Il y a des livres que je lis lentement, que je relis souvent, des livres qui dépassent la simple lecture et s’adressent à l’âme… Je parle de Baudelaire, de Léautaud, de Céline, de Malet… Je parle aussi de bandes dessinées qui vibrent d’une émotion essentielle. Et c’est le cas avec cet album-ci ! Une réédition à ne pas rater !!!!!!

La guerre 40-45, comme toutes les guerres d’ailleurs, a fait d’une idéologie répugnante une arme exclusivement meurtrière… Toutes les guerres tuent des gens simplement « comme tout le monde », toutes les guerres détruisent ce qui est faible, toutes les guerres assassinent des hommes, des femmes, des enfants sans avoir besoin de quelque raison que ce soit… Au milieu du vingtième siècle, ce furent les tueries en masse de communistes, de roms, d’homosexuels, d’handicapés. Et de Juifs, qui payèrent le plus lourd des tributs à l’immense connerie humaine !

Pendant cette guerre, à côté des lâchetés pratiquement institutionnalisées, des milliers d’enfants juifs furent sauvés par des milliers d’anonymes… Ce sont quelques-uns de ces enfants qui nous parlent, dans ce livre, au travers de leurs lettres, de leurs récits. Et c’est à partir de ces mots, de « leurs » mots, grâce aux ouvrages de Jean-Pierre Guéno, que ces « enfants cachés » nous livrent, ici, leurs vérités, leurs réalités, leurs souvenances… Et pendant presque 100 pages, toutes les émotions de l’âme humaine s’agrippent à nos présents, et osent être simplement émouvants dans un monde qui ne ressent plus beaucoup d’émotion !

Comme un roman, ou, plutôt, comme plusieurs séquences de plusieurs journaux intimes, cet album a pris le choix, d’abord, de se découper en chapitres… Avec des introductions, à chaque fois, qui sont sans doute de la main de Guéno, avec des préfaces qui, elles, sont de Serge Le Tendre, scénariste, avec enfin des illustrations dues chaque fois à un dessinateur différent. Et ces chapitres, par leurs titres mêmes, forment comme un paysage, puisque tout démarre à marée basse, avant que n’arrivent tempête, naufrage et nuit, que ne vienne l’échouage à même la terre, qu’éclate enfin en étoiles la marée haute de l’existence, s’accompagnant d’une résurgence qui n’a rien de paisible.

Je ne vais pas citer tous les dessinateurs qui, par leur variété graphique, font étonnamment de ce livre un ensemble parfaitement homogène. Parmi eux, je ne peux cependant que souligner le talent exceptionnel de Guillaume Sorel… Mais tous les artistes présents dans les pages de ce livre sont excellents… Thierry Martin, entre autres, qui, avec un dessin presque déstructuré, dessine à même les visages les douleurs du récit… Mais il y a aussi Demarez, Biancarelli, et bien d’autres encore ! Ce sont eux, par leurs dessins en offrande, qui aident à exprimer l’absurdité du silence, les incompréhensions de l’enfance, les abandons devenant haines, parfois, les souvenances se révélant être de secrets traumatismes… Ce sont eux qui nus dessinent l’enfance perdue dans une guerre infâme (comme toutes les guerres), l’enfance et ses injustices que les années, ensuite, ont dû servir à réparer…

On aborde dans ce livre énormément de thématiques différentes… Celles de certains « sauveurs » plus proches des Thénardier que des justes… Bien entendu, l’antisémitisme est une de ces thématiques, mais il est vu au travers des yeux d’une enfance qui ne peut que subir, sans héroïsme, les affres d’un monde dans lequel, ensuite, ils auront à survivre… Une enfance dont je veux citer ici deux petites citations trouvées au fil des pages de ce livre : « La peur s’est insinuée en moi », « On m’avait raflé mon enfance »… Rafle, un mot qui, il y a peu, prononcé par un avocat pourtant Juif sur une chaîne de télé très « à droite », éveille de nouveaux échos inacceptables… Dangereux… Prouvant, si besoin en était encore, que les idéologies, quelles qu’elles soient, ne créent que des barrières !…

Vous l’aurez compris, je pense que cet album fait de texte et de dessins, de témoignages et de réflexions, est un livre absolument nécessaire ! Parce qu’il est, d’abord, humain, parce qu’il se refuse à toute politique, parce qu’il nous est miroir de nos réalités, aussi, et donc de celles de notre monde, issu de celui qu’ont créé ces enfances perdues, ces enfants cachés. « Quand une âme se libère, une étoile chante. C’est le moment de faire chanter le ciel. » Ces mots terminent ce livre… Et me font rêver à des cieux étoilés de jaune, de blanc, de rouge, de noir, de brun, toutes les couleurs des arcs-en-ciel de la vie !
Jacques et Josiane Schraûwen
Les Enfants Cachés : 1939 – Paroles D’Étoiles – 1945 (Auteurs : Jean-Pierre Guéno, Serge Le Tendre, et dix dessinateur différents – éditeur : Soleil – 96 pages)