Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Un album,une exposition à Bruxelles,

une interview du scénariste

 

 

J’ai, en son temps, dit ici tout le bien que je pensais du premier tome de cette série. Et ce deuxième volume est tout aussi passionnant, avec des personnages qui, perdus dans une science-fiction violente, nous rappellent sans cesse notre propre époque !

 

Dans le premier tome, les auteurs installaient les personnages, sans se presser, mais en nous offrant déjà quelques scènes épiques et émotionnelles particulièrement réussies.

Des personnages qui, pour animaliers qu’ils soient, mais doués de parole, sont les miroirs à peine déformés du monde qui est nôtre, du monde, surtout, que nous sommes en train de préparer.

Le résumé du « canevas » de cette série est assez simple à faire : trois mercenaires ont été engagés par une famille riche pour les garder en vie jusqu’à leur entrée dans un sanctuaire, le Shrine, seul endroit capable de résister à des forces de la nature que tout le monde appelle  » Démons Humains « .

Dans le premier volume, les trois mercenaires, et une partie seulement de ceux qu’ils doivent protéger, arrivaient devant ce fameux sanctuaire.

Ici, dans cette suite, on les retrouve donc, soucieux d’abord et avant tout de mener à bien leur mission, et confrontés à d’autres violences qu’à celles venues du ciel et de ses perturbations climatiques.

Les auteurs nous font ainsi découvrir un peu plus du passé de ces trois héros… Un peu plus, également, de cet univers dans lequel l’humain n’est plus qu’un souvenir que la mémoire recrée sans cesse, de cette planète qui ne meurt jamais mais qui, comme toute entité vivante, évolue et accepte comme voyageurs de la vie de voir disparaître des espèces vivantes vite remplacées par d’autres…

Sylvain Runberg: le scénario
Sylvain Runberg: les démons humains

 

Il s’agit, totalement, de science-fiction, et le fait d’avoir choisi de nous parler d’un monde post-apocalyptique en prenant comme personnages exclusivement des animaux dotés de parole, de sentiments exacerbés pour la plupart d’entre eux, transforme le récit en une sorte de fable au travers de laquelle notre propre réalité se trouve représentée comme dans un miroir déformant. A peine déformant, même, au gré des thèmes abordés.

Ce monde que nous montrent Boiscommun et Runberg se nourrit de violence, d’avidité de pouvoir, de folie, de trahisons, de conquêtes, de démissions, de fuites. Tout comme le nôtre…. Et tout comme dans notre propre monde, la religion, Les Religions, plutôt, occupent une place prépondérante. Elles sont, plurielles et toutes aliénantes, et dans toutes les sphères de la population, sources d’abord et avant tout d’horreurs et d’injustices.

Sylvain Runberg: les religions

 

Cela dit, malgré la noirceur du récit, malgré le pessimisme constant qui règne dans cette série qui nous livre des portraits peu reluisants de l’humanité, Sylvain Runberg parvient à garder des fenêtres ouvertes, au fil des pages, des éclaircies, des envolées qui ne sont pas uniquement des fuites, mais qui deviennent de véritables quêtes, identitaires parfois, humanistes aussi.

Bien sûr, l’aventure règne en maîtresse absolue dans ce deuxième album. Mais s’il fallait trouver un maître-mot à l’histoire qui nous y est contée, ce serait, me semble-t-il, le mot  » solidarité « …

Parce que les trois personnages centraux, même mercenaires, même mercantiles, même plongés dans un univers aux impitoyables réalités, ces trois personnages ont un code d’honneur et, pour que survivre soit une réalité, ils se doivent d’agir en solidarité, entre eux, mais aussi avec ceux qui, de près ou de loin, peuvent leur être compagnons de vie.

Sylvain Runberg: la solidarité

 

 

Vous l’aurez compris, Sylvain Runberg maîtrise parfaitement son sujet.

Il en va de même pour Olivier Boiscommun, dont le dessin, extrêmement expressif, ne s’encombre pas de décors trop nombreux, de manière à mettre en avant, toujours, ses personnages.

Dessinateur du mouvement, il s’est également amusé, dans ce  » Maître du Shrime « , à créer des environnements colorés, picturaux, qui, justement, permettent d’estomper les décors, parfois, au profit des visages et du rythme.

Et il est normal, dès lors, et particulièrement bienvenu, qu’une exposition soit consacrée aux planches originales de ce livre. Une exposition dans un lieu extraordinaire uniquement consacré à la défense de la bande dessinée dans tous ses états, le Centre Belge de la Bande Dessinée.

Sylvain Runberg: l’exposition

Que vos pas, donc, vous mènent jusqu’au Centre Belge de la Bande Dessinée… Que vos yeux s’attardent sur les deux albums du  » Règne  » déjà paru… Et que vos impatiences naissent de vite en découvrir la suite !…

 

Jacques Schraûwen

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine (dessin : Olivier Boiscommun – scénario : Sylvain Runberg – éditeur : Le Lombard – 

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 20 novembre)

Les Reflets Changeants

Les Reflets Changeants

Trois personnages, trois âges, de la jeunesse à la vieillesse, le temps qui passe, l’amour comme horizon à sans cesse redécouvrir, et le midi de la France…

Un superbe roman graphique, humain, poétique, quotidien…

Il y a Elsa, 22 ans, ronde et amoureuse d’un garçon dont on devine qu’il a des addictions qui le détruisent, et la détruisent, elle aussi… Et il y a un autre amour naissant, et les questions qu’elle se pose sur son devenir.

Il y a Jean, 55 ans, séparé, adorant sa fille, mais rêvant aussi et surtout à des ailleurs au gré des vagues et de leurs possibles voyages… Et il y a les conflits qui le poussent, parfois, à des mots qui lui deviennent des regrets.

La force de cet album  » choral « , c’est de parvenir à mettre en parallèle ces trois êtres humains, et à réussir à ce que leur rencontre n’ait rien de  » construit « , mais qu’elle appartienne, le plus simplement du monde, au fil des heures et des jours.

Aude Mermilliod aime ses personnages, elle vit à leurs côtés, elle accompagne leurs gestes, leurs doutes, leurs rêves et leurs démissions… Et elle nous les fait aimer, par petites touches, par chapitres qui, tous, prennent le temps de nous glisser à notre tour aux côtés tantôt de Jean, tantôt d’Elsa, tantôt d’Emile.

Aude Mermilliod: les personnages

 

Ce livre qui rend hommage, de par son titre, à  » La Mer  » de Charles Trenet, se révèle, en fait, un triple miroir, et de chacun de ces miroirs jaillissent d’infinis reflets, sans cesse mouvants.

La grande et belle caractéristique de ce livre, c’est aussi qu’il se conjugue, certes, au rythme de trois âges, mais d’abord et avant tout à taille humaine. Et cette volonté de l’auteure de se contenter, d’une certaine manière, de nous montrer vivre des gens qu’elle aime, cette volonté, donc, devient aussi celle de ne porter aucun jugement quant aux passés, aux attitudes, aux révoltes ou aux silences de ses trois personnages. Emile, par exemple, le vieil homme, pourrait être montré comme un affreux raciste. Mais le regard que pose sur lui Aude Mermilliod est un regard sans violence, sans réprimande… Elle a décidé d’éviter tout manichéisme, et c’est ce qui rend, sans doute, son livre particulièrement attachant, puisqu’il permet à tout un chacun, finalement, d’entrer, du regard et de l’esprit, dans le récit pluriel qu’elle nous propose.

Le lecteur se reconnait dans les reflets changeants des trois (anti-)héros de ce livre, et chacun se retrouve ainsi confronté, en douceur, à ses propres errances.

Aude Mermilliod: des personnages sans manichéisme

 

 

Ce qui fait toute la beauté, aussi, de ces  » Reflets changeants « , c’est le fil conducteur des trois destins qui nous sont offerts, un fil conducteur qui, sans mièvrerie, nous rappelle que toute existence pourrait peut-être se résumer à la force des sentiments qu’elle éprouve et qu’elle fait éprouver à son égard.

Emile aime, par-dessus tout, son épouse, et c’est cet amour qui va motiver ses décisions les plus définitives.

Jean aime sa fille comme un trésor découvert à l’aube presque de sa vieillesse, mais il va devoir choisir d’autres voies pour que cette passion ne s’étiole pas.

Elsa est amoureuse d’un garçon qu’on ne voit pratiquement pas, mais c’est un autre amour qui va la révéler à elle-même, tout en lui permettant, aux miroirs qu’elle croise, de se découvrir belle et désirable.

Aude Mermilliod: l’amour

 

 

 » Les Reflets Changeants « , c’est une des excellentes découvertes à faire, en cette rentrée littéraire qui voit se multiplier, sur les étals des librairies de toutes sortes, des centaines de titres différents.

C’est un récit à la fois tendre et poétique, à la fois émouvant et passionnant, à la fois littéraire et visuel.

C’est une réussite qui naît, aussi et surtout, d’une osmose parfaite (il n’y a pas d’autre mot), entre le dessin, la couleur et le texte. Ces trois éléments (trois, comme les personnages…) sans cesse mêlés créent un rythme qui est celui du temps qui passe.

Mourir, cela n’est rien, disait Brel. Mais vieillir…

Elsa, Jean et Emile, sur les chemins de l’existence, se retrouvent à trois endroits différents. Mais de là où ils sont, ils peuvent, librement, se regarder vivre les uns les autres, et se vouloir complices aussi de leurs existences parallèles.

Vieillir, finalement, est un voyage inhérent à l’humanité, et ce livre, à ce titre, est superbement humaniste…

 

Aude Mermilliod: le dessin

 

Jacques Schraûwen

Les Reflets Changeants (auteure : Aude Mermilliod – éditeur : Le Lombard)

Rodin : Fugit Amor, Portrait Intime

Rodin : Fugit Amor, Portrait Intime

Joël Alessandra nous parle, dans cette chronique, de celui qui fut sans doute le plus grand sculpteur des dix-neuvième et vingtième siècle. Il nous raconte Auguste Rodin, sujet de ce livre, au travers de trois femmes qui lui furent essentielles…

 

2017… On pourrait appeler cette année l’année Rodin, année du centenaire d sa mort, puisqu’elle voit fleurir un film avec l’extraordinaire Vincent Lindon,, une rétrospective à venir très bientôt, et un album bd qui rend un hommage vibrant à cet artiste hors du commun que fut Auguste Rodin, créateur démesuré et génial.

Il s’agit ici, bien évidemment, d’une biographie dessinée. Mais une biographie qui ne se contente pas de suivre Rodin d’œuvre en œuvre, d’année en année, mais qui s’enfouit dans ce que  fut son existence autour des femmes. Grâce à trois femmes, qui forment, chacune, un des chapitres de ce livre.

Rose, d’abord, la compagne des débuts, celle qui devint, à  la fin de la vie de Rodin, son épouse.

Camille, ensuite, sœur du très catholique Claudel, élève de Rodin, amoureuse passionnée et démesurée de cet homme qui lui faisait découvrir en même temps son talent et ses possibilités de bonheur charnel.

Claire, enfin, que Rodin aima sans doute pour ses talents amoureux autant que pour sa faculté à gérer son œuvre d’homme vieillissant.

En guise de morale, Rodin utilise une phrase lapidaire reprise dans cet album : il n’y a pas d’immoralité dans l’art…

Pas d’immoralité, sans doute, mais une immense amoralité, le besoin pour Rodin de ne pas s’inscrire dans les règles de la bienséance. Il eut des amours tapageuses, avec des femmes qu’il vampirisait à sa manière. Il eut une carrière construite autour de l’érotisme, dans ses sculptures, bien sûr, mais aussi dans ses dessins qui, pour certains, se faisaient érotiques au travers d’une sorte de figuration presque abstraite.

Ce livre aurait donc pu être très érotique, mais il n’en est rien. Parce que c’est d’amour et d’amitié, même charnelle, que les deux auteurs nous parlent, et, habillées, toutes les femmes qui peuplent cet ouvrage n’ont rien d’érotique. Elles ne le deviennent qu’en se dénudant, modèles ou amantes, en parallèle, finalement, de l’œuvre même de Rodin pour qui la chair se devait d’être immortalisée dans tous ses débordements.

 

Joël Alessandra: le scénario

 

 

Joël Alessandra: Rodin dessinateur

 

 

 

Aucun art ne peut se vivre dans la seule solitude. Pour qu’un tableau, un poème, une sculpture prennent vie, il leur faut l’apport de la rencontre, du hasard, l’affrontement avec d’autres formes artistiques.

Pendant toute son existence, Auguste Rodin, ainsi, ne s’est pas contenté de créer des formes nées de ses imaginaires ou de ses seules souvenances passagères. Il a nourri son art de dessinateur et de sculpteur des rencontres qu’il fit. Rencontres féminines, c’est vrai, et donc amoureuses, mais rencontres totalement artistiques aussi : ceux qui le prirent comme élève à ses débuts, ceux à qui, ensuite, il apprit son métier et, parmi ceux-ci, Camille Claudel. Rencontres littéraires, également, poétiques même. Dans les deux mains jointes qu’il a sculptées et nommées  » Cathédrale « , comment ne pas voir, en effet, une véritable influence littéraire et mystiquement poétique?

Et ce n’est pas la moindre qualité de ce livre-ci que de laisser la place à plusieurs références littéraires, qui réussissent à rythmer le récit biographique, tout en donnant une âme au personnage central, ambitieux et sûr de lui, certain, surtout, de la puissance de sa création.

Joël Alessandra: la littérature

 

Joël Alessandra: la création

 

 Rodin

L’univers de Rodin, le Rodin sculpteur en tout cas, et celui de Joël Alessandra, le dessinateur de cet album, sont loin, c’est certain, d’être  semblables. On aurait pu avoir peur donc d’une  » interprétation  » de l’œuvre de Rodin par les aquarelles prises sur le vif d’Alessandra. Mais il n’en est rien, et la volonté du dessinateur de rendre avec véracité les formes charnelles essentielles au travail de Rodin, cette volonté réussit le tour de force de parvenir à un réalisme que je qualifierais de poétique, grâce au jeu des couleurs qu’affectionne Alessandra.

 

Joël Alessandra: rester fidèle à Rodin…

 

 

 

Toute biographie ne peut qu’être incomplète, et ce  » Rodin  » ne faillit pas à la règle. Par un scénario fouillé et très ciblé sur l’amour et l’amitié comme inspirateurs de l’art, par le dessin, aussi, qui réussit à s’effacer derrière la stature imposante du personnage qui a servi de modèle à ce livre, les deux auteurs parviennent cependant à donner vie à Rodin, à ses certitudes comme à ses doutes, à ses engagements comme à ses fuites, à ses lâchetés comme à ses volontés.

Un excellent album, qui vient à son heure, et qui prouve que le neuvième art peut très bien se conjuguer avec toutes les autres formes artistiques…

 

Jacques Schraûwen

Rodin (dessin : Joël Alessandra – scénario : Eddy Simon – éditeur : 21g)

Les nouvelles enquêtes de Ric Hochet : 2. Meurtres Dans Un Jardin Français

Les nouvelles enquêtes de Ric Hochet : 2. Meurtres Dans Un Jardin Français

Le Ric Hochet de Zidrou et van Liemt ressemble à celui de Tibet et Duchâteau… Mais il s’en différencie par le fait que ses nouveaux auteurs en fassent un être qui vit, rêve, bouge et aime comme tout un chacun, et pas (plus, plutôt…) comme un super-héros !

 

Ric Hochet © Le Lombard

 

Nous sommes en 1968, dans une société française qui ne se reconnait plus vraiment et qui, lentement mais sûrement, se dirige vers ce qui sera un mai flamboyant…

Dans cette France à la poursuite d’elle-même et de neuves valeurs, le journalisme incarné par Ric Hochet ne correspond plus à ce que sont les aspirations, en ce domaine, de la jeune génération. Il faut dire que la politique politicienne a pris de plus en plus de place, et que les compromissions, même avec le journal où travaille Ric, sont monnaie courante.

Dans cet album, Ric Hochet se retrouve d’abord confronté à un truand qui réussit presque à le tuer, et dont on devine que, dans les prochains livres, il aura encore sa place. Mais il se trouve aussi confronté à des meurtres étranges qui ont lieu dans les jardins du Luxembourg et qui semblent n’avoir été provoqués que par l’ardeur de baisers amoureux et fougueux !

Une autre confrontation vécue par Ric Hochet, dont un bras est plâtré, c’est de devoir laisser Nadine conduire sa voiture, ce qui ne l’enchante vraiment pas, macho comme il est depuis toujours…

Et l’enquête, donc, commence… Avec Bourdon, bien entendu, complice de toujours… Mais surtout avec des personnages qui sont bien de leur époque, des jeunes journalistes d’extrême gauche qui se battent pour des vérités que le monde du pouvoir veut occulter, et qui ont un rapport très étroit avec le pouvoir de l’argent et des essais nucléaires au fond d’un désert africain…

 

Ric Hochet © Le Lombard

 

Du côté du scénario, même si certaines péripéties sont attendues, le plaisir est au rendez-vous, tant il est vrai que Zidrou réussit à parler de notre propre société au travers d’un récit qui aurait pu pourtant être daté. Tant il est vrai, également, qu’il adore humaniser Ric Hochet, le montrant intimement enlacé, le montrant puissamment embrassé, le faisant vivre dans le quotidien le plus trivial, comme celui d’une vaisselle non faite ! Zidrou nous raconte une histoire policière linéaire, dans la veine de ce que Ric Hochet a vécu pendant des dizaines d’albums déjà, mais il mitonne ce récit de quelques réflexions importantes, de pas mal de traits d’humour aussi, plus directs peut-être et plus adultes en tout cas que ceux dont Tibet aimait émailler ses albums.

Du côté du dessin, van Liemt réussit à nous restituer un Ric Hochet qui ne trahit en aucune manière celui de Tibet, son créateur, mais en lui donnant plus de consistance, plus de jeunesse, aussi, dans le trait comme dans le mouvement.

Ne boudons surtout pas notre plaisir ! La renaissance de Ric Hochet est une belle réussite, sans aucun doute, puisqu’elle ne trahit pas son modèle tout en lui permettant de s’intégrer plus profondément dans le monde qui est le nôtre !

Sous le dessin de van Liemt et les mots de Zidrou, Ric Hochet, incontestablement, prend chair, et c’est un vrai plaisir que de pouvoir le suivre dans ses nouvelles aventures !

 

Jacques Schraûwen

Les nouvelles enquêtes de Ric Hochet : 2. Meurtres Dans Un Jardin Français (dessin : Simon van Liemt – scénario : Zidrou – éditeur : Le Lombard)

 

 

Résilience : 1. Les Terres Mortes

Résilience : 1. Les Terres Mortes

Un monde dominé par une multinationale agricole… Des humains oublieux de leur passé… Et quelques résistants, pacifiques ou violents… Voilà la trame de ce livre d’anticipation proche de cette Terre sur laquelle, aujourd’hui, se construisent des lendemains qui ne chantent vraiment pas ! Une chronique et une interview de l’auteur!

La résilience… Voilà un terme qui, ma foi, peut recouvrir bien des réalités…

C’est un terme qui parle, d’abord et avant tout, de résistance… Résistance physique, résistance psychologique, résistance à tout ce qui peut blesser, détruire…

Mais ce mot fait penser aussi à un verbe : résilier… Résilier un contrat, décider qu’il n’a plus à être appliqué.

Et puis, il y a la capacité d’une terre à reprendre vie après avoir été épuisée, vaincue peut-être, par une utilisation forcenée.

C’est un mélange de tout cela qui fait le contenu de cet album, puisqu’on y parle de dictature, de survie et de nécessité à résister pour tenter de vivre, tout simplement. Et que, pour ce faire, il n’y a qu’une seule route possible, celle de refuser de continuer à obéir à des lois et des diktats qui n’ont qu’un seul but, l’asservissement. Un asservissement qui passe aussi par la nourriture.

Augustin Lebon: la résilience

 

Avec ces terres mortes hantées par des ombres qui n’ont plus d’humain qu’une triste apparence, on se retrouve, lecteur, en face d’une sensation à la fois de déjà vu et d’horriblement imaginé ! Le nom, par exemple, de la multinationale qui dirige le monde qui nous est décrit a des consonances résolument contemporaines : Diosynta. Tout comme le groupe des résistants violents qui porte le nom des  » fils de Gaïa…  »

Nous ne sommes pas, avec  » Résilience « , dans de la science-fiction à la Asimov, mais bien plus dans de l’anticipation à la Bradbury ou à la Brown. C’est un album qui anticipe ce qui est en train de naître dans notre monde et qui imagine, sans fioritures, ce que pourront devenir nos lendemains si nous ne faisons pas preuve, aujourd’hui déjà, de résilience, de résistance.

Et ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre, c’est que, même si la résistance est incontestablement le moteur du récit, de l’intrigue, des intrigues plurielles, Augustin Lebon, le maître d’œuvre de cet album, n’est à aucun moment manichéen.

Il ouvre des voies, il creuse des chemins dans les jachères de nos présents pour nous montrer que résister nous devient, peu à peu, une humaine nécessité. A ce titre, on peut dire que son livre d’anticipation est humaniste, oui, puisqu’il ne porte pas de jugement, que même les méchants ont un passé à assumer, que résister peut prendre plusieurs formes : la fuite, l’aide écologique, l’intransigeance d’une violence qui a tous les risques de se révéler aussi arbitraire, finalement, que ce qu’elle combat.

Augustin Lebon: de l’anticipation
Augustin Lebon: la résistance

 

 

Ce n’est certes pas un album  » amusant  » que ce  » Résilience « … Mais c’est un livre extrêmement bien charpenté, avec des personnages qui ont une vraie présence, avec des héros attachants, et des sentiments aussi qui, peu à peu, prennent le pouvoir, humain, sur l’horreur. Avec de l’aventure, également, et passionnante!

Graphiquement, Augustin Lebon choisit résolument la voie du réalisme, parfois même le plus cru, ses axes de vision sont, au sein d’une même page, terriblement variés, et créent un rythme propre à chaque séquence de son récit.

Et puis, il y a la couleur de Hugo Poupelin, qui, sans effets trop voyants, réussit parfaitement à créer des ambiances variées qui font de ce livre un album qui se regarde avec autant de plaisir qu’il se lit.

Augustin Lebon: la couleur

 

Parmi les jeunes auteurs de bd, j’avoue avoir, dès le départ, été séduit par le talent d’Augustin Lebon. Et je suis heureux de remarquer que, après le fantastique proche du gothique de son  » Révérend « , il réussit à varier ses thèmes d’inspiration, ses codes graphiques et littéraires.

Un excellent livre, donc, que ce premier volume, qui se termine par l’entrée en gare d’un train que je suis déjà pressé de suivre…

 

 

Jacques Schraûwen

Résilience : 1. Les Terres Mortes (auteur : Augustin Lebon, avec la participation de Louise Joor – couleurs : Hugo Poupelin – éditeur : Casterman)

Roi Ours

Roi Ours

L’album n’est pas neuf…. Mais il mérite vraiment qu’on s’y attarde, qu’on en parle, qu’on en partage tout le plaisir… Et la rencontre que j’ai faite avec son auteure, Dominique Marquès dite Mobidic, est l’occasion de remettre en avant ce livre superbe à tous les niveaux !…

Au plus profond d’une forêt vit une tribu aux règles bien précises. Une tribu qui honore des dieux exclusivement issus de la nature : le Roi Ours, la Mère des Singes. Et la déesse Caïman à laquelle Xipil, la fille du chef de la tribu, est promise en sacrifice, pour que s’arrête une malédiction qui pèse sur le village.

Mais le Roi Ours ne l’entend pas ainsi, il refuse même ces diktats imposés par une religion/mythologie inhumaine. Et il libère cette jeune femme qui, dès lors, se voit rejetée par toute sa tribu, obligée de fuir pour ne pas tomber entre les pattes les mâchoires de la déesse Caïman.

Fuir… Jusqu’à être rattrapée par son propre mari qui la bat et la laisse pour morte… Et c’est encore le Roi Ours qui la recueille, la sauve, et, pour éviter que tout recommence, l’épouse.

On se trouve ici en face d’une mythologie inspirée par le chamanisme, mais aussi par les multiplications des jeux des dieux antiques qui, toujours, n’ont attaché qu’un intérêt tout relatif à l’être humain. Dans ce  » Roi Ours « , comme dans l’Olympe, quelques dieux sont brutaux, la plupart des divinités jouent avec les humains, mais il en est quelques-uns, comme le Roi Ours, qui sont des divinités de respect et d’attention aux autres, quels qu’ils soient.

A ce titre, vous l’aurez compris, on se trouve dans un livre qui, sous couvert d’un certain exotisme, se révèle extrêmement contemporain.

Au-delà de l’aventure, au-delà d’un récit parfaitement mené par Mobidic, un récit qui parle de vie, de survie, d’amour, de sexe, de tabous, de mort, au-delà du portrait d’une jeune femme emportée par les événements, l’auteure nous parle, surtout, de ce qu’est, dans l’existence de quelque être humain qui soit, le choix, la volonté ou le refus de choisir, la pente naturelle de tout individu à se fondre dans une masse qui l’oblige à suivre le mouvement et à ne jamais chercher à le créer.

Mobidic: le choix

S’il fallait définir un thème, une trame à ce  » Roi Ours « , il faudrait parler de dualité. Il y a la religion, la superstition, et sa négation. Il y a le sentiment amoureux, malgré les différences. Il y a la peur et la haine, la fuite et la vengeance, la brutalité et la tendresse.

Il y a la religion, d’une part, et ses dogmes et ses lois, il y a, d’autre part, la place de la femme dans une société ainsi dirigée par des lois qui semblent immuables.

A ce titre, on peut parler ici d’un livre dont le discours se veut féministe, puisqu’il nous décrit le combat, contre les siens, contre les lois, et contre elle-même aussi et surtout, d’une femme, un combat dont le but est la libération, dont la finalité semble la solitude, dont l’avenir peut être un renouveau en d’autres lieux, en d’autres cultures…

Mobidic: Religion et féminisme

Ce qui me plaît, énormément, dans ce livre, c’est que, même si toute l’action se déroule en pleine jungle, dans un univers tout compte fait proche de Rudyard Kipling et de son  » Livre de la Jungle « , c’est l’humain qui est mis en avant, qui est au centre de l’intrigue et, surtout, du propos.

Ce qui n’enlève rien, loin s’en faut, à la force et la beauté du dessin et de la couleur. Mobidic est une orfèvre du graphisme, et son style, qu’on peut rapprocher de celui de Pellejero ou de Stassen, n’hésite jamais à surprendre, par la perspective utilisée, par le romantisme des décors, par les mélanges incessants de plans extrêmement variés, par la puissance de l’une ou l’autre pleine page. Et par la manière, également, dont elle utilise les couleurs, dont elle les oblige à participer pleinement à la dramaturgie de son récit.

Mobidic: L’Humain et ses couleurs…

Précipitez-vous chez votre libraire préféré, commandez-lui ce  » Roi Ours « , vous ne le regretterez pas… Et attardez vos regards sur la couverture pour y découvrir une particularité qui, elle aussi, prouve tout le talent de Mobidic… Une auteure au talent incontestable, et dont j’espère et j’attends de nouveaux albums !

 

Jacques Schraûwen

Roi Ours (auteure : Mobidic – éditeur : Delcourt)

Rose : 1

Rose : 1

Qui n’a pas rêvé de pouvoir se dédoubler et de pouvoir ainsi découvrir l’intimité des  » autres  » ?… Mais pour Rose, ce n’est pas un rêve. Et cette réalité va peser lourd sur sa jeune existence.

« Je est un autre » (Rimbaud)

Voilà bien longtemps que la mère de Rose est morte, la laissant seule avec ce don étrange qui lui fait fuir, sur commande, le monde tangible de la réalité quotidienne pour celui de la vie de ceux qui l’entourent, de ceux qu’elle croise. Et voilà que son père, ancien policier, meurt aussi, assassiné, lui léguant un ancien collègue séduisant, des questions sans réponses, une maison et ses étranges locataires. Etranges, oui, puisqu’il s’agit de fantômes, des ombres perdues entre l’ici et l’ailleurs et que Rose, seule, peut voir, regarder, avec lesquels Rose, seule, peut parler, dialoguer.

Et puis il y a un tableau, ancien, dont la ressemblance avec la mort violente de son père est évidente…

J’ai épinglé, ainsi, une phrase de de livre, qui me semble résumer, ou en tout cas initialiser, tout le récit de cet album, toute sa trame narrative :  » ton fantôme vit déjà en toi « .

Parce que, pour devenir elle-même, pour se découvrir et s’accepter, Rose va n’avoir d’autre possibilité que d’utiliser ce don qu’elle appelle une maladie, que d’accepter l’aide et la compagnie des fantômes qui en savent bien plus qu’elle sur le passé de sa propre famille.

Il y a dans ce premier volume de ce qui doit être une série en trois épisodes tous les ingrédients de ce qui pourrait n’être qu’une aventure  » gore  » de plus : un meurtre, une enquête policière, une espèce de super-héroïne qui ne se veut pas telle, du fantastique entre Ray et King… Mais il n’en est rien, parce que les scénaristes nous emmènent à leur suite dans la construction d’une existence, une existence dans laquelle le fantastique, certes, est bien présent, mais comme révélateur plutôt que comme moteur. Plus qu’un livre fantastique, d’ailleurs, cet album me semble d’abord et avant tout poétique…

Denis Lapière, le scénariste

« Je parle à qui je fus et qui je fus me parle » (Michaux)

Le dessin aurait pu certainement se révéler, lui aussi, totalement immergé dans un univers somme toute glauque, celui de l’incompréhensible prenant place dans la vie de tous les jours, celui d’un meurtre à élucider, celui d’un passé que l’on devine lourd de conséquences actuelles. Mais Valérie Vernay, au travers de son graphisme, choisit la même voie que ses scénaristes : celle de l’humain, celle de la simplicité, aussi.

Simplicité de traits, de décors, d’expressions, de découpage. Elle démine ainsi, par un humour visuel, et par l’utilisation contrastée et lumineuse des couleurs, un propos qui pourrait sinon être pesant et angoissant.

Si Denis Lapière choisit une intrigue dans la lignée de Rimbaud, Valérie Vernay, elle, par son dessin, permet à ses protagonistes de dialoguer entre eux, bien sûr, mais aussi et surtout avec ce qu’ils furent et ce qui les a, même inconsciemment, créés.

Valérie Vernay, la dessinatrice

De cette collaboration entre deux scénaristes et une dessinatrice, une collaboration aux frontières de la poésie, du fantastique, du quotidien et du polar, il résulte un premier album qui parvient sans faiblesse et sans temps mort à mettre en place des personnages dont on devine les ambiguïtés, dont on devine l’importance qu’’ils occuperont dans les deux albums suivants.

Quête identitaire sur fonds de fantastique, Rose est d’ores et déjà une série attachante, intelligente, qui se lit avec plaisir. Et dont, je l’avoue, j’attends la suite avec une certaine impatience !

 

Jacques Schraûwen

Rose : 1 (dessin et couleur : Valarie Vernay – scénario : Emilie Albert et Denis Lapière – éditeur : Dupuis)