La Réalité Est Énorme – Un petit bijou, tout simplement…

La Réalité Est Énorme – Un petit bijou, tout simplement…

Ne vous attardez surtout pas sur le « bandeau-accroche » qui orne la couverture de ce livre ! Cette « énorme réalité » est vraiment un très, très joli livre !

copyright dupuis

J’avoue être de plus en plus souvent étonné par le sens de la « communication » des éditeurs, en bd tout particulièrement ! Les uns ont besoin de l’alibi de la presse et de quelques experts pour tenter de vendre leurs livres, d’autres parlent « d’événements »… Mais ici, Dupuis fait fort ! Il fait penser en couverture qu’on va parler, dans cette bd, de la voix de Son Goku et de Oui-oui ! Et il n’en est strictement rien !!!!!! En un « bandeau », cet éditeur réussit à se couper de deux publics en même temps : ceux qui  vénèrent les mangas et qui, feuilletant l’album, vont le rejeter, et ceux qui détestent les mangas et, de ce fait, ne vont même pas l’ouvrir ! L’incompétence à ce niveau-là mérite assurément d’être soulignée !!!!! Et j’imagine que cet éditeur se demande pourquoi les ventes de ce livre ne démarrent pas !

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J’ai fini par passer outre à cette « connerie », j’ai ouvert cet album, étonné d’abord par le dessin, surpris, ensuite, ma lecture commencée, par le contenu narratif de ce livre qui nous raconte l’enfance de la scénariste qui se souvient de la petite Brigitte qu’elle a été…

Une enfance dans la région parisienne, dans la Zone, au début des années 60 sans doute, racontée en quelques séquences rapides… Un monde sombre et lumineux à la fois, sans fioritures, avec humour, tendresse, et colère… Un univers qui n’a rien à voir ni avec Dragon Ball, ni avec Bonne nuit les petits !

Un monde qui n’existe plus sans doute, en tout cas plus sous cette forme-là, mais qui, malgré tout persiste dans une société qui aime que chacun reste à sa place !

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Ce livre, je le disais, est construit en séquences, plus ou moins courtes, qui sont à chaque fois un instantané de la vie d’une petite fille vivant dans cette « zone » où se côtoyaient, parqués dans des immeubles-poulaillers, des populations variées, Roms, clochards, Français moyens oubliés par ces fameuses golden sixties que les crétins d’aujourd’hui n’arrêtent pas de jeter à la figure de leurs aînés ! Le périf se construisait… La guerre n’était pas loin, dans un sens de l’Histoire ou dans un autre, celle de 40-45, celle d’Indochine, celle d’Algérie. On parlait de modernisation, et, comme toujours, le pouvoir ne s’encombrait pas des laissés pour compte. A ce titre, cette bd dessine et raconte un paysage d’un monde qui, finalement, n’est pas révolu, loin de là, et qui persiste, aujourd’hui, à peupler les banlieues et à faire peur aux bien-pensants…

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Cela dit, ne pensez pas que ce livre est une sorte de pamphlet ! Que du contraire… Brigitte Lecordier nous parle d’elle, de ses rêves, de sa famille, de ses amitiés, elle se montre se baladant sans vergogne dans la fourmillière de l’enfance avec un œil souriant, parfois pleurant, elle nous parle d’un quotidien qui peut être le miroir de pas mal de quotidiens vécus de nos jours. Et le dessinateur, Arcady Picardi, accompagne ces petits récits au jour le jour par un graphisme étonnant, à la fois très non-réaliste, onirique, et soucieux de montrer des détails qui donnent du relief à l’histoire racontée : les bassines familiales pour prendre un bain… Le paysage des travaux du périphérique, esquissés mais bien présents… La réalité aussi de la montée d’une forme discrète d’extrême-droite, l’oas, dans le terreau des abandonnés sociaux… Mais il le fait, je le disais, avec un sens de l’onirisme extraordinaire ! Pour montrer les proches de la petite Brigitte, il démesure ses dessins, en fait des sortes, parfois, de plongées dans les regards eux-mêmes de cette petite fille qui parle d’elle, donnant à ces êtres humains des formes et des gestes qui complètent et allègent en même temps le propos de ce livre. On passe ainsi, au travers des yeux de Bibi, à des formes humaines reconnaissables et à d’autres qui se révèlent à la fois monstrueuses et poétiques…

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Parce que, ne nous y trompons pas, toutes les enfances, toujours, sont confrontées à la vie telle qu’elle est et pas telle qu’elle est rêvée ! Il y a la joie, il y a l’éphémère de l’instant qui passe, il y a la peur, il y a l’horreur, il y a l’existence et la mort, le plaisir et la haine… Et parvenir à faire de tout cela quelque chose qui fait bien mieux que « tenir la route », cela a demandé aux deux auteurs des vrais talents conjugués, fusionnés !

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Faites comme moi, vous ne le regretterez pas : partez à la rencontre de Bibi et de ses sœurs, De Nénesse et de Pouloute, de Mamar sortant du sanatorium, de Monsieur Muguet… Partez à la découverte d’une enfance qui vous rappellera, j’en suis certain, la vôtre, et ses regards acérés…

Jacques et Josiane Schraûwen

La Réalité Est Énorme (dessin : Arcady Picardi – scénario : Brigitte Lecordier – éditeur : Dupuis – avril 2026 – 152 pages

Robinson Crusoé, une époustouflante adaptation de TOPPI

Robinson Crusoé, une époustouflante adaptation de TOPPI

Plutôt que d’une adaptation, on doit parler, avec cet album de l’immense Toppi, d’une illustration d’un des romans les plus connus au monde !

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Et ce roman, au fil des années, a eu droit à bien des adaptations… Plus ou moins réussies, au cinéma comme en bande dessinée… Face au foisonnement originel des aventures de ce naufragé célèbre, il faut reconnaître que la volonté de tout retranscrire en dessins est une gageure que bien peu d’artistes ont réussi à assumer… Et c’est donc intéressant, devant cet album de Toppi, de voir comment un artiste graphique exceptionnel parvient à offrir un récit totalement fidèle à l’œuvre de Daniel Defoe, tout en y recherchant les éléments pivots d’une aventure extrêmement touffue, intelligente, ancrée dans une réalité sociale bien précise, celle d’un dix-huitième siècle britannique.

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Cette bande dessinée, certes, n’est pas neuve… Toppi, maître de la bande dessinée italienne, s’en est allé rejoindre ses personnages, il y a déjà quatorze ans… Et il nous a laissé une œuvre importante, une œuvre qui fait de lui une sorte de fer de lance du neuvième art italien… De l’utilisation du noir et blanc… Du sens aigu du raccourci graphique… De la manière, toujours, d’aborder un récit, et de le mettre, comme on dit, à sa main… Et c’est bien tout cela qu’on retrouve dans ce « Robinson Crusoé » qui se révèle, véritablement, être une œuvre maîtresse de ce dessinateur bd essentiel…

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Tout le monde connaît l’histoire de ce Robinson, naufragé sur une île pendant 28 ans, y vivant avec un indigène auquel il a donné le nom de « Vendredi ». Des millions d’enfants, et d’adultes, très certainement, ont rêvé en lisant le livre de Daniel Defoe, rêvé à des horizons lointains, rêvé à des péripéties guerrières, à des moyens de survie de toutes sortes. Parce que, finalement, ce livre est un livre qui parle de survie… Matérielle, oui, mais surtout humaine… Intellectuelle, ai-je envie de dire… Avec, comme axe central, un « héros » issu d’un milieu de marchands d’esclaves… Un « héros » obligé, pour combattre sa solitude, de se faire le maître, puis l’ami, de ce « Noir » qui, seul, saura lui conserver l’envie de vivre, encore, toujours, sans désespoir…

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Le portrait que Toppi fait de ce personnage légendaire est d’une beauté évidente… On le voit vieillir… On admire, surtout, de page en page, un rythme dans le dessin qui semble précéder le récit lui-même, de manière à ce que le lecteur se sente enfoui dans l’histoire… Ce rythme, c’est celui d’un homme devenant peu à peu humain, sans pour autant renier son univers social… Ce rythme, c’est surtout celui de la mer, de la nature, des cieux qui remplissent les trois quarts, parfois, des cases, créant ainsi dans la narration des profondeurs de champ qui permettent, en même temps, des focus graphiques sur Robinson… Sur Vendredi… Sur un perroquet, aussi… Toppi illustre le Robinson qui l’a fait, lui, rêver… Il reste ancré au récit de Defoe, mais n’y cherche et n’y trouve que ce que son art de dessinateur aime : faire de quelques planches mises bout à bout une œuvre qui, étrangement, peut peut-être ressembler à une sorte de symphonie musicale et muette en même temps…

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Relisez le livre de Daniel Defoe, ou refeuilletez-le… Et puis, plongez-vous dans cet album, pour y ressentir, je pense, le souffle épique et humaniste que Defoe voulait mettre en évidence… Et que Toppi, ici, magnifie d’un dessin, je le répète, exceptionnel…

Jacques et Josiane Schraûwen

Robinson Crusoé (auteur : Toppi – éditeur : Mosquito – 2026 – 58 pages)

Revoir Comanche – Romain Renard reçoit le Prix Atomium Fédération Wallonie-Bruxelles

Revoir Comanche – Romain Renard reçoit le Prix Atomium Fédération Wallonie-Bruxelles

Tout le monde a déjà parlé de ce livre, je le sais bien… Il a remporté le prix Rossel, l’année dernière… Et, en outre, vous savez le peu d’importance que j’attache aux récompenses de toutes sortes. Mais ici, avec cet album, cette pléthore de « reconnaissances » fait croire que le neuvième art n’est, finalement, pas uniquement affaire mercantile… Et je prends plaisir à remettre en lumière cette chronique vieille de plusieurs mois…

copyright le lombard

Depuis les débuts de Romain Renard, j’ai eu à cœur de souligner ses immenses qualités… Depuis toujours, je n’ai jamais caché la passion que j’avais et que j’ai toujours pour un autre dessinateur, Hermann… Et ici, dans un chef d’œuvre total, ces deux univers se mélangent… Je ne peux donc qu’en dire tout le bien que j’en pense !

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Même si, sur le site du Lombard, on parle d’un western, tout comme on parle aussi d’un roman graphique, avec cet album exceptionnel, véritablement exceptionnel, on se trouve dans un autre univers. L’univers d’un auteur complet, d’un scénariste, d’un dessinateur, d’un musicien, d’un artiste n’ayant pas peur de montrer ses admirations. On se trouve en présence d’un album de bd, simplement, dans lequel le thème du western n’est, finalement, qu’un simple rapport avec le passé. La thématique de ce livre est universelle, elle parle de la fuite du temps, de la mort inexorable, de l’amour, de la haine, de la mémoire et de ses fidélités. Ce livre nous parle de nos propres angoisses à toutes et à tous.

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Remettons le récit que nous offre Roman Renard dans son contexte… « Comanche », c’est une série western qui a vu le jour dans les années 70, sous la plume de Greg et le pinceau d’Hermann. Une série western qui s’éloignait de tout ce qui, dans ce domaine, existait déjà, de Blueberry à Jerry Spring. Pendant plus de 20 albums, si ma mémoire ne me trahit pas, on a pu suivre un vrai récit adulte, dans un ranch tenu par une femme, la belle Comanche, un récit d’aventures, bien évidemment, mais aussi un récit qui abordait de front le thème du racisme. Une bande dessinée qui mettait en avant quatre personnages dont on n’imaginait pas, jusque-là, qu’ils puissent être les héros d’une série à succès : une femme, un cow-boy iconique, un Noir, un Indien…

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Et dans cet album, on retrouve Red Dust, le cow-boy créé par Hermann, des années plus tard, en un début de vingtième siècle dans lequel il se sent ne plus exister. Un homme âgé qui, ours tapi dans sa tanière, attend la mort… Un homme qui a changé de nom, aussi, comme s’il avait voulu tout effacer de son passé… Un homme dont l’existence, il le sait, n’a rien eu d’héroïque et ne mérite pas que quiconque puisse s’y intéresser.

Et voici qu’arrive une jeune femme enceinte, Vivienne, une bibliothécaire qui fait un travail sur la réalité au-delà des légendes, du « far-west ». Et elle annonce à Red Dust que, dans ses recherches, elle avait voulu retrouver les membres de ce ranch oublié, le Triple Six, mais que Comanche, sa belle propriétaire, ne répondait à aucun message.

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Red Dust, aux profondeurs de sa vieillesse, n’a jamais oublié cette époque lointaine de son existence… Il ne la magnifie pas, loin s’en faut, mais il ne la renie nullement… Et ce qu’il ne renie pas non plus, c’est le mot « fidélité », surtout à l’égard de Comanche, cette femme qu’il a fuie, pour ne pas, sans doute, lui avouer son amour… Et cet homme bourru, carré, aux cheveux blancs, à la moustache presque conquérante, va accompagner cette jeune femme inconnue jusqu’au ranch de sa jeunesse, traversant plusieurs états, ne reconnaissant rien, sauf les paysages peut-être, de ses vingt ans… Et même s’il est en route vers cette jeunesse qui fut sienne, il est surtout en quête de lui-même… Comme s’il avait besoin, hanté par des fantômes, de conclure sa vie par des retrouvailles avec ce qu’elle aurait pu être…

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Il y a dans ce livre bien des chemins ouverts par Romain Renard. Un auteur qui crée une bande-son pour ce qui est une longue balade dans un monde qui se meurt, avec des « héros » qui n’y sont déjà presque plus vivants. Une musique profonde… De cette country ayant un jour ouvert ses rythmes à la révolte… Dylan, Pete Seeger, Cohen, et bien d’autres, choisis par Romain Renard ou par nos souvenances musicales de lecteurs, accompagnent ainsi la longue marche de Red Dust vers son ultime destin.

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Le dessin de Romain Renard devient ainsi une partition qui mêle l’image, le son, le rêve, la réalité, l’espérance et le désespoir. L’amour et la mort, également, et l’amitié et la haine, toutes des réalités qui dépassent le temps de vivre…

C’est un livre envoûtant… C’est un livre qui, graphiquement, atteint des niveaux de narration et de beauté jamais égalés jusqu’ici. C’est un livre dans lequel souffle le vent du désert, dans lequel, sans avoir l’air d’y toucher, son auteur touche à l’infini, à l’éternité, à la nécessité d’ouvrir les yeux… C’est un livre qui, au travers de petites touches, de petits récits vécus le long de la route, dessine en effet les pourtours d’une société malade, déjà, d’elle-même…

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Et puis, et j’allais dire surtout, c’est un livre qui, à sa façon, rend hommage à l’immense Hermann, lui qui a hissé la bande dessinée réaliste en des sommets de qualité que d’aucuns, de nos jours, osent critiquer… Hermann est présent partout dans cet album. Parce que Red Dust, sans doute, lui ressemble, physiquement sans doute, mais moralement aussi… Red Dust, qui donne à un bébé le nom de son père, qu’il semble à peine murmurer : Hermann… Comme pour nous dire, les yeux dans les yeux, que rien jamais ne se termine, et que la mémoire, bien plus qu’un hommage, est ce qui sous-tend cet album de bande dessinée qu’il ne faut, à aucun prix, rater !

Jacques et Josiane Schraûwen

Revoir Comanche (auteur : Romain Renard – éditeur : Le Lombard – octobre 2024 – 150 pages)