Fils De Bourge – le doux printemps 1936

Fils De Bourge – le doux printemps 1936

Eric Stalner est un dessinateur dont le dessin réaliste enchante le monde du neuvième art depuis quelque 90 albums… Amoureux de l’Histoire, des liens qu’elle peut -et doit- avoir avec le présent, il est aussi un superbe raconteur d’histoires…

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Le « fils de bourge », c’est François Bompierre, âgé de 17 ans. Il débarque à Gramont, une petite cité industrielle du centre de la France, avec ses parents et sa sœur. Le père, sous-directeur de l’usine locale, est autoritaire… L’éducation, pour lui, passe par sa ceinture qui claque sur le dos de son fils pour des punitions répétées… Mais nous sommes en 1935, et les notables et industriels voient monter tout autour d’eux un sentiment de révolte qui, petit à petit, devient révolutionnaire… Et la grève règne dans l’usine qui fait « vivre » une grande partie de la population locale…

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François, fils de Bourgeois, fils de notable, fils d’un sous-directeur dont l’idéologie se tourne vers l’Allemagne et son charismatique « guide », porte en lui la même révolte, mais exclusivement tournée vers son père… A chaque punition reçue, quinze coups de ceinture très exactement, il ferme les yeux, pense à une libellule cherchant à échapper à un crapaud. Cela l’aide, non pas à supporter la douleur, encore moins à l’accepter, mais à en faire, silencieusement, une force.

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Eric Stalner nous montre le quotidien de François… Le manque de vrais rapports familiaux, même avec sa sœur, sa haine pour son père, son absence de compréhension à l’égard de sa mère qui laisse faire. Permettez-moi, du haut de mon grand âge, de laisser ici parler ma mémoire personnelle. Intime… J’ai eu droit, enfant, à de telles punitions, moins répétées, certes, mais tout aussi cinglantes… Et j’ai toujours gardé la souvenance de la présence de ma mère regardant agir mon père sans dire un mot… Le temps a passé, sans que s’efface le souvenir, même si j’ai, au fil des années, compris les raisons de mon père, des raisons venues de sa propre enfance, des raisons d’éducation, des raisons ancrées dans un monde qui fut mais qui n’est plus, et qu’on ne peut juger, dès lors, qu’à l’aune du moment historique où elles ont régné.

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Fin de mon intervention personnelle… Parce que ce livre dépasse largement l’anecdote. François, solitaire, refusant de se joindre à la bande de jeunes bourgeois (comme lui) qui jouent au tennis, va s’éveiller à la vie en rencontrant une bande de non-bourgeois… En faisant, avec eux, l’apprentissage de la liberté et, en parallèle, de la colère, de la révolte, de la castagne avec le pouvoir établi, notables et flics… Son adolescence s’affirme et se vit désormais aux côtés des grévistes… Contre le pouvoir, contre son père… Contre son milieu. Ainsi, Stalner, au travers du portrait de ce fils de bourge, nous esquisse aussi le portrait d’une époque… Le front populaire va arriver, bientôt, et ses espérances vont vite être mises à bas par la haine officielle et étatique à l’encontre des bolchéviques, des Juifs et des francs-maçons… Bientôt va venir une époque d’ombre, de violence, et de mort…

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Sans aucun manichéisme, avec une fidélité historique fouillée sans jamais être pesante, Stalner nous remet en mémoire un univers qui devrait ne plus jamais exister, mais qui, cependant, repointe le bout de son horreur régulièrement. Les Bourges de 1935 lisaient Drumont et Mauras, pendant que les Prolétaires « éduqués » lisaient Blum et Aragon… Et si le livre dépasse l’année 1935, nous fait entrer, pendant quelques pages, dans les actions de la résistance, c’est pour nous montrer que, finalement, la libellule peut arriver à ne plus être dévorée par les crapauds de l’universelle connerie…

Jacques et Josiane Schraûwen

Fils De Bourge (auteur : Eric Stalner – éditeur : Grandangle – mai 2026 – 80 pages)

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Nos Accords Imparfaits – Amour, onirisme, musique des cœurs et des corps…

Nos Accords Imparfaits – Amour, onirisme, musique des cœurs et des corps…

En cette époque de « rentrée littéraire », j’aime me balader dans des bandes dessinées qui, assez récentes, méritent encore et toujours d’être lues, appréciées.

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Et c’est bien le cas avec cet album-ci. Un livre dont le dessin, pour simple qu’il soit, presque naïf souvent, réussit à coller parfaitement à l’histoire racontée. Une histoire tout en nuances, une histoire quotidienne, un récit comme une musique sur un vieux trente-trois tours dont les deux faces sont à écouter. Une histoire d’amour… Une histoire de fin d’amour ? De tendresses plurielles perdues ? De retrouvailles possibles lorsqu’on décide de se glisser jusqu’à l’envers des apparences ? Il y a tout cela aussi dans ce livre qui, sans remous, nous fait rêver aux infinis de l’Amour et de ses possibles.

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Ce livre se construit, je le disais, comme un vieux disque. Deux époques, ainsi, se suivent, s’assemblent sans vraiment se ressembler, se ressemblent quand même sans pour autant fusionner… La première époque, c’est la face A de ce trente-trois tours. Anton est livreur, il passe de maison en maison, croise des inconnus et leur remet des colis. Un métier sans vraie passion, qui le voit se faufiler dans la vie, en quelque sorte. Hélène est violoncelliste, artiste. Ils vivent ensemble, êtres très différents l’un de l’autre, êtres humains simplement amoureux. Seulement, le temps est là, avec cette invisible rouille qui s’accroche aux sentiments… Anton et Hélène, physiquement, sensuellement, quotidiennement partageaient d’intimes accords… Ceux de la musique, ceux des gestes de chaque jour aussi, leurs bruissements, leurs chocs parfois, en une espèce de symphonie faite d’habitudes et d’envolées presque lyriques comme peut être lyrique la rencontre de deux corps et de deux âmes…

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Mais voilà, l’éternité se brise au fil des mots qui ne réussissent plus à se dire… « Je t’aime » abandonne les lèvres d’Anton, et, sans se fuir, les deux amants se perdent peu à peu. Ces trois mots sont remplacés par « J’aimerais l’oublier. Je détesterais l’oublier »… Plus aucun accord entre eux n’existe… Jusqu’à ce que commence la face B du disque de leur existence… Une deuxième époque qui mène Anton d’un monde réel à un univers qui en a toutes les caractéristiques, mais d’une manière absurde… Et c’est dans ce deuxième lieu de leur existence que, peut-être, leurs accord imparfaits vont se découvrir bien plus importants que toutes les perfections du rêve…

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Le scénariste, Gilles Marchand, est romancier… On dit de lui qu’il pratique, en écriture, le « réalisme magique ». Cette manière de raconter l‘ici et l’ailleurs, en même temps, avec un sens aigu de la poésie et de l’onirisme, ce style, ce genre littéraire qui a permis il y a bien longtemps à Johann Daisne d’écrire son chef d’œuvre, « Un soir un train » (tristement décomposé au cinéma, ensuite…), il le fait sien dans cette bd aussi. Gilles Marchand, pour son premier scénario de bd, ne s’éloigne pas de son style, de ses plaisirs d’écriture et de narration… Cécile Dupuis, la dessinatrice, elle, a un dessin sans fioritures, elle aime jouer avec les perspectives, créant ainsi ce qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler un surréalisme déstructuré ou, mieux, simplifié. Leur rencontre, en mots, en dessins et en couleurs simples est une réussite…

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Et le résultat, déstabilisant c’est vrai, c’est ce livre qui se savoure, sans arrière-pensées… Une histoire d’amour, une histoire d’humains créant aux rythmes changeants de leur amour des accords qui se dessinent et se disent au gré des mille musiques de la poésie…

Jacques et Josiane Schraûwen

Nos Accords Imparfaits (dessin : Cécile Dupuis – scénario : Gilles Marchand – éditeur : Casterman – 2026 – 160 pages)

Guérillero – un album tout en nuances, un livre intelligent…

Guérillero – un album tout en nuances, un livre intelligent…

Une guerre dont on ne parle plus, une guerre dans laquelle les enfants-soldats ont été nombreux… Une bd-témoignage lucide, tendre, sans faux fuyant !!!!

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En Colombie, une forme de guerre civile ne s’est jamais totalement arrêtée depuis 1948. Une guerre qui a fait des centaines de milliers de victimes, des millions de déplacés. Une guerre dans laquelle les groupes armés, militaires, para-militaires, miliciens, révolutionnaires, se sont multipliés, une guerre qui a utilisé les revenus de la drogue… De notre côté du monde, c’est de cela qu’on a souvent parlé, des narco-trafiquants, des attentats, des assassinats. On a parlé aussi du groupe des FARC, des guérilleros ayant accepté un accord de paix avec le pouvoir en 2016. Ce dont on n’a, je pense, pratiquement jamais parlé dans notre occident ronronnant, c’est la manière dont ces FARC opéraient leur recrutement dans la population. Un recrutement qui a ainsi vu des milliers de gosses perdre leur enfance… Et ce livre nous raconte les quotidiens d’un de ces enfants-soldats.

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Et ce récit n’a rien d’imaginaire. Il se base sur la réalité, sur le témoignage d’un de ces anciens guérilleros, Alberto, s’étant enrôlé à 11 ans, avec une de ses sœurs, dans un groupe armé des FARC. Alberto qui, adulte, nous raconte sa vie, son passé, ses passés pluriels ai-je envie de dire, son présent aussi… Et ce qu’il a vécu devient un livre, par la grâce d’une scénariste colombienne, Maria Isabel Ospina, vivant en France, et un dessinateur, Jean-Emmanuel Vermot-Desroches, dont le dessin, semi-réaliste, simple, très légèrement coloré, réussit à entrer avec vérité et humanité dans l’existence d’Alberto.

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L’existence d’Alberto, je le disais, est celle d’une enfance perdue, volée par les aléas de la misère, de la brutalité d’un père aussi, embellie par contre par la présence essentielle de la famille… Alberto va être séduit par ces guérilleros passant par son village, il va les suivre, vivre avec eux, vivre comme eux, pendant cinq ans… Combattre… Grandir, vieillir, mais sans jeux autres que ceux d’une réalité dans laquelle la mort a sans cesse sa place, dans laquelle on n’a pas le temps ni la chance de pouvoir s’attacher à un lieu, à quelqu’un… Et puis un jour, il va s’enfuir, quitter ce groupe, grâce à des policiers qui l’orientent vers un programme national de réinsertion, destiné à ces enfants-soldats dont il fait partie…

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Et c’est tout cela que nous montre cet album, avec le triple choix de respecter la chronologie, de respecter la mémoire d’Alberto et donc celle de ses sensations, de ses sentiments, et, enfin, de laisser ces souvenirs devenir, graphiquement, scénaristiquement, des courtes séquences. Il en résulte un « objet » littéraire étonnant, déjà parce qu’il ne porte aucun jugement, en laissant une place similaire aux années de guérilla et à celles de l’École, du travail, de cette réinsertion… Et ensuite, par sa qualité de construction narrative, de dessin, et de texte simple sans jamais être simpliste.

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Alberto parle de lui… de ce qu’il a vécu… Il n’y a pas de bons et de méchants, il y a quelques années d’une existence qui le laisse désemparé, étonné aussi d‘une forme de solidarité qui n’est pas uniquement celle de la famille, loin s’en faut même, mais qui est celle du hasard des rencontres, des amitiés, au-delà des classes sociales… Dans la vie en guérilla comme dans la vie en « réinsertion »…

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Ce livre, d’une lecture à la fois agréable et riche, peut se résumer, en fait, par ces quelques mots d’Alberto, en postface de l’album :

« A mes yeux, il est important que mon fils découvre, au travers de ce roman graphique, des situations que son père a vécues… Pourvu que des expériences telles que la mienne contribuent à sensibiliser les gens pour éviter que l’histoire ne se répète. En Colombie, tout le monde parle de la guerre comme si elle était lointaine alors qu’elle est encore si proche. »

Oui, pourvu que… En Colombie comme ici…

Jacques et Josiane Schraûwen

Guérillero (dessin : Jean-Emmanuel Vermot Desroches – scénario : Maria Isabel Ospina – éditeur : Dargaud – janvier 2026 – 224 pages)