, on le sait, on le sent, c’est Eytan.

Le découpage, d’ailleurs, est fait pour qu’apparaisse par bribes le passé de cet anti-héros particulièrement efficace dans une violence qui a l’air gratuite. Mais Eytan n’est pas le méchant de service, malgré ce qu’on peut en croire dès la page 9… Il est encore l’enfant meurtri qu’il a été, il y a bien longtemps. Il est surtout quelqu’un qui, de par les horreurs qu’il a vécues, par l’objet humain qu’il fut aux mains d’être innommables, ne peut pas accepter que le monde replonge dans ses horreurs, que la bête immonde, en quelque sorte, renaisse de ses cendres.

Et c’est par là que cet album devient vraiment intéressant, ancré dans notre quotidien politico-social. Eytan est un résistant qui ne renie rien de son enfance, et la fable de cette série nous parle, aussi, de nous !

David Khara: le personnage d’Eytan

 

Un excellent roman, donc, d’abord. Un scénario tout aussi bon, ensuite. Et le tout devenant une bande dessinée sans temps mort grâce au talent du dessinateur et coloriste Frédéric Peynet. Le dessin est évidemment réaliste, et il ne pouvait en être autrement pour aborder un tel sujet que la résurrection d’une forme de nazisme.

Peynet aime, sur une même planche, varier les perspectives, les angles de vue, et le résultat en est souvent étonnant. Il aime également jouer avec les décors, les rendant ici extrêmement présents, les supprimant totalement ailleurs. Il joue aussi, enfin, avec les couleurs, et le mélange de toutes ces caractéristiques graphiques crée une ambiance prenante à cet album ; une ambiance sans laquelle, de toute évidence, on se retrouverait face à un simple produit médiatique né d’une mode qui tend à se multiplier, et qu’on appelle uchronie pour faire  » sérieux « …

Rien de tout cela, ici, mais une vraie réussite au vrai suspense dont on attend vraiment la suite.

Frédéric Peynet

La réalité d’hier rejoint la fiction d’aujourd’hui…. A moins que ce ne soit le contraire… Voilà sans doute ce qu’on pourrait dire pour définir le contenu de cet album, et de ceux qui vont suivre.

Une série, donc, qui ne manque pas d’intérêt, même si elle sacrifie, parfois, à des diktats courants dans le monde de l’édition d’aujourd’hui: un peu d’amour et de sentiment, de la violence et du sang, une intrigue qui pourrait se révéler ésotérique…

Mais la collaboration entre les trois auteurs réussit à pallier cela avec talent !…  Et ce premier volume promet une série palpitante!

 

Jacques Schraûwen

Le Projet Bleiberg : 1 / Les Fantômes Du Passé (dessin : Frédéric Peynet – scénario : Serge Le Tendre d’après David Khara – éditeur : Dargaud)

Marcel Pagnol en Bande Dessinée

Marcel Pagnol en Bande Dessinée

Cinq albums sont déjà parus dans cette collection de chez  » Grand Angle « . Cinq livres ensoleillés, qui fleurent bon le romarin et qui se lisent avec l’accent…

Deux scénaristes, Serge Scotto et Eric Stoffel  (par ailleurs également dessinateurs) se sont attelés à la tâche difficile mais passionnante d’adapter Marcel Pagnol en bande dessinée. Et reconnaissons-le, leurs scénarios sont extrêmement bien construits, tout comme les dessins de leurs complices graphistes. Eric Hübsch, Morgann Tanco et A. Dan se sont parfaitement immergés dans un univers foisonnant de personnages, d’une part, mais surtout de sensations, le tout baigné dans une véritable sensualité campagnarde et souriante.

Marcel Pagnol appartient à l’histoire du cinéma comme de la littérature. Raimu et Fernandel, sans aucun doute possible, ont trouvé avec lui quelques-uns de leurs meilleurs rôles.

On peut dire de cet auteur qu’il était un touche-à-tout, mais un touche-à-tout de génie qui a eu besoin, tout au long de son existence comme de son œuvre, de rester proche de ce qu’il connaissait profondément : la Provence, les garrigues, l’air chargé de soleil et de senteurs multiples, les petites gens ancrées dans la nature, et, comme le disait Bécaud, l’accent qui, sans cesse, se promène bien au-delà des seuils marchés.

Pagnol ne s’est jamais non plus contenté de ronronner dans un bien-être tranquille né de ses succès. Il aimait se renouveler, changer ses points de vue, en quelque sorte.

Et l’adapter en bande dessinée n’est donc pas du tout une hérésie, loin s’en faut ! Ce serait plutôt, à mon avis, une relecture de ses livres, une relecture qui vaut bien mieux, d’ailleurs, que toutes les dernières réalisations cinématographiques censées lui rendre hommage.

Adapter Pagnol, c’est adapter sa langue, ses descriptions, son rythme aux lenteurs calculées, ses impressions sans cesse partagées. Adapter Pagnol, c’est, pour les scénaristes, le laisser, tout simplement, encore et encore parler.

Eric Stoffel: adapter Pagnol

Et pour arriver au résultat final, c’est-à-dire quelques albums déjà qui sentent bon l’aventure quotidienne humaine, il a fallu, évidemment, une collaboration étroite entre les scénaristes et les dessinateurs, tant au niveau du découpage, de la mise en scène, que de la couleur. Une collaboration qui atteint parfaitement son but : nous livrer des albums passionnants, même si, pour nombre d’entre nous, les livres originels ont fait partie des lectures de notre enfance

Eric Stoffel: du scénario au dessin

On peut se poser la question de savoir si, de nos jours, Pagnol peut encore plaire. Lire ces albums, c’est avoir, tout de suite, la réponse à cette interrogation. Oui, Pagnol est et restera toujours un formidable raconteur d’histoires. Des histoires qui, tantôt rythmées, tantôt plus contemplatives, ont toutes un point commun : celui de mettre l’humain au centre de tout. L’humain, oui, sous toutes ses formes, avec ses qualités, ses défauts, ses ambitions (comme dans Topaze), ses failles (comme dans Merlusse). L’humain qui, à aucun moment, ne renie l’enfance qui fut la sienne.

La richesse d’écriture de Pagnol ne perd rien de sa force évocatrice dans les adaptations dessinées qui en sont faite aujourd’hui. Et, de dessin en dessin, de paysage en décor intérieur, c’est sa présence, souriante, qui continue à occuper l’essentiel de la place !

Eric Stoffel: des histoires et un homme…

Une des grandes caractéristiques de Pagnol, également, c’est l’humour… Il suffit de se souvenir du  » Schpountz  » pour se rappeler tout le talent de Pagnol pour réussir à mêler, intimement, le drame, le mélodrame et le rire le plus tonitruant.

Il en va de même dans ses livres, bien sûr. Et il fallait qu’il en soit ainsi également dans ces albums de bande dessinée !

C’est le cas, mais de façon moindre que dans les films et les romans de Pagnol. On rit, certes, mais on sourit, surtout. Et ce malgré les thèmes abordés qui, souvent, n’ont rien de spécialement réjouissant, comme dans Topaze par exemple. On sourit, on s’amuse, on aime, lecteurs étonnés, se plonger dans des histoires anciennes qui, étrangement, n’ont rien de daté !…

Eric Stoffel: le rire de Pagnol

On peut dire, sans risque de se tromper, que cette série d’adaptations vaut le détour, pour les amoureux de la Provence, du soleil, de la langue chantante qui est le lien entre tous ses habitants. Pour tous les publics, aussi, tous les âges.

Pour tous ceux, finalement, pour qui le neuvième art est d’abord et avant tout un plaisir de lecture, de regard, de sentiment !

 

Jacques Schraûwen

Marcel Pagnol en bande dessinée (éditions Bamboo/Grand Angle)