Macbeth – Shakespeare comme scénariste d’un superbe livre appartenant au neuvième art !

Macbeth – Shakespeare comme scénariste d’un superbe livre appartenant au neuvième art !

Tous les livres des frères Brizzi sont des vrais bijoux ! Celui-ci ne déroge pas à cette vérité, que du contraire !!!!

copyright daniel maghen

Soyons honnêtes… Nous connaissons toutes et tous l’œuvre de Shakespeare. Ou, du moins, nous en connaissons toutes et tous quelques titres… Nous en avons aussi des souvenances cinématographiques, avec Orson Welles par exemple… Ou avec l’excellent « Shakespeare in love »…  Personnellement, j’ai vu, au théâtre, deux de ses pièces… Mais combien sommes-nous à nous être plongés réellement dans ses écrits ? Le nom de Shakespeare appartient, c’est indéniable, à la culture mondiale, mais ses œuvres n’en sont que des jalons dont nous ne saisissons que quelques bribes.

copyright daniel maghen

Or, et ce « Macbeth » en est la parfaite illustration, Shakespeare est toujours d’une actualité évidente, et, ma foi, il est un scénariste extraordinaire ! Quand on parle de cinéma, on oublie souvent que ce septième art est né du Théâtre… Et donc, adapter une pièce de théâtre en bande dessinée, ce neuvième art qui mêle intimement les réalités de la mise en scène, du rythme, de la succession des plans, les réalités de l’écriture comme de l’image, du découpage cinématographique aussi, cela n’a rien d’iconoclaste, que du contraire ! A condition, bien évidemment, de rester fidèle au texte originel, et d’en faire le support d’une nouvelle visualisation, en deux dimensions plutôt qu’en trois.

copyright daniel maghen

Deux dimensions, oui, celles du dessin sur une page… Mais une troisième dimension s’y ajoute, essentielle, celle de l’imaginaire, de la sensation, celle du choix des thèmes et des angles de vue choisis… La dimension du talent, simplement, dans le respect d’une construction littéraire existante, dans la démesure graphique qui permet à cette littérature de se trouver un autre cadre… Et à ce titre, les deux frères Brizzi, jumeaux de l’animation, de l’illustration, de la bande dessinée, sont des auteurs exceptionnels, et leur travail à deux est une merveille pour l’œil du lecteur, une merveille pour son intelligence aussi…

copyright daniel maghen

Macbeth, c’est un général écossais que les ambitions de sa femme mènent au régicide, et puis à la culpabilité sans rémission possible, et enfin à la folie. Son histoire, créée et racontée par Shakespeare, est l’universel récit du pouvoir, de ses dérives, de la guerre, de la mort omniprésente à chaque errance de l’existence. Un récit universel, oui, et, de ce fait, ancré profondément dans tout ce qui construit et déconstruit une âme humaine. Et je me permets ici de citer les frères Paul et Gaëtan Brizzi, parlant de ce livre à ne pas rater !

« Il nous a paru intéressant de traduire en images cette dimension spirituelle qui caractérise si particulièrement les personnages shakespeariens. Là où l’auteur, par le biais d’une prose oratoire magnifique, exprime leurs tourments intérieurs, c’est par le dessin et la lumière que nous avons voulu les traiter et les transmettre. »

copyright daniel maghen

Entre romantisme débridé et symbolisme fantastique, les références graphiques sont nombreuses, et extrêmement personnalisées jusqu’à faire du travail de ces deux frères extraordinaires une œuvre sans comparaison… Un peu comme si Rops et Doré avaient rencontré le Hugo dessinateur pour demander aux Brizzi d’aller encore plus loin dans l’intimité, dans la démesure, ces deux pôles des sentiments qui, humains, construisent depuis toujours l’humanité. Le texte de Shakespeare nous dit qu’il faut laisser faire le destin, mais qu’il dépend toujours de notre volonté… Il dit aussi qu’il faut se rire dédaigneusement du pouvoir des hommes… Macbeth est bien plus qu’une fable sur le pouvoir. C’est une œuvre magique qui définit les contours de ce qui fait l’ambition, l’amour, la haine, la déshumanisation, la tyrannie, la trahison, la mort, l’injustice. Et tout cela ruisselle, dans ce livre, d’un dessin auquel aucun reproche ne peut être fait. Les prouesses, celles de la couleur entre autres dans certaines planches, celles de la narration, sont d’une totale réussite. Et je tiens à souligner le talent exceptionnel des frères Brizzi dans la manière qu’ils ont de dessiner les regards et, en quelques traits, d’y montrer l’apparition de la folie !

copyright daniel maghen

Vive la « culture », vive le mélange des genres, des arts, quand le résultat nous laisse aimer et découvrir une œuvre comme ce Macbeth, une œuvre d’artistes, une bande dessinée dans laquelle vibrent les mots et les imaginaires d’un des plus grands dramaturges de l’histoire humaine…

Jacques et Josiane Schraûwen

Macbeth (auteurs : Paul et Gaëtan Brizzi – éditeur : Daniel Maghen – octobre 2025 – 128 pages)

copyright daniel maghen

copyright delcourt

Les sentiers d’Anahuac – une plongée superbe dans le monde des Aztèques, au seizième siècle

Il y a de ces livres qui réussissent, par l’image comme par le texte, à faire découvrir une part de l’Histoire qui nous était inconnue… C’est le cas avec ce somptueux album auquel je ne trouve que des qualités.

copyright delcourt

Il y a de ces livres qu’on feuillette, qu’on referme, qui ne nous attirent pas plus que cela, qu’on dépose dans le coin d’une étagère, qu’on oublie… Et puis un jour, par hasard, on les retrouve, on les ouvre, et on se dit « allez, je vais m’y plonger »… C’est pour moi ce qui s’est passé avec ces sentiers d’Anahuac, et je me demande pourquoi j’ai mis autant de temps à le lire, à le savourer, à y trouver des chemins qui, sans aucun manichéisme, racontent une histoire, une Histoire, une civilisation, des humains soucieux déjà, il y a bien longtemps, à ne pas faire de la religion une opaque et imperméable conquête ! C’est un livre extrêmement bien fait, touffu sans être confus, intelligent, didactique et humaniste.

copyright delcourt

Ce livre est la preuve qu’une bande dessinée peut à la fois être rigoureuse, historiquement, et passionnante, agréable à lire. Il y a tellement, de nos jours, de bd qui sortent et qui sont plus pédantes que didactiques, plus ennuyeuses que lisibles, plus « mode » que véritablement de grande qualité… Le scénariste, Romain Bertrand, est un historien, et son approche du sujet de ce livre est exemplaire. Il y a à la fois tout un côté explicatif fouillé, et à la fois une aventure humaine, la rencontre de deux êtres, les rencontres qui en résultent. Et le total est un tableau de quelque 160 pages qui met en lumière, en clair-obscur ai-je envie d’écrire, le Mexique du milieu du seizième siècle et, surtout, le courage et la volonté d’un Franciscain de préserver la mémoire du peuple aztèque avant son anéantissement.

copyright delcourt

Et qu’en est-il du dessin de Jean Dytar ? Il en est ici à son septième album bd, et c’est en virtuose que ce dessin donne vie au scénario… En virtuose, oui, avec un travail du noir et blanc exceptionnel de beauté partagée, avec aussi une façon tout aussi exceptionnelle, graphiquement, de rendre accessible à tout un chacun les méandres de la civilisation aztèque, de ses divinités, de ses « glyphes ». Je n’ai qu’exceptionnellement rencontré deux talents ainsi fusionnels dans une bande dessinée… Et puis, ce qui ajoute encore à la qualité « d’objet » de cette bd, c’est son format, 27,5 sur 27,5 centimètres, et la texture du papier, épais, souple sous les doigts, et doux au regard…

copyright delcourt

Ces « sentiers d’Anahuac » nous racontent, en fait, l’histoire d’un livre, le « codex de Florence », initié par le père Bernardino, se mettant à l’écoute de ce qu’était cette région du monde avant la colonisation des Espagnols. Ce Franciscain ne s’est pas arrêté aux simples relations qu’on faisait à l’époque des sacrifices humains des Aztèques. Il s’est fait journaliste avant l’heure, gommant ses propres préjugés et ceux de sa religion, pour aller à la rencontre des gens… De leurs souvenances… De leur culture… Et, dans ce périple en des sentiers que le dieu chrétien imposé par le colonisateur ignorait, il est parti, simplement, à la découverte d’une civilisation et d’une religion… Dans ces sentiers qu’il a empruntés avec Antonio Valeriano, un jeune Mexicain converti au catholicisme, il va se promener sans apriori, l’âme en éveil, le cœur en accord avec la terre, le ciel, et les humains, quels qu’il soient. On ne parle pas d’âme dans ce livre, mais elle est là, omniprésente, et d’une complexité et d’une tolérance étonnantes.

copyright delcourt

En fin d’album, un dossier complète la lecture, en nous expliquant comment ce codex de Florence a été créé, ce qu’ont été les destins du padre Bernardino et de son élève mexicain Antonio Valariano. Dans ce dossier, on découvre également le travail de recherche graphique qui a permis à cette bande dessinée de ne rien trahir de que fut cette civilisation aztèque. Et on y ajoute un glossaire espagnol, un glossaire de la langue « nahuatl », et la liste des divinités aztèques également. Un dossier passionnant, lui aussi, à lire!

copyright delcourt

Je parlais du scénario… Un récit charpenté avec un immense talent, dans lequel les mots, les dialogues, les réflexions forment la trame réelle de cet album. Voici quelques-uns de ces mots…

« – Je dois reconnaître, Juanito, que le génie de ton peuple n’a rien à envier à celui des Romains. – Je sais, padre. Qu’est-ce que c’est, le génie des Romains ? »

« C’est un lieu difficile que la terre, un lieu de pleurs et de douleurs, où l’on connaît l’amertume et l’affliction. Le vent glacé passe et glisse : on dit qu’en réalité la chaleur et le vent se calment, mais il n’y a que la faim et la soif. Les choses sont simplement ainsi. »

« – Je ne sais plus qui croire. Qui dit la vérité, qui n’en dit qu’une partie… qui la transforme ? – Dieu seul le sait, Antonio. – Certes… Mais il faut admettre qu’Il n’est pas bavard, ces temps-ci… »

« Pour la première fois, la pensée m’effleura que l’entreprise du padre Bernardino pouvait n’être rien d’autre que son propre rêve. »

copyright delcourt

Ce rêve-là, profondément humaniste, méritait d’être vécu… Et d’être raconté… Ce livre, croyez-moi, est d’une qualité totalement exceptionnelle, à tous les niveaux… Et, en outre, c’est un très bel objet ! A placer, sans attendre comme je l’ai fait, dans votre bibliothèque d’honnête Homme…

Jacques et Josiane Schraûwen

Les sentiers d’Anahuac (dessin : Jean Dytar – scénario : Romain Bertrand – éditeur : Delcourt – octobre 2025 – 160 pages)

Un Espoir Sans Papiers – Sans caricature, avec tendresse, une histoire formidablement humaine…

Un Espoir Sans Papiers – Sans caricature, avec tendresse, une histoire formidablement humaine…

La bande dessinée se veut de plus en plus, lorsqu’elle s’intéresse aux réalités de notre société, didactique, sérieuse, explicative… Lourde, osons le dire, et même souvent ennuyeuse ! Ce n’est pas le cas du tout avec cet album-ci, à ne pas rater !

copyright dupuis

C’est un livre à taille humaine… A taille de ses deux personnages centraux, d’abord et avant tout. Ahmed, un mineur algérien rescapé d’un canot de migrants, et échoué sur une plage française. Et Sidonie, une femme de 78 ans, revêche, asociale même, vivant en solitaire dans une vieille demeure. Et l’adolescent algérien se réfugie dans l’annexe de la maison de Sidonie… Et Sidonie le découvre, croit reconnaître en lui son fils disparu depuis bien longtemps, et elle décide de l’accueillir…

copyright dupuis

A partir de là, on pourrait croire qu’il s’agit d’un bon conte de fées pour adultes, d’une adorable utopie qui fait du bien. Mais les auteurs, Ingrid Chabbert au scénario, et Espé au dessin, en ont décidé autrement ! D’abord, il y a une sorte d’initiation à la vie en France qu’entreprend la vieille Sidonie… Il y a des habitudes qu’Ahmed doit prendre, Ahmed qui profite pleinement de cet accueil providentiel pour lui, tout en ayant conscience, mauvaise conscience même, de voler une place qu’il ne mérite sans doute pas… Ensuite, il y a ce passé de Sidonie, les raisons, qui restent inconnues d’ailleurs, du départ de son fils. Et puis, au-delà de ces deux êtres que tout devrait séparer, il y a une forme d’apprivoisement tranquille, serein, attentif au temps qui passe… Et puis, il y a le chat de Sidonie, Tyrex, qui adore pisser dans les tasses…  Et, enfin, il y a le monde, la société, ses réalités…

copyright dupuis

Le maire du village de Sidonie s’inquiète pour elle, fait intervenir les services sociaux… Sidonie se retrouve « placée » dans ce qu’elle appelle un mouroir… Sans son chat… Sans Ahmed qui, lui, va découvrir les arcanes de « l’aide sociale à l’enfance », va être suivi par une éducatrice, Marjorie, humaniste souriante. Ne croyez pas qu’on va tomber dès lors, dans ce livre, dans une forme de manichéisme… Dans une sorte de discours sérieux, positif ou négatif… Que du contraire ! C’est la vie que nous raconte cet album, cette fable dessinée, mais cette fable résolument adulte. La vie quotidienne, la vie déchirée, celle du quotidien, celle des obligations, celle du sentiment et de la mémoire, celle des différences, celle des âges de l’existence… Chaque personnage croisé au fil des pages n’est-il pas, finalement, un migrant au plus profond de lui-même ? Un humain qui, pour « être », a besoin de s’apprivoiser lui-même autant que d’apprivoiser les autres… Et de se laisser apprivoiser…

copyright dupuis

Rassurez-vous, il ne s’agit nullement d’une bluette. Parce que des fonctionnaires imbéciles, on en croise… Tout comme une famille qui rejette la vieillesse et l’enferme pour mieux l’oublier… Et si un couple de boulangers accueille Ahmed, quelques clients, eux, refusent d’être servis par un Arabe… Ahmed, personnage pivot, qu’on voit apprendre à revivre, qu’on voit sourire, qu’on voit aussi faire de sa mémoire immédiate, proche, le creuset de son présent… Ahmed qui va retrouver Sidonie, devenir visiteur bénévole dans le home où on l’a enfermée… Ahmed qui va voir son permis de séjour refusé par une administration déshumanisée… Ahmed qui, adulte puisqu’en ayant l’âge légal, va continuer à croire en l’espoir, en permettant à Sidonie d’y croire aussi, d’y croire à nouveau…

copyright dupuis

Certes, il y a de l’utopie dans ce livre… Mais il y a surtout un portrait extrêmement bien fait, bien dessiné, bien raconté, bien mis en couleurs, aussi, par Aretha Barttistutta, de notre société, de notre monde, donc de nous-mêmes et de nos réactions face à ce qu’est la différence, au sens le plus large du terme. L’espoir sans papiers, c’est celui d’une fuite, peut-être, celui d’un monde dans lequel le temps peut être l’allié d’une amitié improbable, donc d’un amour essentiel… Il y a de l’utopie, du rêve… Et du réel…

copyright dupuis

Il y a surtout de la poésie, qui ne cache rien des vraies difficultés que doivent surmonter celles et ceux qui veulent vivre debout… Ni à gauche, ni à droite, ni à genoux, mais verticaux, tournés vers les paysages que nous offrent les deux dernières pages de ce livre totalement réussi ! Merveilleusement humain, oui, et lumineux !

Jacques et Josiane Schraûwen

Un Espoir Sans Papiers (dessin : Espé – scénario : Ingrid Chabbert – couleurs : Aretha Battistutta – éditeur : Dupuis – avril 2026 – 101 pages)