Il y a, dans le monde du neuvième art, des personnages qui sortent de l’ordinaire. Par leur talent, d’abord, bien évidemment… Par leur personnalité, aussi… Frank Pé était et restera de ceux-là…
copyright dupuis et champaka
Je ne vais pas ici vous parler de toute l’œuvre de ce dessinateur exceptionnel… Je ne vais pas ici vous dire l’importance que cet homme a eue, tant sur ses lecteurs que sur ses collègues (Barly Baruti m’en avait parlé… ), grâce à des albums dans lesquels son dessin, toujours, s’est fait le vecteur d’émotions et de sentiments, je dirais même de sensations humanistes et essentielles.
copyright procureur
J’ai eu le plaisir de le rencontrer quelques fois… Oui, j’use de ce mot, « plaisir », parce que tel fut le cas… Frank Pé était un homme charmant, charmeur, avec en même temps un franc parler tranquille… J’ai eu ce plaisir, oui, tout comme j’ai eu celui de l’interviewer… Sur le site de la rtbf, qui n’a pas cru bon de garder ce son…
Pour rendre hommage, le plus simplement du monde, à cet artiste d’exception, je vais arrêter ici mes mots inutiles. Et vous inviter, simplement, à suivre deux liens qui mènent à des chroniques que je lui ai consacrées, à la RTBF, il y a quelques années déjà…
Un western, simplement… Mais qui s’écarte assez bien des normes du genre, entre autres en faisant des faux semblants un moteur du récit.
copyright anspach
La préface de l’éditeur, tout comme le titre d’ailleurs, tentent de faire croire que ce récit est plus qu’inspiré par le passé familial d’un certain Donald Trump. Personnellement, je dirais qu’il y a dans cette « accroche » éditoriale essentiellement le besoin mercantile peut-être de vouloir coller, même de loin, à la recherche de tout ce qui peut encore plus mettre en évidence les, comment dire, incohérences du président le plus « étrange »( ?) des Etas-Unis !
Je veux bien croire qu’au départ du scénario de ce premier tome de « Pump », il y a un petit quelque chose concernant l’origine de la famille du Donald non disneyen que tout le monde connaît… Mais, honnêtement, objectivement, cela n’a strictement aucune importance dans cette histoire qui, vieille comme le monde, nous raconte l’ascension, en un moment précis de l’Histoire, d’un personnage hors du commun. Le moment précis, c’est l’Amérique de la fin du dix-neuvième siècle. Le personnage, c’est Edward G. Pump, un manipulateur pervers avide de richesse, sans doute, de pouvoir surtout.
copyright anspach
Je disais : une histoire vieille comme le monde… Et, dès lors, comment ne pas trouver dans cette histoire des références à ce qui a déjà été dit, raconté, montré. Ce qui, d’ailleurs, est une réalité à découvrir dans l’immense majorité des livres paraissant en libraire, bandes dessinées ou pas ! Mais au-delà d’une impression de déjà lu ou déjà vu, au-delà des constructions narratives habituelles de tous les westerns dessinés depuis Jijé, Hermann et Giraud, il y a dans ce Pump une vraie qualité scénaristique. Rodolphe est un de ces scénaristes incapables de rester dans les clous, de se plonger dans une construction imaginative et littéraire préétablie. Et ce à quoi il s’attache dans ce livre-ci, c’est au portrait de face, sans faux-fuyant d’un personnage pervers, vicieux, narcissique, arriviste… Il éloigne ainsi son scénario des poncifs du genre western. Il rend, ainsi, ce livre plus qu’agréable à lire…
copyright anspach
Tout commence par une attaque de diligence… Un seul survivant : un jeune blondinet qui décide de changer de vie en s’appropriant l’identité du neveu d’une des victimes. Il y a là une petite réminiscence de Martin Guerre, ou d’une nouvelle de Fredric Brown, par exemple. Mais cette référence laisse vite la place à un « roman de mœurs », parce que ce blondinet, recueilli par le shérif, va utiliser les femmes de la maison, l’épouse et la fille de ce shérif, pour grimper les échelons de la petite société de cette petite cité… Là, on se trouve plus dans l’univers de Bel Ami ou, mieux encore, dans celui du Mouton Enragé de Michel Deville. En disant cela, ne croyez pas que je critique négativement le scénario de Rodolphe ! Que du contraire : Sa culture générale, son sens de l’ellipse font merveille dans cet album où les faux-semblants deviennent les miroirs déformés de tout un chacun…
copyright anspach
Le but de ce charmant et séduisant garçon est le pouvoir. Son intelligence, c’est d’avoir compris que les femmes, dans l’ombre d’une société machiste, sont des êtres de chair auxquels il peut, jeune tourtereau souriant, faire croire, dans un lit, à des sentiments qui ne sont pour lui que des marche pied… Et ce que j’aime dans le scénario de Rodolphe, c’est qu’il est limpide, qu’il coule de source, et que le suspense ne vient pas des finalités de son non-héros mais de la manière dont il va arriver à ses buts… Ce que j’aime dans ce scénario aussi, c’est l’érotisme sans fioritures qui en émaille, de ci de là, les péripéties… Pump va créer un bar-bordel, et la vie de cette ville va s’en trouver chamboulée, on le sent, c’est évident !
copyright anspach
Le dessin de Laurent Gnoni mérite également d’être souligné. Là où l’éditeur choisit de louer son livre par un Nom connu de tout le monde, on pourrait croire, devant une couverture superbe, que Gnoni va faire du Blueberry… Mais il n’en est rien, et c’est là ce que j’aime vraiment dans cet album : il nous parle des apparences, des faux-semblants, et il en est également un, de par sa pseudo-thématique annoncée en préface, et par une couverture extrêmement réussie, mais ouvrant sur un style graphique incontestablement personnel. Gnoni ne fait pas du « western »… Il dessine des gens, des humains, et il le fait en approchant son regard, donc celui des lecteurs, des visages de ses modèles… Certes, il y a des scènes « classiques » de western, mais il y a surtout, et grâce à ce graphisme, une ambiance qui dépasse le western pour s’attarder, en douceur ai-je envie de dire, sur les mécanismes qui font d’un jeune adulte beau et souriant un être aux perversités totales… Et si le dessin de Gnoni évite, pudiquement, ces perversités, il n’évite pas, et c’est tant mieux, les lumières et les mouvances des corps s’aimant sans amour…
copyright anspach
Il y a, en fin d’album, comme dans toute bonne bd belgo-française, une porte de sortie qui appelle une suite… Et, ma foi, après avoir regretté cette accroche éditoriale anti-Trump finalement inutile, j’ai pris un vrai plasir à lire ce premier volume, et, d’ores et déjà, j’attends de voir comment Rodolphe et Gnoni vont continuer à donner vie à ce si gentil garçon, bel ami de bien des femmes à venir, sans doute…
Jacques et Josiane Schraûwen
Pump : Un Si Gentil Garçon… (dessin : Laurent Gnoni – scénario : Rorolphe – éditeur : Anspach – septembre 2025 – 46 pages)
Edité par « Ad Hoc Editions », ce premier album des aventures d’une patrouille scoute s’offre aujourd’hui en fac-similés des planches originales… Une démarche éditoriale qui permet d’entrer de plain-pied dans l’univers de Mitacq…
C’est en 1954 qu’une patrouille de scouts a vu le jour dans les pages du journal de Spirou. Six jeunes garçons dans une première aventure traditionnelle, dans la veine scénaristique des aventures de Valhardi par exemple, de toutes ces bandes dessinées d’après-guerre qui montraient qu’un monde différent était possible, pensable, vivable… Et quoi de mieux, en effet, pour montrer cela que de mettre en scène des jeunes souriants, heureux, se plongeant dans la réalité avec la fougue de leur âge et le courage d’assumer cette fougue…
copyright adhoc
Je sais bien que le scoutisme a changé… Je sais bien que, après Mai 68, son image a été pour le moins attaquée par des intellectuels fatigués… Mais le scoutisme fut, dès son origine, bien autre chose que cette image militariste que les Cohn-Bendit et autres ont cherché à imposer ! Ne vous en faites pas, je ne vais pas ici commencer à vous faire un compte-rendu historique de ce mouvement de jeunesse qui a été, croyez-moi, essentiel pour des millions de jeunes à travers le monde ! Pour ma part, sans le scoutisme, qui m’a accompagné pendant une grande partie de ma vie, je n’aurais jamais pu être qui je suis ! Louveteau, scout, assistant de troupe, Akéla, Akéla de district, chef d’unité, c’est à travers les « valeurs » de ce scoutisme que j’ai grandi, vieilli… Des valeurs, oui, ce mot tellement haï de nos jours et qui, pourtant, forme la trame, toujours personnelle, voire intime, de tout individu humain digne de ce nom !
copyright adhoc
Revenons-en à cette Patrouille des Castors… Ils furent six, pendant je pense deux albums, avant de n’être plus que cinq : Poulain, le chef de patrouille, et les scouts Chat, Faucon, Tapir et Mouche, plus, donc, un certain Lapin dans ce premier épisode de leurs aventures. Des jeunes tous différents, mais tous soucieux de vivre, loin de la famille, de l’école, des habitudes, des moments de passion et de plaisir, la passion et le plaisir de l’aventure… L’aventure, comme le chantait Brel, qui commence à l’aurore de chaque matin… Chacun de ces matins où, pendant un camp, on se réveille, sous tente, loin de toutes les habitudes du quotidien. Parce que c’était, et c’est aussi cela, le scoutisme : rompre avec les routines du temps qui passe…
copyright adhoc
Au scénario de ce premier album (et d’une vingtaine d’autres albums ensuite), Jean-Michel Charlier, un auteur essentiel dans l’essor de la bande dessinée d’après-guerre ! Impossible ici de répertorier les dizaines et dizaines d’albums qu’il a écrits, pour des dessinateurs très différents les uns des autres : Gir, Hubinon, Uderzo, Cheret, Victor de la Fuente, Eddy Paape… Et Mitacq, qui a fait vivre en sa compagnie cette bande de jeunes s’imposant dans un monde en perpétuels changements, y prenant leur place par leur volonté de vivre, envers et contre tout, « en vert et contre tout » dans les troupes scoutes qui avaient comme uniforme un pull vert, et je pense à la 31ème A…
copyright adhoc
Mitacq… Un dessinateur chez qui on ne peut pas ne pas remarquer une filiation avec l’immense Pierre Joubert ! Son trait, réaliste, extrêmement précis dans l’approche qu’il a des visages, est en effet dans la lignée directe de ces romans scouts illustrés par Joubert, ceux de la collection Signe de Piste, qui ont fait rêver des générations et des générations de jeunes lecteurs… Les scénarios également permettent à Charlier de continuer à faire ce qu’il aime, et ce qu’il fait admirablement bien, inventer des « aventures » à taille humaine, tout en y ajoutant des sentiments et un jeu d’acteurs parfois même novateur… Les scouts de la Patrouille des Castors sont des héros, oui… Mais ils annoncent déjà, dans la construction littéraire qui est celle de Charlier, l’anti-Héros Blueberry qui viendra plus tard…
copyright adhoc
Je parlais, plus haut, d’aventure… C’est un peu le leitmotive du scoutisme : vivre des aventures en vivant des grands jeux… Et ici, Charlier et Mitacq dépassent l’idée du jeu, pour l’ancrer dans des péripéties réelles… C’est d’ailleurs un des thèmes fréquents de la collection Signe de Piste, encore !… La Patrouille des Castors devient ainsi un groupe d’amis qui, engagés avant que ce mot ne trouve un autre sens dans les années 70, osent, jeunes, intervenir dans la vraie vie, et y combattre les « méchants ». C’est ce qui se passe dans ce Mystère de Grosbois… Un livre que j’ai pris énormément de plaisir à redécouvrir dans cette réédition qui permet de faire glisser ses regards sur des planches somptueuses… Un livre qui s’accompagne, éditorialement parlant, d’un texte de Patrick Gaumer, dont les analyses sont toujours extrêmement bien faites… Et s’il est vrai que la thématique des Castors est « datée », il est tout aussi vrai que Mitacq, au long de sa carrière, a fait évoluer ses héros dans un monde qui changeait, ce qui en fait une série bd particulièrement réussie… Une série que je ne peux que vous inviter à redécouvrir grâce à cet album !
Jacques et Josiane Schraûwen
La Patrouille Des Castors : Le Mystère De Grosbois (dessin : Mitacq – scénario : Charlier – éditeur : Adhoc – mai 2025)