La Piste Cavalière

La Piste Cavalière

Le cheval est sans doute la première des passions de Michel Faure, l’auteur de cet album… Un auteur que vous allez pouvoir écouter dans cette chronique.

 

Au centre de cette histoire, il y a deux femmes, très différentes, physiquement et mentalement, l’une de l’autre mais unies par la même passion pour les chevaux et par un amour lumineux. Rose-Mai et Betty gagnent leur vie en aménageant des terrains consacrés à des manifestations hippiques.

Au centre de cette histoire, outre ces deux femmes, il y a toute une galerie de personnages qui, tous, ont une existence, une réalité, une vérité, un poids. A commencer par le grand-père de Rose-Mai dont les souvenirs, hauts en couleurs, parlent d’Algérie, de chevaux, d’emprisonnement, de liberté… Mais il y a aussi Lulu, Gilbert… Il y a Henri, un avocat qui, dans sa propriété, accueille des migrants, des réfugiés. Et puis un couple de grands bourgeois chez qui les deux filles viennent travailler et avec qui, très vite, les conflits vont naître.

Il y a enfin une enquête policière, un flic particulièrement rébarbatif qui va se révéler, un peu comme chez Audiard, très différent de ce qu’il a l’air d’être.

Et ce sont tous ces personnages qui construisent l’intrigue, qui en élaborent l’ambiance, qui en assument les rebondissements. Et si la sauce prend, et elle prend bien, c’est grâce au travail sur les mots, sur les dialogues, effectué par Michel Faure. Par le fait, aussi, que le monde du cheval, bien évidemment, est un univers qu’il connait à la perfection.

Michel Faure: Les dialogues

En définitive, c’est pourtant le cheval, essentiellement, qui est le fil conducteur du récit. Et le regard que Michel Faure pose sur cette haute bourgeoisie intéressée par le seul gain est un portrait au vitriol, parfois à la limite de la caricature mais sans que cela ne soit pesant, un portrait que l’on sent nourri par une vraie connaissance de  » ces gens-là « , pour pasticher quelque peu Jacques Brel.

Et c’est le sauvetage d’un cheval blessé qui est le déclencheur essentiel de l’intrigue. Des intrigues, plutôt, tant il est vrai que Faure, même si l’histoire qu’il nous raconte est  » linéaire « , aime les digressions. Des digressions humanistes, qui parlent de racisme, de tolérance, de liberté, de sexualité, de vie, de mort. Son livre, comme souvent chez lui, est une fable qui, à partir de l’animalité du cheval, s’adresse à l’humanité de ses protagonistes. Parce que, toujours, c’est à taille humaine que Michel Faure crée les récits qu’il a envie de partager avec nous.

Michel Faure: un cheval blessé…

 

A taille humaine, oui… Ce qui permet à Faure de ne pas nous découper un scénario en séquences, mais bien plus en tranches de vie, en moments d’existence, qui, mêlés, finissent par former la trame d’un monde complexe parce qu’ambigu, toujours, un monde dans lequel les apparences sont battues en brèche, tout comme les préjugés de toutes sortes.

Pour ce faire, Michel Faure a un dessin qui parle au lecteur, immédiatement, un dessin qui n’a nul besoin d’effets spéciaux dans les cadrages ou dans les perspectives pour se révéler efficace. Efficace, oui, et surtout attachant !

Un dessin qui doit également beaucoup à la couleur, une couleur omniprésente mais sans cesse changeante, comme le sont les paysages dans lesquels Faure balade ses héroïnes. Il y a de la lumière, jusque dans les sous-bois, il y a les scènes plus intimistes dans lesquelles les ombres prennent un peu plus de place. Il y a, de toute façon, grâce à cette couleur, un rythme qui ne peut que faire aimer l’histoire de cette piste cavalière, de cette jument blessée, et du poulain à qui elle donne vie. Une vie qui apparaît en même temps que le départ du grand-père dans un ailleurs définitif…

Et puis, dans le dessin de Faure, il y a l’importance capitale des regards, des regards qui, dessinés, accrochent ceux des lecteurs, et lui permettent ainsi d’aller au-delà du simple graphisme pour pénétrer, silencieusement, dans la vérité des personnages.

Michel Faure: le dessin et la couleur

 

Michel Faure: le dessin, les regards…

Dans la lignée de Giraud ou de Palacios, œuvrant aussi comme peintre parfois plus que comme dessinateur, Michel Faure est de ces artistes qui donnent leurs lettres de noblesse à la bande dessinée. Bien sûr, il a ses obsessions graphiques et narratives, et je pense que, pour lui, faire une bd sans animal, sans cheval surtout, s’avérerait impossible.

C’est sa marque de fabrique, mais c’est surtout, pour lui, l’occasion, toujours, de nous raconter des histoires qui parlent plus à l’âme qu’à la raison.

C’est ce qu’il fait dans cette piste cavalière, et c’est ce qu’il y fait extrêmement bien !

 

Jacques Schraûwen

La Piste Cavalière (auteur : Michel Faure – éditeur : Glénat)

Duke : 2. Celui Qui Tue

Duke : 2. Celui Qui Tue

A partir de thèmes récurrents du western, Hermann réussit, encore, à nous passionner, à retenir notre attention, grâce à son dessin et ses couleurs…

 

          Duke 2: Celui qui tue©le lombard

 

Une petite ville minière, des diligences qui se font attaquer, des cadavres qui finissent par joncher les routes. Une jeune fille, rescapée d’une tuerie. Un propriétaire de mine qui a besoin de sécurité pour continuer à s’enrichir, et qui oblige le shérif à réunir un groupe d’hommes capables de retrouver les détrousseurs tueurs. Et, parmi ces hommes, Duke, qui a abandonné son ancien métier d’adjoint du shérif et qui tente de couler des jours paisibles loin de toute violence.

Duke qui, pour des raisons qu’on ignore, se doit d’accepter de participer à cette chasse à l’homme. Et qui, de par ses talents de pistolero, va y occuper un rôle essentiel.

 

 

 

          Duke 2: Celui qui tue©le lombard

 

Le scénario, sans grande surprise, va donc parler de vengeance, de mort, de sentiments toujours ambigus. Mais au-delà de ce côté tout à fait traditionnel dans l’univers du western, il y a tout l’intérêt que Hermann porte à ses personnages. Evidemment, il y a le scénario qui, intelligemment, même si la chose est  parfois attendue, a son lot de surprises, de rebondissements, surtout de plongées, par petites touches, dans le passé du personnage central. Cela dit, il faut reconnaître que les premières pages de cet album manquent quelque peu de cohérence. Ce n’est, me semble-t-il, qu’à partir de la planche 15 qu’Yves H. prend la mesure et la maîtrise de son récit. Tout en n’évitant pas toujours quelques raccourcis qui cassent un peu le rythme de la narration.

 

          Duke 2: Celui qui tue©le lombard

 

Cela dit, ces erreurs n’enlèvent rien au plaisir pris à la lecture de cet album, à l’envie, aussi, de découvrir vite la suite des aventures de Duke, et d’apprendre, on le devine, tous les secrets et toutes les failles que son personnage se doivent d’assumer dans une espèce de silence pesant.

Quelques bribes de son passé nous sont déjà révélées ici… On apprend à connaître sa famille, d’une certaine manière, d’une façon encore floue mais qui, dans les dernières pages, prend soudain une importance et une présence capitales. On découvre aussi une part intime de Duke, ses amours, sa jeunesse. Et tout cela, tant au niveau du scénario que du dessin, promettent à cette série de beaux jours, j’en suis persuadé.

J’ai toujours aimé Hermann, même quand il se perd légèrement dans le fil d’une histoire. Et ici, comme toujours, il réussit encore, graphiquement, à étonner… Par ses angles de vue, par la maîtrise qu’il a d’une forme de cinémascope en bd, par l’inventivité également dont il fait preuve dans l’usage qu’il fait de la couleur, personnage toujours à part entière dans les albums qu’Hermann nous offre !

 

Jacques Schraûwen

Duke : 2. Celui Qui Tue (dessin : Hermann – scénario : Yves H. – éditeur : Le Lombard)

Lonesome : 1. La Piste Du Prêcheur

Lonesome : 1. La Piste Du Prêcheur

Chronique de Jacques Schraûwen publiée su le site de la RTBF le mardi 23 janvier 2018 à 14h59

 

Le retour d’Yves Swolfs au western, avec un personnage puissant, et une époque qui annonce de grands bouleversements de société. Un livre à découvrir, un auteur à écouter dans cette chronique !

 

Au tout début des années 80, le western en bande dessinée, c’était Giraud, évidemment, et Hermann, tout aussi évidemment. Et ce fut aussi Swolfs, avec un personnage directement inspiré des « western-spaghetti », le silencieux  » Durango  » et son arme fétiche.

Avec lui, on s’éloignait totalement des codes américains d’un genre que Sergio Léone, au cinéma, avait révolutionné, mais tout en recréant, graphiquement, d’autres codes, toujours comme Leone, ou Corbucci.

Les personnages se devaient de ne pas être sans reproches, ils se devaient aussi de s’inscrire dans une époque où les apparences et les habitudes n’étaient pas celles d’aujourd’hui ni du cinéma de John Wayne. Durango était un héros, certes, mais un être dont en sentait, charnellement, au travers de ses représentations dessinées, qu’il était rugueux de contact, sale sans doute, sans beaucoup de convictions, et n’ayant de sentiments altruistes qu’au hasard des pérégrinations de son existence.

Durango était un anti-héros solitaire.

Lonesome, le nouveau personnage de Swolfs l’est tout autant !

Comme dans Durango, Yves Swolfs construit une intrigue autour d’un être humain qu’on devine blessé par son enfance, un être dont l’unique combat semble être la vengeance, sans pitié, sans états d’âme.

A ce titre, Lonesome vient tout droit des goûts de Swolfs, bien sûr, mais aussi des codes illustrés au cinéma par un Clint Eastwood silencieux et guerrier. Là où John Wayne était toujours un personnage, à sa manière, convivial, Eastwood, ou même Gary Cooper, ne l’étaient plus du tout. Comme Durango. Comme Lonesome, aujourd’hui, dont la solitude volontaire semble être sa seule façon d’exister, de survivre…

 

Par contre, ce qui différencie Lonesome de Durango, c’est que Swolfs abandonne ici l’aventure pure, avec ses codes efficaces mais, tout compte fait, simples, voire parfois simplistes, pour enfouir son personnage dans un univers de violence, de violences plurielles, mais un univers dans lequel toute aventure s’inscrit aussi dans un contexte historique précis.

Nous sommes, dans ce premier album, à l’aube d’une guerre qui n’a pas encore commencé mais dont les premiers soubresauts se font ressentir à la frontière séparant le Kansas du Missouri. D’un côté de cette frontière, ce sont les adversaires de l’esclavage qui ont la parole, de l’autre côté, au Missouri, l’esclavagisme est une réalité que la population veut voir perdurer. Et un prêcheur qui se revendique de l’abolitionnisme passe de ville en ville, de village en village, pour prôner une nouvelle sorte de croisade armée.

Ce prêcheur est poursuivi, pour des raisons qui n’apparaissent que peu à peu, au gré de quelques flash-backs, par Lonesome. Et sur la route de ce dernier, les cadavres se multiplient, et la mort lui est compagne fidèle et terrible.

Cela dit, qu’on ne s’y trompe pas : la guerre de sécession, qui approche à grands pas, n’est qu’une trame de fond dans une histoire qui mêle bien des thèmes différents.

Il y a la force de persuasion de la religion, au sens large du terme, il y a le fanatisme, religieux mais aussi politique, il y a l’alibi d’un grand et noble sentiment, l’abolitionnisme, pour des raisons qui, finalement, ne sont que mercantiles. Il y a, surtout, de part en part, une avidité de pouvoir qui donne naissance à des dérives déshumanisées.

Tous ces thèmes, il est vrai, ne sont là qu’en paysage d’une intrigue aux codes évidents. Mais ces thèmes  éveillent,  et c’est tout aussi évident, des échos dans le monde d’aujourd’hui, où l’embrigadement mène à la mort, où les belles idées débouchent sur l’horreur, où le monde se révèle incapable d’empêcher l’Histoire, la grande Histoire, de bégayer !

Yves Swolfs: Plusieurs thèmes…
Yves Swolfs: la grande Histoire

Et pour parvenir à mêler tout cela en une bd qui reste de bout en bout passionnante, pour parvenir à créer un personnage emblématique dans un univers qui ne l’est pas moins, Yves Swolfs, au sommet de son talent, construit son scénario comme un metteur en scène crée son film. Il varie les plans, mais sans que cela se révèle jamais pesant ou inutile. Il s’approche au plus près des visages, et surtout des regards, pour que s’expriment, dans le silence d’une page dessinée, des sentiments de haine, de pitié, de détresse, de colère.

Et ce qui ajoute encore à la véritable force de ce premier album d’une série qui s’avère déjà  une belle réussite, ce qui ajoute encore à la clarté du dessin, c’est la mise en couleurs de Julie Swolfs, la fille du dessinateur et scénariste.

Elle magnifie, encore une fois comme dans les films de Sergio Leone, les superbes paysages dans lesquels évolue Lonesome, mais aussi les scènes plus intimistes.

Yves Swolfs: la couleur

Le Western, au cinéma comme en bande dessinée, c’est peut-être le seul genre qui peut se rattacher à la  tragédie, celle des Racine ou Corneille, celle d’Œdipe ou d’Agamemnon !

Mais pour y parvenir, à cette tragédie qui, tout comme le cinéma, a ses propres codes, celui du chœur, entre autres, celui des observateurs qui se refusent à toute intervention mais qui jugent, décrivent, déforment, pour arriver à, graphiquement, montrer cette ressemblance, il fallait le talent d’un grand auteur. Et Yves Swolfs est un grand raconteur d’histoires, un grand auteur populaire, aussi, surtout. Et Lonesome est un personnage qui a du corps, qui a de la chair, qui m’a séduit et dont j’attends d’ores et déjà la suite avec impatience…

 

Jacques Schraûwen

Lonesome : 1. La Piste Du Prêcheur (auteur : Yves Swolfs – couleurs : Julie Swolfs – éditeur : Le Lombard)

Les Reportages De Lefranc : Les Batailles De Moselle

Les Reportages De Lefranc : Les Batailles De Moselle

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site de la RTBF le samedi 20 janvier 2018 à 12h20

 

La Moselle a toujours été, en France, de par sa proximité avec l’Allemagne, un terrain de batailles farouches et meurtrières. Trois d’entre elles sont décrites et analysées dans cet album historique de fort belle tenue.

C’est en 1952, avec la parution des premières planches de  » La Grande Menace « , dans les pages du  » journal de Tintin  » et dessiné par Jacques Martin, que le personnage du journaliste Guy Lefranc prend vie.

Dans cette après-guerre, Guy Lefranc a été un héros dans la lignée de Valhardi : sans peur, sans reproche, se battant pour la paix, contre les méchants de l’époque qui, bien entendu, étaient d’anciens nazis, ou de terribles communistes, très souvent.

Jacques Martin, en créant son héros, s’inscrivait dans son époque, de manière talentueuse, en racontant des histoires d’aventure au premier degré, mais extrêmement bien construites, toujours. Peut-être parce que, comme Jacobs de son côté avec Olrik, il mettait en face de Lefranc un vrai  » méchant  » superbe, l’infâme Borg !

Au fil des années, après le décès de Jacques Martin, Guy Lefranc, avec des hauts et des bas, a survécu. Il a aussi donné naissance à quelques albums qui ne sont pas de la bande dessinée, mais des reportages historiques illustrés.

C’est à cette collection que  » Les Batailles de Moselle  » appartient.

Le département de la Moselle, de par sa position entre deux pays historiquement ennemis, l’Allemagne et la France, a toujours été un enjeu à la fois politique et militaire. C’est une région de France qui a été, de ce fait, le théâtre de combats souvent extrêmement meurtriers.

Et dans ce livre-ci, les auteurs s’attardent sur trois de ces batailles, au cours de trois guerres différentes : Gravelotte en août 1870, Morhange en août 1914, et Dornot-Corny en septembre 1944.

Olivier Weinberg: trois batailles emblématiques

 

 

Je le disais, il ne s’agit nullement d’une bande dessinée, mais d’un véritable livre d’histoire, avec une documentation fouillée, avec un texte clair, avec des photos d’époque, avec une remise en perspective de chaque événement décrit et raconté.

A ce titre, Olivier Weinberg, le dessinateur-illustrateur attitré de cette série, se devait de rendre son dessin d’abord et avant tout parlant, de par les lieux dessinés, de par les mouvements de troupe qui y sont décrits, de par un réalisme qui se doit de montrer l’horreur d’un combat sans pour autant s’en faire le voyeur. Il se devait aussi de se révéler didactique. Il s’agit pour lui, au profond de chacune des trois batailles présentes de ce livre-ci, de ne pas trahir la vérité historique du texte, de montrer sans s’appesantir, de raconter sans avoir besoin de codes narratifs précis… Et à ce titre, on peut dire que son travail est une réussite. Un peu, mais de manière plus moderne, comme l’étaient les chromos qu’on trouvait dans des barres chocolatées ou, plus loin encore, comme l’étaient les images d’Epinal.

Olivier Weinberg: un dessin didactique

Les passionnés d’Histoire, celle des guerres, certes, mais celle, surtout qui a construit la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, trouveront leur content, sans aucun doute, dans cet album. Les curieux aussi, ceux qui aiment, simplement, les récits qui évitent les grandes envolées lyriques pour s’attarder, finalement, sur l’humain, d’abord et avant tout.

Un bon livre, donc, instructif, comme le sont tous les reportages de Lefranc depuis quelques années.

 

Jacques Schraûwen

Les Reportages De Lefranc : Les Batailles De Moselle (auteur : Olivier Weinberg, d’après Jacques Martin – couleurs : Emmanuel Bonnet – textes : Marc Houver et Jean-François Patricola – éditeur : Casterman et le Département de la Moselle)

Le chien de Dieu

Le chien de Dieu

 

Loin des clichés, des jugements qui ressemblent trop souvent à de simples préjugés, voici un des meilleurs livres de ces derniers mois. Un portrait de fin de vie d’un écrivain sulfureux, Louis-Ferdinand Céline… Un livre dont les auteurs parlent avec passion dans cette chronique !

Louis-Ferdinand Céline, dont on va bientôt, paraît-il, rééditer les textes les plus sulfureux, ses pamphlets antisémites, est un des écrivains essentiels du vingtième siècle, personne, même parmi ceux qui le haïssent, ne peut le nier !

Ce livre n’a rien d’une biographie traditionnelle ou attendue. C’est plus un ivre de mémoire subjective que de souvenances précises. C’est également un livre qui laisse la part belle à l’imaginaire, mais à un imaginaire qui aurait pu, sans aucun doute possible, être celui d’un Céline en fin d’existence, un imaginaire qui s’ouvre sur une des réalités de cet écrivain hors norme : une forme d’anarchie très axée sur la  » droite « … Mais une anarchie, quand même…

C’est la deuxième fois que Futuropolis s’ouvre à l’œuvre et à la vie de Céline. Et, comme avec Malavoy, mais dans un tout autre genre, c’est une réussite totale! Une réussite qui jaillit de la rencontre entre un dessinateur et un scénariste soucieux, tous deux, d’aller au-delà des apparences et du politiquement correct, soucieux, tous deux, d’une liberté essentielle à toute création… Et c’est ainsi que les mots de Jean Dufaux, mêlés à ceux de Louis-Ferdinand Céline, se complètent par le réalisme poétique du dessin de Jacques Terpant.

Jacques Terpant: la rencontre avec Jean Dufaux

Nous sommes à la fin des années 50, au tout début des années 60. Louis-Ferdinand Céline, toujours en bute à la société française, toujours en lutte contre ce monde qui a voulu et failli avoir sa peau, coule, à Meudon des jours qui n’ont pas grand-chose de paisible. La paix ne fait partie ni de son vocabulaire d’ancien troufion des tranchées de 14-18, ni de ses aspirations, encore moins de ses espérances. Le regard qu’il porte sur l’être humain, bien plus que sur l’humanité finalement, est un regard que l’on a dit haineux mais qui est surtout désespéré, et désespérant.

Dans ces mois qui précédent sa mort, Jean Dufaux l’imagine recherchant dans ses souvenirs des raisons de sourire et de survivre, des mémoires éparses du désir et de l’amour qui, malgré un parcours de vie pour le moins chahuté, ont permis à l’écrivain d’être un immense créateur. Mais il y a aussi les souvenances infiniment moins capables d’aviver pour lui un présent en déliquescence: la fuite en fin de guerre dans les ruines d’une Allemagne vaincue, par exemple!

Et puis, il y a les cauchemars… Céline a des angoisses, des colères aussi, encore et toujours. Et Dufaux l’imagine rencontrant et aidant, à sa manière bourrue, un jeune couple anarchiste annonciateur de ce que seront, quelques années plus tard, les Brigades Rouges et leurs organisations sœurs…

A force de retours dans le passé, de détours dans un présent qui ne tient pas les promesses faites par une après-guerre trop optimiste, c’est un portrait éclaté, mais d’une fidélité exemplaire, de Louis-Ferdinand Céline qui nous est offert. Un portrait qui le montre avec ses rages, ses tristesses, son antisémitisme inacceptable, son sens de l’humanisme et son amour des animaux et de la danse…

Jacques Terpant: l’antisémitisme de Céline
Jacques Terpant: Céline, les animaux, les humains…

Tout le monde connaît le talent, éclectique, toujours littéraire, de Jean Dufaux. Tout le monde connaît aussi le talent de conteur historique, et le goût de la couleur de Jacques Terpant.

Ici, en se (et nous) plongeant dans une histoire récente, en se glissant dans l’univers sombre de Louis-Ferdinand Céline, un univers au bord de l’ultime gouffre, il a fait le choix d’un dessin essentiellement en noir et blanc, traité en lavis, comme l’étaient, dans les années 60, les couvertures de magazines comme  » Détective « . Le texte de Dufaux évite le plus possible les points de suspension, cette ponctuation qui permet à la phrase de ne pas mourir, de continuer à vibrer, dans le silence du regard qui s’y pose.

Mais ces trois petits points sont là, et bien là, grâce au dessin de Jacques Terpant. Il continue le texte, il ne fait pas que l’illustrer, loin s’en faut. Là où Céline ne parle pratiquement jamais dans ses livres des décors, de l’environnement dans lesquels vivent et meurent ses personnages, Terpant les dessine, avec un réalisme presque photographique parfois. C’est dans le cinéma des années 50 qu’on se trouve, un cinéma fait de contrastes, d’ambiances, d’émotions. C’est, totalement, le dessin qu’il fallait pour nous montrer un Céline toujours rageur mais déjà prêt à la mort !

Jacques Terpant: l’influence du cinéma sur son dessin
Jacques Terpant: les décors

 

On peut se poser la question de savoir comment définir un bon livre. Quand il s’agit de bande dessinée, je pense que l’équation est simple : il faut une adéquation, la plus parfaite possible, entre le texte et le dessin, une osmose plus ou moins assumée et complète entre le scénariste et le dessinateur.

C’est le cas ici…

Mais ce l’est encore plus, peut-être, de par la personnalité de Jean Dufaux, un de ces scénaristes qui, de Jessica Blandy à Double Masque, de Giacomo C à Murena, de Sang de Lune à Santiag, en passant par Vincent de Paul, a toujours aimé varier les plaisirs, refusant de s’ennuyer et, ce faisant, refusant de lasser ses lecteurs.

Au fil du temps, Jean Dufaux approfondit ses scénarios, il les élague de plus en plus de tous les aspects  » spectaculaires  » qui pourraient détourner l’attention de l’essentiel des sujets qu’il traite. Des sujets qui, en bout de course, ont tous un point commun : la liberté ! Celle de rêver, de faire rêver, celle d’écrire, celle de partager ses passions et ses bonheurs, ses questions et ses chemins de mots.

Vieillir, pour Jean Dufaux, c’est, de plus en plus, remettre l’humain au centre de ses récits, et de nous le montrer tel que l’émotion et le sentiment peuvent, seuls, le créer et le rendre véritablement vivant !

Jean Dufaux: une belle carrière
Jean Dufaux: vieillir

Le monde de la bande dessinée brille, ces derniers temps, par une qualité qui évite -enfin- les imitations d’imitations d’albums ayant eu un petit succès de vente.

Mais, croyez-moi, des livres de la qualité et de l’intelligence de ce  » Chien de Dieu « , il n’y en a pas beaucoup ! Et le rater, pour un amoureux du neuvième art couplé à un amoureux de la littérature, ce serait, croyez-moi toujours, impardonnable !…

 

 

Jacques Schraûwen

Le chien de Dieu (dessin : Jacques Terpant – scénario : Jean Dufaux – éditeur : Futuropolis)

Tango : 1/ Un Océan De Pierre

Tango : 1/ Un Océan De Pierre

De l’aventure classique pour une histoire à rebondissements qui laisse la place, malgré tout, à quelques sentiments profondément humains. Un très bon album « de genre »…

 

          Tango©Le Lombard

 

Dans un village perdu au bout du monde, dans une Amérique du Sud écrasée de soleil, éblouie de chaleur, John Tango coule des jours paisibles. Cet étranger a noué des relations amicales avec pas mal d’habitants, dont la belle tenancière de la taverne, la brune Agustina. Avec elle, l’amitié s’est faite profondément intime…

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais voilà, les apparences sont toujours trompeuses, et John Tango a un passé dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est trouble ! Et, dans ce coin de Bolivie, il n’est pas le seul à cacher ce qu’il a été, à garder secret des événements dont il n’est sans doute pas fier. Quoique !…

Mais ce passé, le sien et celui d’un de ses amis boliviens, va surgir, violemment, obligeant Tango à révéler une part de ce qu’il a été : un truand apte à tous les combats, même les plus désespérés.

Obligé d’intervenir lorsqu’un de ses voisins se fait agresser, obligé de prendre en charge le gamin de ce voisin lorsqu’il se fait tuer, Tango va devoir reprendre son destin en main, en même temps qu’une arme, retrouver des anciens amis devenus de redoutables ennemis, dirigés par la belle Carmen. Et dans cet océan de pierre et de sable où il avait voulu oublier l’homme qu’il avait été, Tango va se lancer dans une aventure de violence, de brutalité, mais aussi, étrangement, de tendresse.

A partir d’un scénario qui s’attache aux personnages et à leurs failles, à leurs mensonges, à partir aussi d’un travail efficace sur les dialogues, Matz, le scénariste, construit ce premier volume comme un one-shot, mais un one-shot dans lequel on devine que plusieurs personnages vont devenir récurrents.

Pour Philippe Xavier, le dessinateur, il s’est agi, dans ce premier volume, de sortir de l’univers de ses séries précédentes (le super Hyver 1709) pour, suivant le scénario de Matz, nous offrir une palette quelque peu différente de son talent.

 

 

          Tango©Le Lombard

MATZ : LE MENSONGE
XAVIER : DESSIN ET SCENARIO

 

MATZ : COMME UN ONE SHOT ET DIALOGUES

 

Le scénario de Matz est tout à fait conventionnel, classique dans sa forme comme dans son découpage, et le dessin de Xavier suit le mouvement, avec réussite et efficacité. C’est un peu comme si, guidé par les dialogues de Matz, par une histoire résolument contemporaine, il avait accepté de modifier son dessin originel. De le faire évoluer, plutôt, en le mettant au service d’un récit, en lui permettant de coller au plus près à la réalité d’un pays que la graphisme devait réussir à faire un peu plus qu’évoquer, à la puissance, aussi, des mouvements de ses personnages confrontés à tous les codes visuels du polar musclé.

 

MATZ: CLASSIQUE

 

XAVIER:  DESSIN – EVOLUTION

          Tango©Le Lombard

 

Philippe Xavier a toujours aimé des personnages qui sortent de la masse, qui sont à la fois justiciers et truands, désintéressés et mercantiles, à la fois prêts à répondre à des codes d’honneur et à se désintéresser de toute morale.

Ici, c’est dans des paysages qui bruissent de moiteur qu’il balade ses anti-héros. Et, pour leur donner, vie, pour leur donner un poids visuel, une vraie présence humaine, il a pu compter sur le talent de son coloriste, Jean-Jacques Chagnaud. Ce dernier joue beaucoup sur la lumière, sur les contrastes, aussi, pour que le regard du lecteur reste sans cesse accroché au récit.

 

XAVIER: LA COULEUR

 

Certes, il n’y a rien de révolutionnaire, dans cette série naissante, ni au niveau de l’histoire racontée, ni à celui du dessin. Mais c’est de la bonne bande dessinée d’aventure, avec des vrais personnages, avec des sentiments qui estompent quelque peu la violence des situations, avec un dessin au réalisme maîtrisé, avec des dialogues presque cinématographiques, avec des rebondissements qui font que le lecteur ne s’ennuie à aucun moment.

C’est donc un premier album plein de promesses qui, faisons-en le pari, seront encore mieux tenues dans les volumes prochains !

 

Jacques Schraûwen

Tango : 1/ Un Océan De Pierre (dessin : Philippe Xavier – scénario : Matz – couleurs : Jean-Jacques Chagnaud – éditeur : Le Lombard)