J’aime les éditeurs qui « osent »… Ceux qui ouvrent leurs livres à des auteurs de toutes sortes, mais dont la qualité première est de ne pas se couler dans des moules bien formatés…

Oui, j’aime Mosquito, ses dessinateurs latins époustouflants, ses auteurs français étonnants, ses albums dont la qualité première est toujours un graphisme original et parfois inattendu… Et c’est bien le cas avec cet album signé par Isaac Wens… Un nom qui rappelle, évidemment, celui de « Wenceslas Vorobéitchik », héros d’un des immenses écrivains policiers belges, Steeman… Mais ici, pas d’histoire de crime, mais un album qui nous plonge dans une aventure mêlant le style fantastique belge à un sens du gothique très britannique, et qui le fait avec un indéniable talent !

Et donc, c’est avec plaisir que je me suis plongé dans une aventure de Robert le Diable… Un nom frémissant pour un jeune homme qui est journaliste dans un journal s’intéressant à l’étrange, sous toutes ses formes. Avec un visage à la « Lord Byron », une allure tranquille, un manque d’étonnement dans le regard, ce reporter est envoyé quelque part en Gascogne, dans un endroit appelé le « Bois tordu », pour y photographier un individu qu’on dit vieux de bien plus de cent ans. Sur sa route, Robert rencontre un homme étrange, John Smith, qui l’accompagne jusqu’à une demeure se dressant, fantomatique, dans une nuit sans âme… John Smith, en mission, lui aussi, pour récupérer une commode hantée…

Le vieillard qu’on dit immortel est déjà mort… Il revient du néant, malgré tout, vampire prêt à tuer, vampire abattu par John Smith… Dans cette demeure, il, y aussi une jeune femme, « la mésange », et un gamin obèse, deux « maudits ». Robert, John, et ces deux êtres vont prendre la route vers Londres… Londres où se tiennent des réunions qui en appellent à l’ésotérisme, aux fantômes, aux squelettes reprenant vie…

Tout cela semble assez confus, j’en conviens… Mais le fantastique à la belge, à l’européenne, celui de Gérard Prévot ou de Gustav Meyrinck, celui de Claude Seignolle ou de Jean Ray, est très différent du fantastique à l’américaine. Là où Stephen King et consorts nous montrent à voir, Isaac Wens, tout comme les écrivains que je viens de citer, donne à ressentir… Le fantastique européen est affaire d’ambiance, de sensation. Pour le savourer, il faut se laisser emporter par un récit qui, comme dans toute réalité d’ailleurs, s’amuse à nous perdre, à nous retrouver, à mélanger différentes thématiques, à créer une atmosphère emmenant à la peur plus qu’à la terreur. Le fantastique mis à l’honneur dans ce livre est aussi très référentiel… Avec, en trame de fond de la narration, un artiste que l’on peut dire maudit aussi, William Blake, poète et peintre aux sombres travaux…

La mise en scène de cet album fait penser à un opéra satanique, avec un dessin extrêmement expressif (proche, parfois, de Foerster) qui nous montre le seul personnage féminin, « la mésange », de manière idéalisée, qui nous montre aussi Robert de façon presque réaliste, tout en nous révélant, autour d’eux deux, des personnages infiniment plus caricaturés. C’est un premier épisode, et on sent que la suite nous aidera, lecteurs un peu perdus mais déjà envoûtés, à mieux comprendre les différentes histoires emmêlées dans ce premier tome… Quant à moi, j’aime le fantastique, simplement, parce que, toujours, il réveille des échos très réalistes, très réels… Et Isaac Wens, dans ce domaine, me séduit, comme je pense qu’il pourrait vous séduire aussi !
Jacques et Josiane Schraûwen
La fille du Bois Tordu (auteur : Isaac Wens – éditeur : Mosquito – février 2026 – 52 pages)