Guérillero – un album tout en nuances, un livre intelligent…

Guérillero – un album tout en nuances, un livre intelligent…

Une guerre dont on ne parle plus, une guerre dans laquelle les enfants-soldats ont été nombreux… Une bd-témoignage lucide, tendre, sans faux fuyant !!!!

copyright dargaud

En Colombie, une forme de guerre civile ne s’est jamais totalement arrêtée depuis 1948. Une guerre qui a fait des centaines de milliers de victimes, des millions de déplacés. Une guerre dans laquelle les groupes armés, militaires, para-militaires, miliciens, révolutionnaires, se sont multipliés, une guerre qui a utilisé les revenus de la drogue… De notre côté du monde, c’est de cela qu’on a souvent parlé, des narco-trafiquants, des attentats, des assassinats. On a parlé aussi du groupe des FARC, des guérilleros ayant accepté un accord de paix avec le pouvoir en 2016. Ce dont on n’a, je pense, pratiquement jamais parlé dans notre occident ronronnant, c’est la manière dont ces FARC opéraient leur recrutement dans la population. Un recrutement qui a ainsi vu des milliers de gosses perdre leur enfance… Et ce livre nous raconte les quotidiens d’un de ces enfants-soldats.

copyright dargaud

Et ce récit n’a rien d’imaginaire. Il se base sur la réalité, sur le témoignage d’un de ces anciens guérilleros, Alberto, s’étant enrôlé à 11 ans, avec une de ses sœurs, dans un groupe armé des FARC. Alberto qui, adulte, nous raconte sa vie, son passé, ses passés pluriels ai-je envie de dire, son présent aussi… Et ce qu’il a vécu devient un livre, par la grâce d’une scénariste colombienne, Maria Isabel Ospina, vivant en France, et un dessinateur, Jean-Emmanuel Vermot-Desroches, dont le dessin, semi-réaliste, simple, très légèrement coloré, réussit à entrer avec vérité et humanité dans l’existence d’Alberto.

copyright dargaud

L’existence d’Alberto, je le disais, est celle d’une enfance perdue, volée par les aléas de la misère, de la brutalité d’un père aussi, embellie par contre par la présence essentielle de la famille… Alberto va être séduit par ces guérilleros passant par son village, il va les suivre, vivre avec eux, vivre comme eux, pendant cinq ans… Combattre… Grandir, vieillir, mais sans jeux autres que ceux d’une réalité dans laquelle la mort a sans cesse sa place, dans laquelle on n’a pas le temps ni la chance de pouvoir s’attacher à un lieu, à quelqu’un… Et puis un jour, il va s’enfuir, quitter ce groupe, grâce à des policiers qui l’orientent vers un programme national de réinsertion, destiné à ces enfants-soldats dont il fait partie…

copyright dargaud

Et c’est tout cela que nous montre cet album, avec le triple choix de respecter la chronologie, de respecter la mémoire d’Alberto et donc celle de ses sensations, de ses sentiments, et, enfin, de laisser ces souvenirs devenir, graphiquement, scénaristiquement, des courtes séquences. Il en résulte un « objet » littéraire étonnant, déjà parce qu’il ne porte aucun jugement, en laissant une place similaire aux années de guérilla et à celles de l’École, du travail, de cette réinsertion… Et ensuite, par sa qualité de construction narrative, de dessin, et de texte simple sans jamais être simpliste.

copyright dargaud

Alberto parle de lui… de ce qu’il a vécu… Il n’y a pas de bons et de méchants, il y a quelques années d’une existence qui le laisse désemparé, étonné aussi d‘une forme de solidarité qui n’est pas uniquement celle de la famille, loin s’en faut même, mais qui est celle du hasard des rencontres, des amitiés, au-delà des classes sociales… Dans la vie en guérilla comme dans la vie en « réinsertion »…

copyright dargaud

Ce livre, d’une lecture à la fois agréable et riche, peut se résumer, en fait, par ces quelques mots d’Alberto, en postface de l’album :

« A mes yeux, il est important que mon fils découvre, au travers de ce roman graphique, des situations que son père a vécues… Pourvu que des expériences telles que la mienne contribuent à sensibiliser les gens pour éviter que l’histoire ne se répète. En Colombie, tout le monde parle de la guerre comme si elle était lointaine alors qu’elle est encore si proche. »

Oui, pourvu que… En Colombie comme ici…

Jacques et Josiane Schraûwen

Guérillero (dessin : Jean-Emmanuel Vermot Desroches – scénario : Maria Isabel Ospina – éditeur : Dargaud – janvier 2026 – 224 pages)

Rêve de pierre – un récit fantastique classique

Rêve de pierre – un récit fantastique classique

Un scénariste prolixe et un dessinateur au style toujours reconnaissable, pour un album de bande dessinée bien agréable à lire…

copyright mosquito

En exergue de ce livre, il y a un vers de Baudelaire : « Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre ». Un alexandrin d’un des poètes les plus essentiels dans l’histoire de la littérature mondiale, un poète qui fut passionné par Poe, qui l’a traduit, qui a aimé chez lui ce mélange incessant et envoûtant de raison et de déraison, de réalisme et de fantastique, un poète pour qui le réel a toujours transfiguré et transformé les mondes de l’indicible… Un vers rythmé qui, en douze pieds, se fait l’ébauche d’un récit que Rodolphe a créé, avec une simplicité tranquille, s’inspirant de bien des thématiques propres au style fantastique littéraire.

copyright mosquito

Aux côtés de celui qui peut nous raconter les histoires policières du commissaire Raffini autant que les dérives ésotériques de Victor Hugo, il y a, pout que cet album existe, un dessinateur à la carrière importante et au style très particulier, Marcelé. Depuis le milieu des années 70, cet artiste a touché à des thèmes de toutes sortes, de la science-fiction mêlée de western, par exemple, avec l’extraordinaire série des « Capahuchos », avec aussi toujours une prédilection pour des histoires qui partent du quotidien presque banal pour plonger dans l’irrationnel presque surréaliste. Ces deux auteurs ont déjà collaboré, au début des années 2000, et les revoici réunis dans un one-shot de construction, je le disais, très classique. Et ce mot n’est pas négatif, croyez-moi !

copyright mosquito

Au contraire, même… Il signifie que Rodolphe et Marcelé possèdent une véritable culture et qu’ils prennent plaisir, au long de quelque 65 planches, à ne pas sortir de sentiers qui ont déjà été balisés par bien des auteurs avant eux, de Ray à Prévot, de Bealu à Seignolle, de Hoffmann à quelques poètes comme Baudelaire. Baudelaire dont la poésie, tout comme celle de Nerval dans un tout autre genre, s’enfouit dans les profondeurs de quelques gouffres où toute réalité se désagrège lentement… Ce sont ces gouffres qui ont inspiré le scénario de ce livre-ci, et c’est un vrai bonheur que de se retrouver, en quelque sorte, en terrain connu parfaitement assumé par deux talents réunis.

copyright mosquito

L’histoire est assez limpide, déjà lue comme je le disais dans son déroulé de base. Un écrivain, monsieur Saint Maur, croise dans un bal, dans une ville de province, une femme qui éveille en lui un souvenir oublié. Cette femme représentait pour lui, il y a bien longtemps, lors du début de son adolescence, la beauté parfaite. Une rencontre ancienne qui devient actuelle, une femme qui n’a pas vieilli et qui, à nouveau, envoûte l’adulte redevenant l’enfant amoureux qu’il fut. Est-elle la même, est-elle une autre ?… Elle est là, semblable à ce qu’elle fut, semblable aussi à une statue de pierre dans sa propriété. Je parlais d’envoûtement, je pourrais aussi parler d’Amour absolu, qui va conduire cet écrivain dans un autre bal, invité par cette femme, Isadora, un bal dans lequel tournoient des êtres vivants, mais qui ne le sont peut-être que par la grâce de Belzebuth…

copyright mosquito

Mais tout cela n’est-il pas, finalement, le contenu tout à fait tangible du livre qu’écrit ce Monsieur Saint Maur ?… On revient, là, au côté presque rationnel de Poe, donc de Baudelaire… On en arrive là à ces gouffres que Poe et Baudelaire apprivoisaient de leurs mots… Et ce livre, cette bd, ne livre aucune réponse à des questions que le héros de ce « Rêve de Pierre » se pose, des questions qui touchent à l’imagination, à l’inspiration, à la vie, à la mort, donc à l’amour… Cette bande dessinée est, je le disais, classique, traditionnelle, et souple, graphiquement, littérairement, comme une feuille invisible tournoyant dans les rêves de tout un chacun.

copyright mosquito

Et permettez-moi de citer encore Baudelaire, dans un autre de ses poèmes, « La charogne ». Une citation qui fait contrepoint à la première de ce livre, et en donne, peut-être, une forme de finalité…

«  Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés ! »

Jacques et Josiane Schraûwen

Rêve de pierre (dessin : Marcelé – scénario Rodolphe – éditeur : Mosquito – avril 2026 – 65 pages)

Un été loin des hommes

Un été loin des hommes

Un livre dans lequel on parle de vie, de mort, d’amour, de souvenances, d’identité…

copyright dargaud

Thomas Campi et un dessinateur pour lequel j’ai une vraie tendresse… Son dessin ne cherche jamais à briller, mais à accompagner des histoires qui parlent bien plus au cœur qu’à la raison. « Macaroni », ou « Magritte », deux albums que j’ai chroniqués en leur temps sur l’antenne de la rtbf, sont par exemple des bijoux de poésie, d’intelligence, d’observation sereine de la vie et de ses tourments… Campi aime les personnages qui jaillissent de sa plume, et il choisit toujours des scénarios qui à la fois parlent de ses propres univers et à la fois lui ouvrent des nouvelles palettes graphiques.

copyright dargaud

Le scénario de cette bd-ci est signé de deux femmes, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro. C’est un scénario extrêmement bien construit, à petites touches, un scénario sensuel dans la mesure où il raconte des sensations plus que des gestes… Un scénario qui montre, sans excès, l’importance, dans toute existence, du hasard, de ses opportunités, de ses colères, de ses désespérances, de ses éblouissements aussi.

copyright dargaud

Nous sommes en 2022. Frédérique a 47 ans. Elle se rend à Nice, pour y retrouver son père et l’aider à organiser les funérailles de sa mère, pour le soutenir. Dans cet appartement familial, face à un père qui perd pied, Frédérique se veut efficace, d’abord et avant tout. Mais c’est en faisant un choix parmi les photos qui serviront au moment des funérailles que Frédérique va soudain voir se restaurer en elle la mémoire d’un été, en 1985, sous le soleil de Corse… Un été de vacances vécu essentiellement entre femmes.

copyright dargaud

Un « drôle » d’été… Celui de la découverte par Frédérique, adolescente de 12 ans, d’un monde adulte qui peut faire souffrir… D’un père qui quitte le lieu des vacances pour des raisons professionnelles… Des raisons que Frédérique voit sa mère ne pas croire… Cette ado va, sans le comprendre, assister ainsi à une crise de couple grave… Elle va aussi s’affirmer face à ses cousines, un peu sauvage, n’aimant pas vraiment la plage, ni les jeux d’enfant de son âge, préférant la lecture, la solitude… Et, ainsi, se découvrir elle-même, intimement, en même temps qu’elle découvre que l’enfance n’a plus rien d’insouciant…

copyright dargaud

Les deuils, ainsi, éveillent des passés que le temps a estompés. On ne fait pas son deuil, n’en déplaise aux psys omnipotents, on est en deuil, tout simplement. On ne refait pas sa vie, on la continue, c’est tout. Mais le deuil permet aussi de retrouver des liens entre hier et aujourd’hui, des liens qui, pour ténus qu’ils aient pu avoir l’air « avant », se révèlent comme des jalons essentiels dans sa propre histoire. A Nice, c’est tout cela que Frédérique va découvrir, comprendre, comprenant aussi l’Amour que ses parents ont vécu, envers et contre tout, envers et contre tous les aléas de la vie, de l’habitude. Frédérique se souvient, sans rien réinventer de ce qui fut, de cet été vécu essentiellement entre femmes, de cet ensoleillement de l’âme qui lui a fait découvrir qui elle était.. Qui elle est, là, à Nice, préparant un enterrement et attendant que la rejoigne sa compagne…

copyright dargaud

On lit cet album, on le regarde, en prenant son temps. La bande dessinée est un art délicat et essentiel quand elle réussit, comme ici, à parler de deuil, d’amour, de différence, de sexualité, de regards d’enfance qui soudain deviennent des yeux d’adulte ouverts sur les mille réalités d’un temps qui passe et s’efface, et nous efface… Je le disais, cette bande dessinée est un vrai petit bijou, humain, superbement humain !… A ne rater sous aucun prétexte!

Jacques et Josiane Schraûwen

Un été loin des hommes (dessin : Thomas Campi – scénario : Fabienne Blanchut et Catherine Locandro – éditeur : Dargaud – mars 2026 – 133 pages)