Victor Hugo : La Bouche d’ombre

De 1853 à 1885, celui qu’on a appelé le plus grand poète de son temps nous montre ici sa part d’ombre… Une ombre faite, bien évidemment pour Victor Hugo, de mots…

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Je ne sais pas si vous êtes comme moi… Mais je l’avoue, les « génies », les « héros », les « stars », les « plus grands », tout cela, depuis bien longtemps, m’horripile au plus haut point… Je n’éprouve aucune adoration pour les premiers des hit-parades, pour les philosophes et leurs certitudes, pour les grands hommes, pour les stratèges et leurs cortèges sanglants… Je n’ai pas plus de respect pour la plupart de ceux que les modes imposent comme étant des « grands » écrivains ! Baudelaire, de son vivant, ne fut pas un « grand », ni Rimbaud, ni Lautréamont, ni Villon, ni Scève, ni Michaux…

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Tout cela pour vous dire que Victor Hugo, remis à la mode grâce aux relectures, aux réécritures que sont les comédies musicales, que sont des adaptations de toutes sortes, au cinéma comme dans la littérature, tout cela pour vous dire que Hugo n’a jamais fait partie de mes préférences littéraires… Certes, il a à son actif, dans la pléthore de ses textes, quelques poèmes exceptionnels, des poèmes qui s’éloignent de ses « productions » pour parler à l’âme sans rien de pompeux… « Demain dès l’aube… » par exemple… Ou « Je ne songeais pas à Rose… » ! Je reconnais aussi qu’il a eu le sens de l’action, de la description, de l’aventure humaine, donc, dans ses « Misérables » entre autres… Mais dites-moi, qui, aujourd’hui, a véritablement lu « Notre Dame de Paris », ou ces « Misérables » avant, ou après, qu’ils ne soient transformés en chansons adulées ?

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Tout cela pour vous dire que je me suis réjoui de lire cette bande dessinée qui n’est pas une œuvre de plus en hommage à un écrivain ancré dans l’Histoire par décisions officielles… C’est un livre qui, tout au contraire, nous montre un personnage dont le moins que l’on puisse dire est qu’il fut, même vis-à-vis de ses contemporains, voire même de ses proches, terriblement ambigu. On le découvre, dans cet album, en exil, sur l’île de Jersey… Un exil, plus ou moins volontaire d’ailleurs, provoqué par la haine qu’il avait de Napoléon III… Vient l’y rejoindre un de ses jeunes admirateurs, un jeune homme pour qui Hugo est un « phare »… Il y rencontre le grand homme, toujours perdu dans les douleurs de la mort de sa fille Léopoldine. Une souffrance humaine superbement immortalisée dans des rimes d’une beauté absolue…. Il y rencontre surtout un homme sacrifiant, par orgueil et par chagrin, à une mode puissante, celle de l’ésotérisme, celle du spiritisme…

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Oui, Victor Hugo faisait tourner les tables… Oui, Victor Hugo dialoguait avec Léopoldine, mais aussi avec Galilée, Molière, et même l’océan, cet océan dont Hugo a raconté les vivantes tempêtes dans son « Oceano nox », quelques années auparavant. Et le Hugo que nous racontent Rodolphe au scénario et Olivier Roman au dessin, n’a rien d’une icône posée sur un immuable piédestal… C’est le portrait d’un homme malheureux, probablement, mais imbu aussi de lui-même… Un homme, dans un siècle voyant la raison prendre le pouvoir de plus en plus, s’enfouissant dans les méandres du renouveau d’une sorte de mysticisme sans religion… Un écrivain incapable d’accepter la mort de sa fille avec laquelle, incontestablement, il avait vécu une relation extrêmement fusionnelle, et cherchant, dès lors, une voie nouvelle, une voie de foi, sous l’égide de Delphine de Girardin, sorte de prêtresse vouée à un ésotérisme capable de faire illusion même chez les gens les plus intelligents…

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Rodolphe, en scénariste chevronné, sait raconter une histoire sans peser sur elle. Ici, en prenant comme base les retranscriptions faites par Hugo lui-même de ses séances de spiritisme, il nous livre le portrait d’un poète prêt à tout croire pour croire à sa propre éternité, mais aussi celui d’un époque… D’un moment de l’histoire humaine dans lequel le grand poète rêvait « d’une religion dans laquelle chacun s’adresse directement à Dieu »… Rodolphe le fait tranquillement, abordant entre autres, en parallèle de cette ode au mysticisme engendrée par Hugo, son combat contre la peine de mort… Mais il n’occulte en rien cette forme, répandue à l’époque, de croyance plus que de foi, et devenant, jusque dans les rêves de Hugo, le support de visions, de folie aussi… De folie surtout ! On a pu décrire Hugo comme visionnaire, surtout après la parution de ses « contemplations » et du dernier poème de cette œuvre qui a donné son titre à cette bd… Qu’en est-il, en réalité ?… Une tranche d’existence, de peur de la mort et de l’oubli aussi… Avec le dessin d’Olivier Roman, classique et lumineux, qui parvient à mélanger tout cela pour en faire un récit bien charpenté. Avec l’aide également, à ne pas passer sous silence, de la coloriste Cerise…

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Dans le journal des frères Goncourt, il y a quelques pages qui nous dévoilent un Hugo mercantile, empli d’orgueil, dont les écrits ne correspondent que peu à la réalité de ses quotidiens. Me reviennent en mémoire, par exemple, les lignes décrivant son attitude, chez Daudet, vis-à-vis de ses petits-enfants, une attitude intransigeante n’ayant aucun rapport avec son livre « L’art d’être grand-père »… Et ce que j’aime dans ce livre, c’est aussi cela : le refus tranquille d’être en adoration devant un homme dont un journal disait, lors de son décès, « qu’il était fou depuis plus de trente ans »…

Jacques et Josiane Schraûwen

Victor Hugo : La Bouche d’ombre (dessin : Olivier Roman – scénario : Rodolphe – éditeur : Anspach – 48 pages – mars 2026)

Une réflexion sur “ Victor Hugo : La Bouche d’ombre ”

  • 19 mars 2026 à 9 h 23 min
    Permalink

    Le monumentale Victor Hugo
    Nous sommes allés au cinéma voir le film « Victor, comme tout le monde » dont nous avions parlé
    Vaut le (petit) déplacement

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