The Regiment – L’Histoire Vraie Du SAS : Livre 1

The Regiment – L’Histoire Vraie Du SAS : Livre 1

De la bd à l’ancienne pour nous raconter l’histoire d’une unité d’élite, créée pendant la guerre 40/45… Une belle galerie de portraits !…

 

Venez à la rencontre des deux auteurs dans cette chronique…

 

 

On peut avoir un peu l’impression, en lisant cet album, de se replonger dans des histoires des  années 50 et 60, des histoires dans lesquelles la grande Histoire était surtout prétexte, pour les auteurs, à nous parler d’héroïsme, de grands faits de guerre, de batailles essentielles.

Et s’il est vrai que ce  » Regiment  » n’évite pas entièrement ces clichés, il est tout aussi vrai que la démarche de Vincent Brugeas, le scénariste, n’a rien d’obsolète. A l’aide d’un découpage soigné, à l’aide aussi d’une documentation sans faille, il nous raconte, tout simplement, l’histoire d’une aventure humaine, et l’héroïsme dont il nous parle est surtout fait de travail, de préparation, d’entraînement. Toute résistance ne peut naître, semble-t-il nous dire par  la voix de ses héros, qu’en la préparant, qu’en s’y offrant, corps et âme.

Et s’il nous fait entrer, dans ce livre, au plus profond d’une organisation militaire précise, c’est avec un vrai sens critique, à certains moments, un sens critique qui provient de ce que furent les réalités d’une guerre qui, déjà, privilégiait les dérives de la hiérarchie aux nécessités du terrain… Il y a là comme un air de déjà revu !

Vincent Brugeas: le scénario

 

 

L’intérêt essentiel de cette série, c’est l’approche que les auteurs font de leurs personnages. Souvent, avec de tels sujets, le manichéisme est présent, tangible, dans un sens comme dans l’autre, celui d’un hommage au militarisme et au courage ou celui d’une critique acerbe sur les réalités militaires et leurs dérives.

Ici, ce n’est pas le cas. On se trouve, en fait, dans une espèce de reportage a posteriori, avec des caméras qui tentent sans cesse, et y parviennent souvent, de s’approcher au plus près des héros, des « hommes » surtout, avec des idées, des valeurs, des principes, mais surtout avec des quotidiens qui ne cachent rien de leurs failles.

Et pour ce faire, pour être proche de la vérité historique, il n’y a évidemment qu’un seul secret : la qualité de la documentation, une qualité que les lecteurs de ce  » Regiment  » vont pouvoir découvrir grâce à un dossier, en fin d’album, particulièrement bien construit.

Vincent Brugeas: les personnages…

 

 

On se retrouve, oui, dans une espèce de reportage télévisé… Ou plutôt dans la construction narrative et graphique d’un film…

C’est à un véritable travail de montage cinématographique, en effet, que le dessinateur Thomas Legrain s’est livré. On ressent presque, au fil des pages, les mouvements des caméras, des mouvements qui permettent à ce que le dessin, de facture extrêmement classique, ne soit pratiquement jamais figé.

Thomas Legrain: la bande dessinée et le cinéma

 

L’essentiel de ce premier volume se déroule dans le désert. Et Thomas Legrain nous montre, au travers de son dessin, que le désert n’a rien de monotone, visuellement, qu’il n’arrête pas d’offrir de nouveaux paysages aux regards qui s’y attardent.

Les deux points de fuite de son graphisme sont le décor et les visages. Et son talent est de parvenir à, cinématographiquement toujours, mêler ces deux axes de son travail avec légèreté, pour construire, finalement, un récit qui, historique bien sûr, cherche avant tout à nous montrer un univers et ceux qui y vivent.

A ce titre, il faut absolument souligner la qualité du travail de la coloriste, Elvire De Cock, sans les couleurs de laquelle, sans doute, ce livre n’aurait pas eu sa totale lumière !

Thomas Legrain: les décors et la couleur

Je ne suis pas (ou plus…) fan des histoires traditionnelles de guerre depuis pas mal de temps. A cause, comme je le disais plus haut, de ces manichéismes, de ces codes imposés par l‘habitude.

Mais ici, au-delà d’un évident classicisme dans le propos comme dans le dessin, je me suis laissé emporter par ma lecture. Et j’ai particulièrement apprécié l’aspect didactique, presque pédagogique même, qu’emprunte le travail des auteurs pour faire découvrir des tas d’événements dont je n’avais aucune connaissance.

C’est donc, oui, une très intéressante réussite que cet album, qui met en scène des personnages dont on devine que, dans les tomes suivants, ils prendront encore plus de chair !…

 

Jacques Schraûwen

The Regiment – L’Histoire Vraie Du SAS : Livre 1 (dessin : Thomas Legrain – scénario : Vincent Brugeas – couleur : Elvire De Cock – éditeur : Le Lombard)

Le Travailleur De La Nuit

Le Travailleur De La Nuit

Le destin d’Alexandre Jacob, truand, anarchiste et libertaire… Un album aux bases historiques sérieuses, au dessin lumineux, aux personnages vraiment attachants !

Le Travailleur De La Nuit © Rue De Sèvres

 

Une enfance à Marseille, à la fin du dix-neuvième siècle… Un amour de la Mer qui le pousse à s’en aller au gré des vagues, à découvrir, sur un bateau, qu’entre rêve et réalité il y a la distance du pouvoir que tant veulent imposer à tant d’autres. C’est là, en se sentant brimé, en se voulant absent de cette loi violente imposant ses règles aux plus faibles, que le jeune Alexandre va se  forger une personnalité hors du commun.

Obligé, pour des raisons de santé, d’abandonner les flots et leurs voyages, Alexandre va, sur terre, trouver un emploi qui ne l’empêchera pas de dire haut et fort ce que sont devenues ses convictions. Parlant bien, intelligent, ayant fait quelques études en une époque où cela n’était pas fréquent, c’est en effet à terre, dans le monde professionnel, qu’il va avoir besoin d’affirmer des sentiments qui n’ont rien de légaliste, loin s’en faut, qui sont même résolument anarchistes. Aucun pouvoir ne mérite qu’on s’en fasse le valet !

 

Le Travailleur De La Nuit © Rue De Sèvres

 

Ce livre, à force de flash-backs mêlés aux présents des personnages, pourrait être ardu à suivre, mais il n’en est rien que du contraire. Matz n’a pas besoin d’artifices littéraires pour passer, en une page, voire même en une case, du présent au passé. Et le dessin de Léonard Chemineau, semi-réaliste et nimbé d’une lumière et d’une couleur qui tantôt accentuent les détails, tantôt les estompent pour mieux laisser la place aux expressions et aux sentiments, ce graphisme n’a nul besoin de tape-à-l’œil non plus pour réussir à raconter une histoire passionnante et, ma fois, totalement passionnée de par son propos !

Un propos éminemment politique, puisque les auteurs nous font entrer dans le quotidien d’un anarchiste qui, de par le refus que la société a de lui laisser la parole, devient truand, voleur, mais ne volant qu’aux nantis. A travers Alexandre, c’est un peu Arsène Lupin qu’on retrouve, mais un Arsène Lupin possédant une culture politique assumée.

 

Le Travailleur De La Nuit © Rue De Sèvres

 

Il y a dans cet album bien des thèmes abordés, et aucun ne l’est fait avec facilité, avec manichéisme, même quand il s’agit pour les auteurs de nous montrer leur héros au bagne. Il faut dire que Matz a toujours privilégié, dans ses scénarios, l’humain et ses possibles au discours, qu’il soit politique ou simplement romanesque.

Et Alexandre, s’il se définit de par son anarchisme, se définit tout autant, plus même sans doute, par l’amour qu’il porte, à sa mère d’une part, à sa compagne d’autre part, un amour qui transfigure toutes ses actions et leur donne un sens qui dépasse la simple anecdote.

Cela dit, le côté « fouillé » de ce livre est évident, au travers des personnages réels, bien entendu, au travers des décors, restitués parfois avec minutie, au travers aussi d’une des nombreuses formes qu’a prises l’anarchie au début du vingtième siècle. Une anarchie autant active qu’intellectuelle, et s’opposant à toute prise de pouvoir par l’homme sur l’homme, s’opposant donc tout autant au socialisme qu’à l’armée, à la religion qu’à la bourgeoisie, au syndicalisme qu’au prolétariat.

 

 

 

Le Travailleur De La Nuit © Rue De Sèvres

 

Le vingtième siècle fut une des époques les plus animées, une des époques qui vit le plus d’innovations de toute l’histoire de l’humanité, peut-être.

Et j’aime ces livres qui, comme celui-ci, nous montrent à voir, de l’intérieur, le monde dont nous sommes, finalement, issus. Et qui le font avec un regard aigu, avec un sens profond du récit, avec un respect complet des instants décrits et de leurs environnements, intellectuels, politiques, militaires, quotidiens.

Ce « Travailleurs de la nuit », ainsi, de par ses thèmes, s’inscrit dans la  lignée des histoires de Léo Malet ou de Manchette ou encore A.D.G., de celles de Tardi ou de Bilal… Et il ne peut que trouver une bonne place dans votre bibliothèque, c’est évident !

 

Jacques Schraûwen

Le Travailleur De La Nuit (dessin et couleur: Léonard Chemineau – scénario : Matz – éditeur : Rue De Sèvres)

 

 

Le Temps du Rêve : 1. Ocre

Le Temps du Rêve : 1. Ocre

Une histoire qui parle des Aborigènes, de l’art et de la spéculation, d’une enfance volée, d’une jeunesse retrouvée, de la nécessité du voyage, même rêvé…

 

Lyon, 1968.

Urbin Molins, commissaire-priseur, commet un geste qui peut détruire toute sa réputation, toute son existence même : il vole un tableau qu’il a vendu à une comtesse amoureuse des arts bruts…

Il s’agit d’un visage, celui d’une femme incontestablement aborigène, un visage à la fois naïf et extrêmement présent de par son regard, de par les couleurs qui le construisent, aussi, des couleurs appliquées uniquement avec les doigts.

Urbin, envoûté par ce tableau, épouvanté aussi par son geste, par l’enquête qui tourne autour de lui, par la présence, dans l’ombre, de deux hommes qui semblent être des détectives privés, va chercher à fuir tout cela dans le Sud de la France. Dans le village de son enfance…

Et là, toujours sans comprendre ce qui l’a subjugué dans ce tableau étrange et lumineux, il va replonger non seulement dans son propre passé, mais surtout y retrouver des sensations et des envies perdues. Celle, par exemple, de réparer un vieux bateau qui appartenait à son père. Il va également redécouvrir, sous le  soleil du Midi, ce qu’est la solidarité, la vie dans un petit village où tout le monde se connaît.

Il va surtout faire deux rencontres. Marilyn, d’abord, une amie d’enfance, qui lui offre son aide, ses sourires, sa présence. Et puis, une jeune fille à la couleur sombre, aux cheveux en  » frisettes « , une enfant à peine adolescente qui peint, avec un sens aigu des couleurs et de l’onirisme. Qui peint avec ses doigts uniquement…

 

Tout cela pourrait n’être qu’une bd policière traditionnelle, sans plus. Mais il n’en est rien ! Parce que l’enquête, tout compte fait, n’a que peu d’importance. C’est au profond de ses personnages que l’auteur, H. Tonton, s’enfouit et nous emmène à sa suite. Et les questions premières qui peuvent se poser : de qui est ce tableau, qui représente-t-il, qui l’a peint, trouvent très vite une réponse. Et ce n’est  pas la réponse qui est importante, finalement, mais la manière de l’assumer, pour Urbin, notable petit bourgeois qui se voit dans l’obligation de retrouver ses  rêves enfuis.

Au-delà de l’intrigue, donc, une intrigue tout compte fait linéaire, il y a dans ce livre, dans ce récit, quelques vraies réflexions.

Sur le rêve et ses papillons bleus, d’abord… Sur l’art et les façons différentes de l’appréhender dans des pays lointains ou ici, en Europe, où il se révèle surtout objet de spéculation et de convoitise mercantile.

 » Le temps du rêve « , c’est le retour d’un homme mûr dans ce qu’il a oublié de son enfance : ses songes, ses désirs, ses nécessités d’aventure, au sens le plus large du terme, des aventures symbolisées par ce bateau qu’il retape et qui, peut-être, pourra le faire voyager en des ailleurs imaginés.

C’est, d’abord et avant tout, une aventure humaine au dessin extrêmement lumineux. Sans tape-à-l’œil inutile, H. Tonton, l’auteur complet de cet album, crée un texte limpide, un peu à la  » Lupano « , très quotidien parfois, sauf lorsque c’est d’art qu’il s’agit. Son dessin n’use à aucun moment d’effets spéciaux et choisit, grâce à la couleur, de privilégier l’ambiance, les environnements, qu’ils soient citadins ou campagnards, et, surtout, la lumière, celle du midi, celle qui fait chanter les visages, les sourires et les regards !

 

Je me dois d’avouer que je ne connaissais ni cet auteur, ni cette maison d’édition située, si je ne m’abuse, dans le Var.

Et la découverte est bien agréable, croyez-moi ! J’aime ces livres qui, sous couvert d’une intrigue d’aspect classique, aiment à s’aventurer dans des directions très variées, très humaines, proches des personnages, très humanistes aussi, puisqu’ici, on parle aussi d’une forme d’immigration…

Demandez à votre libraire de vous commander ce livre, dont j’attends la suite avec impatience, vous ne le regretterez pas, croyez-moi !

 

Jacques Schraûwen

Le Temps du Rêve : 1. Ocre (auteur : H. Tonton – éditeur : Cerises & Coquelicots)

Ter : 1- l’étranger – un album, une exposition jusqu’en octobre, une interview

Ter : 1- l’étranger – un album, une exposition jusqu’en octobre, une interview

De la science-fiction solide pour une nouvelle série passionnante : un album somptueux et une belle exposition consacrée à un dessinateur au talent passionné !

Au scénario, Rodolphe, un vieux routier du neuvième art extrêmement prolifique, puisque c’est à la fin des années 80 qu’il a débuté dans ce métier. C’est dire qu’il sait ce que c’est que raconter une histoire avec efficacité…

Au dessin, un jeune auteur suisse, Christophe Dubois.

Et à l’édition, un homme Daniel Maghen, amoureux de la bd, galeriste, et qui n’édite que des livres de très grande qualité graphique, comme ceux de Prugne ou de l’exceptionnel Lepage…

Au total, un livre de science-fiction absolument passionnant !

Un livre dont les planches originales sont exposées, jusqu’au 8 octobre, dans un lieu prestigieux, le Centre Belge de la Bande Dessinée, à Bruxelles. Un lieu dans lequel les dessins de Christophe Dubois ont totalement leur place.

Même s’il n’a qu’une carrière assez courte encore dans l’univers de la bd, Christophe Dubois se révèle être un dessinateur réaliste exceptionnel ! Ses planches sont des petits bijoux, avec des angles de vue qui permettent vraiment de plonger dans un univers qui, totalement fictionnel, fait cependant mille et une référence, dans le texte comme dans le graphisme, au monde qui est le nôtre. Et l’exposition montre avec talent que dessin et texte sont en véritable osmose dans ce livre…

Un bel hommage, donc, que cette exposition, à un auteur, certes, mais aussi à un éditeur engagé dans la défense du neuvième art.

 

Rodolphe: Daniel Maghen éditeur

 

En un lieu indéfinissable, il y a une cité. Il y a la ville du haut, occupée par les  » collèges  » et les maîtres de la religion…

Il y a la ville du bas, peuplée des gens « normaux ».

Parmi eux, il y a Pip qui gagne sa vie en pillant les tombes. Et, dans une de ces tombes, il découvre un jeune homme nu, sans mémoire et sans langage.

Il le ramène chez lui et, là, cet inconnu, rapidement, apprend à parler, à communiquer, à écrire. Et, surtout il se révèle capable de réparer tous les objets étranges recueillis, au cours de ses rapines, par Pip : un grille-pain, par exemple, mais aussi un objet qui attire sur lui l’attention des gens de la ville du haut ! Un objet qui diffuse, en 3d, des images qui parlent d’une guerre et d’un holocauste, de deux tours jumelles détruites, de la disparition d’un tableau intitulé la Joconde.

Et c’est ainsi que ce livre, premier d’une série, s’ouvre à des réflexions qui dépassent le simple récit.

On parle de langage, comme seul lien possible, finalement, entre les êtres vivants, on y parle aussi de mémoire, cette faculté que l’homme a de se restaurer à lui-même grâce à ses mille vécus.

On s’ouvre aussi à des réflexions sur le rôle du pouvoir, sur la présence de la foi, quelle que soit la forme qu’elle puisse prendre, dans le monde de demain comme dans celui d’aujourd’hui d’ailleurs. Rodolphe aime créer des ponts entre l’imaginaire et le réel, qu’il appartient au lecteur, en définitive, d’emprunter ou pas.

On y parle également, avec une belle impudeur, d’une toute autre mémoire, une mémoire qui devient langage silencieux : la mémoire du corps, la mémoire des chairs. Parce que ce livre se construit aussi, narrativement, autour du sentiment amoureux, au sens large du terme.

 

Rodolphe: le langage

 

Rodolphe: le personnage central

 

 

Le scénario de Rodolphe est d’une narration sans défaut, et le lecteur ne se perd jamais en route, malgré les différents récits parallèles que le scénariste met en scène. Les personnages sont nombreux, et chacun possède une véritable existence, tant au travers des dialogues que de la façon dont le dessinateur, Christophe Dubois, se les approprie.

Et ce scénario prend vie grâce au dessin, évidemment. Il y a ici et là, dans le graphisme de Christophe Dubois, des réminiscences d’académisme, il y a aussi des références, dans quelques cases, à quelques grands dessinateurs réalistes, comme Manara voire même Pratt…

Il y a aussi, dans le dessin, un plaisir à créer un univers que le lecteur croit sans cesse reconnaître, et qu’il ne comprend vraiment qu’à la toute dernière page… Il est amusant, alors, et passionnant, de revenir en arrière, de se balader de planche en planche pour y dénicher tous les signes palpables de cet univers que Dubois y avait placés et qu’on n’avait pas vraiment remarqués !

Réaliste, ce dessin n’est cependant jamais figé, loin s’en faut, et dans certaines constructions, dans certaines perspectives, Dubois aime s’aventurer dans des constructions qui font mieux qu’accompagner le récit de Rodolphe, qui le démesurent…

Christophe Dubois et Rodolphe: le dessin
Christophe Dubois et Rodolphe: le réalisme

 

Un des éléments importants dans ce livre, un élément qui participe pleinement à sa réussite, c’est l’utilisation que Dubois y fait de la couleur. La lumière change, évolue, de page en page, de case en case même, parfois, et avec elle changent également les couleurs, leurs présences, parfois presque diaphanes, parfois d’une épaisseur sombre.

C’est peut-être encore plus  » palpable  » dans les quelques scènes érotiques qui, restant poétiques, n’en demeurent pas moins extrêmement charnelles. Dans la représentation des corps amoureux, Christophe Dubois prend un incontestable plaisir, partagé par tous ses lecteurs (et lectrices)…

 

Christophe Dubois: la couleur
Christophe Dubois: l’érotisme

Je l’ai déjà dit, je le redis : Daniel Maghen est un éditeur qui ne publie que des auteurs qui appartiennent pleinement au Neuvième Art.

Et c’est encore le cas avec Ter, croyez-moi… Vous ne pourrez d’ailleurs que vous en rendre compte par vous-mêmes en allant voir l’exposition consacrée à ce livre !

 

Jacques Schraûwen

Ter : 1- l’étranger (dessin : Christophe Dubois – scénario : Rodolphe – éditeur : DM Daniel Maghen)

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 8 octobre 2017

Thierry De Royaumont : L’Ombre de Saïno

Thierry De Royaumont : L’Ombre de Saïno

Le neuvième art manque souvent de mémoire… Réveillons-la, cette mémoire, avec la réédition de ce que je considère comme l’un des plus grands chefs d’œuvre des années cinquante ! Rendons à Pierre Forget sa place dans la grande Histoire de la bd !…

 

 

Les aventures de Thierry de Royaumont ont connu quatre albums : « Le secret de l’Emir », « La Couronne d’Epines », « L’Ombre de Saïno » et « Pour Sauver Leïla ».

J’avais reçu, enfant, l’Ombre de Saïno, qui se terminait sur cette vignette : vous saurez qui est Saïno en lisant le prochain épisode… Un épisode que j’ai recherché, adolescent, puis adulte, pendant des années, de bouquiniste en bouquiniste, mais qui ne fut édité qu’en 1987. Mais ces recherches incessantes m’ont permis de dénicher et d’acheter les volumes précédents… Des « romans graphiques » avant la lettre, puisqu’ils dépassaient, et de loin, la pagination habituelle en bd, allant jusqu’à 106 planches !

Thierry De Royaumont, c’est un héros occidental et chevaleresque comme il y en eu beaucoup dans ces années d’après-guerre, un héros sans peur et sans reproche, symbolisant en quelque sorte la nécessité, après les horreurs nazies, de connaître de nouvelles jeunesses aux idéaux altruistes. Et c’est ainsi que l’esprit chevaleresque est mis à l’honneur, dans cette série, tout comme l’amitié, profonde, devenant une vraie force dans les remous de l’adversité…

Mais avec Pierre Forget, dessinateur, et Jean Quimper, scénariste, on est très loin des belles histoires de l’Oncle Paul, ou même des bd réalisées par le couple Funcken.

On se trouve même dans un réalisme extrêmement fouillé au niveau historique, en général, au niveau des décors en particulier.

 

Un réalisme, également, qui se refusait au manichéisme, longtemps avant que ce ne soit une nécessité enfin reconnue par tout un chacun. Bien sûr, le thème de cette série a une connotation religieuse, c’est évident. Mais avec un respect affiché de manière tout à fait aussi évidente pour la « différence ».

En outre, dans cette « Ombre de Saïno », le propos est totalement ailleurs que dans l’affrontement entre des croyances opposées. Dans cet album, Thierry De Royaumont, de retour de Terre Sainte, retrouve son domaine… Et se découvre, en même temps, un ennemi implacable, Saïno, d’une cruauté sans bornes, et à la tête d’une confrérie cherchant tous les pouvoirs par tous les moyens, une confrérie dont les ramifications humaines sont celles de plusieurs races, dont les ramifications matérielles se construisent en architectures improbables, d’une modernité que ne désavouerait pas Schuiten…

« L’Ombre de Saïno », c’est l’intrusion d’un fantastique teinté de science-fiction dans un univers moyenâgeux extrêmement bien restitué.

C’est aussi une construction narrative exceptionnelle, pour l’époque comme pour aujourd’hui, d’ailleurs, laissant la place à des questionnements qui se révèlent terriblement philosophiques.

 

Et puis, Thierry De Royaumont, c’est du dessin…

Pierre Forget a été illustrateur, dès les années 40, dans des collections de romans pour la jeunesse, aux éditions Alsatia et Spes surtout. En bande dessinée, il a signé, chez Bayard, l’adaptation d’un des chefs d’œuvre éternel du cinéma, « Les Sept Samouraïs », une adaptation d’une fidélité extraordinaire. Il a aussi signé un western, « Faucon Noir », qui s’éloignait, de par le regard qui y était posé sur les Amérindiens, de tout ce qui se faisait alors.

Son dessin est d’une souplesse exceptionnelle, et Pierre Forget a une manière bien à lui de rendre compte du mouvement, en jouant très souvent avec les perspectives, en jouant aussi avec la manière de construire une planche, et que cette construction participe pleinement à la narration. Et sa façon de jouer avec les ombres, inspirée sans aucun doute par son métier d’illustrateur proche de Pierre Joubert, est tout à fait remarquable, elle aussi.

 

Pierre Forget a abandonné un jour la bande dessinée pour devenir professeur de gravure, et devenir, aussi, un des plus grands graveurs de timbres de la fin du vingtième siècle.

On pourrait croire que la réédition de sa série phare répond à des réalités nostalgiques, et c’est en partie vrai, certainement. Mais en partie seulement, parce que Pierre Forget, comme je le disais en introduction, est un des grands oubliés du Neuvième Art ! Permettre à tout un chacun de découvrir un artiste complet, un artiste qui s’est éloigné, dès le départ, des thèmes enfantins d’un média qui brillait surtout par une certaine mièvrerie, très souvent. On est déjà, avec Thierry De Royaumont, dans la bd résolument moderne, de par ses thèmes, de par le traitement des sujets choisi, de par le graphisme aussi.

Plongez-vous dans cet album, vous ne le regretterez pas ! Et vous pourrez, ainsi, participer activement à rendre hommage à un artiste de la BD qui a, avant tout le monde, réussi à créer une véritable bande dessinée adulte !

Jacques Schraûwen

L’Ombre de Saïno (dessin : Pierre Forget – scénario : Jean Quimper – éditeur : Editions du triomphe – www.editionsdutriomphe.fr )

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre

Un livre pour tous les tintinophiles, bien entendu, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent et se passionnent pour l’histoire du neuvième art !

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Dans l’œuvre de Hergé,  » Tintin au pays des Soviets  » occupe une place à part. Une place  » mercantile « , d’abord, et ce n’est pas la plus importante, fort heureusement ! Une place artistique, donc, et surtout. Parce que c’est dans ce premier album que Hergé a posé les bases-mêmes de ce qu’on a nommé La Ligne Claire.

Cette Ligne Claire, c’est de prime abord une question de technique. Mais pas seulement, puisque c’est aussi une manière de construire un récit, de raconter une histoire. Et, enfin, c’est l’acquisition d’outils graphiques précis peu utilisés auparavant, comme les phylactères.

Et dans ce livre, Philippe Goddin, grand tintinophile devant l’Eternel, nous démontre avec force exemples à l’appui que ce sont bien ces  » Soviets  » qui ont initialisé une  » nouvelle  » bande dessinée, même si, et il le dit aussi, cette initiale de la ligne claire était encore bien malhabile.

Ce que Philippe Goddin fait aussi, et c’est un des points extrêmement positifs de son ouvrage, c’est rendre hommage à un dessinateur qui, déjà, avant Hergé, avait posé les jalons de cette bande dessinée devenue, au fil du temps, la presque-propriété d’Hergé. Alain Saint-Ogan, créateur de Zig et Puce, utilisait déjà les  » bulles « , par exemple, et Hergé a toujours reconnu l’influence que ce grand précurseur avait eue sur sa manière d’envisager le monde de la bande dessinée.

Philippe Goddin: la ligne claire

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Ce livre est extrêmement fouillé, par son iconographie  » hergéenne « , mais aussi par le somme de documents historiques que Goddin reproduit de page en page, et qui replacent l’aventure de la création de Tintin dans une époque bien précise.

Bien sûr, il y a eu, pour qu’Hergé crée son personnage fétiche, tout un concours de circonstances. Un mentor, l’abbé Wallez, un journal, le Vingtième Siècle, et son supplément pour la jeunesse, le Petit Vingtième, un environnement historique chaotique, l’importance de plus en plus grande que prenait le journalisme : tout était en place pour qu’un personnage de bd enfile les vêtements d’un reporter capable d’emmener les lecteurs aux quatre horizons du monde !

Et le génie d’Hergé, c’est d’avoir fait autre chose que simplement se plier au rythme des événements. Il a amorcé dans ce premier volume des aventures de Tintin ce qui, ensuite, s’est affiné, peaufiné, jusqu’à devenir une véritable grammaire de la Ligne Claire. Une grammaire dans laquelle les signes deviennent des codes : gouttes de sueur, nuages de poussière, mouvement dessiné en plusieurs cases, autant de codes encore et toujours utilisés, parfois même à l’extrême comme dans les mangas. Et je pense que le plus grand apport neuf de Hergé est à inscrire dans sa construction narrative, dans l’application qu’il a faite des règles des feuilletons du dix-neuvième siècle. Il fallait alors que le lecteur soit pratiquement obligé d’acheter le numéro suivant du journal pour ne pas rester sur sa faim… De même, au bout de deux pages (rythme de parution des planches de  » Tintin au pays des Soviets « ), Hergé a voulu que s’installe un suspense qui amène ses lecteurs à attendre le numéro suivant du journal avec impatience.

Un des autres points de la grammaire d’Hergé est fort utilisé dans ce premier tome des aventures du petit reporter blond : la caricature. Les méchants comme les bons, les seconds couteaux essentiellement, ont souvent des trognes dignes des films muets où il fallait que l’expression remplace les mots.

Philippe Goddin: la grammaire bd selon Hergé

Philippe Goddin: la caricature

 

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Cela dit, le reproche le plus fréquent fait à  » Tintin au pays des Soviets  » concerne son aspect politique, son manichéisme évident. Son engagement politique, presque…

Philippe Goddin, grâce à son énorme documentation, analyse cette réalité indubitable en la mettant en perspective : perspective du milieu familial d’Hergé, perspective de son jeune âge, perspective de la peur de tout l’Occident face au communisme, perspective de l’influence intransigeante de l’abbé Wallez.

Pour ce faire, il s’appuie sur des documents de toutes sortes, photos, journaux, dessins, tous rendant compte de façon objective de cette année 1929, ancrée dans un entre-deux-guerres plein de folie, mais déjà annonciateur de futurs beaucoup moins chantants.

Philippe Goddin: les soviets

Le talent de Philippe Goddin est d’être tout sauf ennuyeux. Même si son ouvrage se révèle une œuvre d’analyse sérieuse et poussée, il nous l’offre sans qu’elle soit pesante. Le choix de ses illustrations, de toutes sortes, et nombreuses, aèrent son texte et son propos.

La clarté, oui, voilà ce qui peut peut-être définir la ligne d’écriture de Philippe Goddin. Et ce qui le rattache encore plus à l’univers d’Hergé !

On peut ne pas être passionné par Tintin, on peut ne pas aimer particulièrement son créateur. Mais personne ne peut nier l’importance essentielle qu’il a eue dans la grande histoire des petites histoires en dessins ! Une importance, bien évidemment, qu’il partage avec d’autres, Alain Saint-Ogan, avant lui, Jijé et Franquin après lui…

Une importance que Goddin décortique avec talent dans ce livre intelligent sans être pesamment intellectuel !

 

Jacques Schraûwen

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre (auteur : Philippe Goddin – éditions Moulinsart) – Illustrations: Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Thorgal : 35. Le feu écarlate

Le retour de Thorgal, avec un nouveau scénariste, Xavier Dorison : du sang neuf pour une série qui réussit –à nouveau- à surprendre, à émerveiller !…

 

le feu écarlate – © Le Lombard

Thorgal continue sa quête : retrouver son fils Aniel, enlevé par des sorciers qui voient en lui la réincarnation du Grand Maître de leur ordre. C’est dans la ville de Bag Dadh, assiégée, qu’il le retrouve enfin. Mais l’enfant muet, sous la houlette des magiciens rouges, a retrouvé la parole et se révèle sans pitié pour qui que ce soit, riche d’un pouvoir qui fait du feu son allié les plus cruel.

A partir de ce canevas tout compte fait dans la lignée de Van Hamme et Sente, on aurait pu s’attendre à un album de plus parlant de pouvoir, de luttes pour la possession et la richesse, quelles que soient les formes que peuvent prendre ces réalités toujours présentes dans les scénarios de Van Hamme.

Mais ici, c’est Xavier Dorison qui s’attaque à cette bd mythique dont l’âge approche des 40 printemps. On lui doit déjà quelques séries de première qualité, comme le superbe Undertaker, l’étonnant HSE, le puissant Asgard… Et son entrée dans l’univers de Thorgal est à la hauteur de ses scénarios précédents, sans aucun doute possible !

On sent même, dans le suivi de cet album, dans sa construction graphique, dans la place que prennent les mots de page en page, on ressent que les deux auteurs, Rosinski, dessinateur réaliste exceptionnel, et Dorison, scénariste multiforme, on devine, oui, qu’ils ont acquis au cours de leur travail artistique une belle complicité.

Grzegorz Rosinski: le scénario

Xavier Dorison: le travail avec Rosinski

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le feu écarlate – © Le Lombard

Je le disais, avec Dorison, pas question de tomber dans les travers et les routines chères à d’autres scénaristes. Pas, non plus, fort heureusement, d’absence de fidélité à l’égard du personnage repris. C’est bien de Thorgal qu’il nous fait suivre les aventures, un Thorgal qui se retrouve en combat, non seulement pour sa survie et celle de ceux qu’il aime, mais aussi contre une évidente forme d’obscurantisme, d’intégrismes religieux, pluriels dans cet album comme dans la réalité d’hier et d’aujourd’hui.

Cependant, au-delà de cette lutte, au-delà des péripéties aventureuses qui émaillent cet album, au-delà de la violence, de la mort, de la trahison, de la haine, de la rédemption impossible, ce qui sous-tend ce  » Feu écarlate « , c’est le côté humain de Thorgal. On le découvre prisonnier, meurtri moins dans le corps que dans l’âme. On le découvre aussi et surtout en recherche d’amour… Amour paternel à donner, amour filial à recevoir…

Parce que, finalement, c’est bien cela qui forme la vraie trame de ce livre : les relations entre un père et son fils, pris tous deux dans les remous d’une Histoire qui les dépasse et les oblige à s’opposer, à briser aussi les miroirs invisibles qui ne leur renvoient jamais que des débris de reflets d’eux-mêmes.

 

le feu écarlate – © Le Lombard

Rosinski est un des dessinateurs essentiels dans l’histoire de la bande dessinée réaliste de ces quarante dernières années, personne ne peut le nier. Un artiste complet qui, dans cet album, a joué avec la couleur.

Le rouge, couleur du sang, de la haine, de la violence, de la guerre est présent dans chaque planche. Progressivement, cette couleur qui est celle du feu donnant son titre à l’album, finit même par occuper pratiquement tout l’espace.

C’est vrai qu’en ouvrant le livre, on est immédiatement frappé par cette teinte puissante et omniprésente, très lumineuse, très flashy même… Frappé, étonné, déstabilisé… Mais très vite, on entre dans l’histoire qui nous est racontée également grâce à cette couleur et à ses remous continuels, à ses mouvances, à ses mouvements même, parfaitement maîtrisés par l’art de Rosinski.

Ce qui m’a marqué aussi, à la lecture de ce  » Feu écarlate « , c’est la manière dont Rosinski s’est approprié, plus me semble-t-il que dans ses précédents albums, son héros vieillissant. Les traits sont burinés, marqués, ils sont ceux d’un homme qui a souffert et qui ne le cache pas, ils sont ceux d’un héros qui fait preuve de fragilité. En même temps, la manière dont Rosinski s’approche au plus près du regard de Thorgal, et des yeux également de ses autres personnages, cette façon de nous accrocher à des regards variés participe à la puissance du récit et, surtout, au fait que chaque lecteur se sente presque en dialogue avec Thorgal…

Grzegorz Rosinski: la couleur

Grzegorz Rosinski: le dessin 

le feu écarlate – © Le Lombard

En commençant à lire ce livre, j’ai eu peur, je l’avoue, d’être obligé de me replonger dans les cinq précédents opus pour pouvoir ne pas me perdre en cours de route.

Mais là aussi, Dorison, tout de suite, a réussi à innover.

Sans être un one-shot,  » Le feu écarlate « , grâce au résumé qui se trouve en début d’album, grâce aussi à la fluidité du récit, à la construction de cette histoire, cet album, oui, on y pénètre sans aucune difficulté. C’est là une rupture avec ce qu’était cette série jusqu’ici, une rupture qui mérite d’être soulignée, et qui est la preuve d’un respect que les auteurs ont, tous deux, pour leurs lecteurs, anciens ou nouveaux !

le feu écarlate – © Le Lombard

Thorgal est une série mythique de la bd réaliste. Rosinski en est depuis toujours le maître d’œuvre incontestable et incontesté. Et ici, avec ce  » Feu écarlate « , il réussit encore à nous étonner, par la magie de sa couleur, lumineuse, essentielle, par la présence presque charnelle de son trait… Et si cet album nous étonne, m’étonne en tout cas, c’est aussi parce qu’il ne se contente pas de ronronner dans des habitudes par trop routinières. Et là, toute la grâce en revient à Dorison qui fait de Thorgal un héros de plus en plus moderne, tout en restant aussi un merveilleux personnage de tragédie !

 

Jacques Schraûwen

Thorgal : 35. Le feu écarlate (dessin Grzegorz Rosinski – scénario : Xavier Dorison – éditeur : Le Lombard – novembre 2016) Images:le feu écarlate – © Le Lombard