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La Poupée Sans Tête – Le retour du commissaire Raffini

Dans la veine du polar à la française, le commissaire Raffini est un personnage créé dans les années 80 par le duo Rodolphe-Ferrandez, continué épisodiquement ensuite pendant des années avec Maucler au dessin… Un personnage qui, si je ne m’abuse en est à sa quatorzième aventure.

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Rodolphe, le scénariste (prolixe) de cette série, est de ceux qui ont une véritable culture dite générale, et qui, de ce fait, subissent et assument pleinement des influences diverses qui nourrissent leur travail, qui nourrissent, surtout, leur plaisir à écrire, à raconter des histoires. Le Commissaire Raffini, parmi les héros, ou anti-héros qu’il a créés, se trouve dans la continuité évidente et mêlée d’écrivains policiers importants. Je pense au Maigret de Simenon, évidemment… Au Burma de Malet, voire parfois aux Tarpon de Manchette. Raffini est un flic, dont les enquêtes avancent au rythme de ses dérives personnelles, de ses réflexions désabusées.

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Oui, Raffini est un personnage désabusé qui balade sa silhouette déglinguée dans les méandres du temps qui passe… Etait, ai-je envie de dire, dans la mesure ou le retour qui est le sien aujourd’hui, aux éditions du tiroir, ressemble presque à une parenthèse « ludique » de ses aventures… A un amusement qu’a voulu Rodolphe en nous montrant une époque pas très lointaine, un monde de paillettes artificielles, celui du cinoche des années 50-60. Et dans cet album, c’est à une enquête tranquille, linéaire, sans désespérance, que nous assistons… Certes, il y a là de quoi être déstabilisé, voire déçu… Mais le plaisir de retrouver Raffini reste, lui, complet…

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Nous sommes en 1959… Un metteur en scène, producteur en même temps, tourne un film intitulé « la poupée dans tête », une sombre histoire de trafic de bijoux. Et, pendant le tournage, l’actrice Martine Saintonge, se faisant tirer dessus pour les besoins du scénario, meurt réellement d’une balle qui n’est pas à blanc. Raffini est chargé de l’enquête, accompagné d’un nouvel adjoint, d’une nouvelle adjointe plutôt, la sémillante Claire. Eh oui, la très masculine police, à cette époque, s’ouvrait avec lenteur à la gent féminine ! Et cette enquête se fait sans heurts, de révélation en révélation, jusqu’à l’attendu dénouement… Là où Rodolphe s’est amusé, c’est en mettant en face de son commissaire des personnages hauts en couleur que sont Jean Gabin et Lino Ventura.

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Et Maucler, de ce fait, s’est amusé aussi… Son dessin, aux chaudes couleurs (après un début d’album en un somptueux et désuet noir et blanc), restitue tranquillement l’ambiance de cette époque… Et on sent tout l’intérêt qu’il a pris à dessiner Gabin et Ventura… Des « portraits » physiques assez réussis, dans l’ensemble, et qui ont fait sourire, j’en suis certain, le dessinateur et le scénariste, comme ils font sourire les lecteurs… Le dessin de Maucler aime les plans cinématographiques, les approches au plus près des visages et de leurs expressions, ce qui, quand on parle du cinéma, est totalement approprié.

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Je ne boude pas mon plaisir à retrouver le commissaire Raffini… Je le trouve, c’est vrai, un peu trop « lisse » par rapport à ce qu’il était… Mais L’album tient la route, l’enquête, même sans rebondissements, nous montre à voir en souriant un monde en changements pluriels, un monde qui n’existe plus que dans les salles des cinémathèques… Et Raffini appartient, pleinement, à l’univers du polar à la française, cet univers qui a désormais quitté le monde des romans de gare pour devenir un style à part entière. Une bonne lecture, sans ambition, mais bien agréable…

Jacques et Josiane Schraûwen

La Poupée Sans Tête – Le retour du commissaire Raffini (dessin : Maucler – scénario : Rodolphe – éditeur : éditions du tiroir – 2026 – 48 pages)

Rêve de pierre – un récit fantastique classique

Rêve de pierre – un récit fantastique classique

Un scénariste prolixe et un dessinateur au style toujours reconnaissable, pour un album de bande dessinée bien agréable à lire…

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En exergue de ce livre, il y a un vers de Baudelaire : « Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre ». Un alexandrin d’un des poètes les plus essentiels dans l’histoire de la littérature mondiale, un poète qui fut passionné par Poe, qui l’a traduit, qui a aimé chez lui ce mélange incessant et envoûtant de raison et de déraison, de réalisme et de fantastique, un poète pour qui le réel a toujours transfiguré et transformé les mondes de l’indicible… Un vers rythmé qui, en douze pieds, se fait l’ébauche d’un récit que Rodolphe a créé, avec une simplicité tranquille, s’inspirant de bien des thématiques propres au style fantastique littéraire.

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Aux côtés de celui qui peut nous raconter les histoires policières du commissaire Raffini autant que les dérives ésotériques de Victor Hugo, il y a, pout que cet album existe, un dessinateur à la carrière importante et au style très particulier, Marcelé. Depuis le milieu des années 70, cet artiste a touché à des thèmes de toutes sortes, de la science-fiction mêlée de western, par exemple, avec l’extraordinaire série des « Capahuchos », avec aussi toujours une prédilection pour des histoires qui partent du quotidien presque banal pour plonger dans l’irrationnel presque surréaliste. Ces deux auteurs ont déjà collaboré, au début des années 2000, et les revoici réunis dans un one-shot de construction, je le disais, très classique. Et ce mot n’est pas négatif, croyez-moi !

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Au contraire, même… Il signifie que Rodolphe et Marcelé possèdent une véritable culture et qu’ils prennent plaisir, au long de quelque 65 planches, à ne pas sortir de sentiers qui ont déjà été balisés par bien des auteurs avant eux, de Ray à Prévot, de Bealu à Seignolle, de Hoffmann à quelques poètes comme Baudelaire. Baudelaire dont la poésie, tout comme celle de Nerval dans un tout autre genre, s’enfouit dans les profondeurs de quelques gouffres où toute réalité se désagrège lentement… Ce sont ces gouffres qui ont inspiré le scénario de ce livre-ci, et c’est un vrai bonheur que de se retrouver, en quelque sorte, en terrain connu parfaitement assumé par deux talents réunis.

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L’histoire est assez limpide, déjà lue comme je le disais dans son déroulé de base. Un écrivain, monsieur Saint Maur, croise dans un bal, dans une ville de province, une femme qui éveille en lui un souvenir oublié. Cette femme représentait pour lui, il y a bien longtemps, lors du début de son adolescence, la beauté parfaite. Une rencontre ancienne qui devient actuelle, une femme qui n’a pas vieilli et qui, à nouveau, envoûte l’adulte redevenant l’enfant amoureux qu’il fut. Est-elle la même, est-elle une autre ?… Elle est là, semblable à ce qu’elle fut, semblable aussi à une statue de pierre dans sa propriété. Je parlais d’envoûtement, je pourrais aussi parler d’Amour absolu, qui va conduire cet écrivain dans un autre bal, invité par cette femme, Isadora, un bal dans lequel tournoient des êtres vivants, mais qui ne le sont peut-être que par la grâce de Belzebuth…

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Mais tout cela n’est-il pas, finalement, le contenu tout à fait tangible du livre qu’écrit ce Monsieur Saint Maur ?… On revient, là, au côté presque rationnel de Poe, donc de Baudelaire… On en arrive là à ces gouffres que Poe et Baudelaire apprivoisaient de leurs mots… Et ce livre, cette bd, ne livre aucune réponse à des questions que le héros de ce « Rêve de Pierre » se pose, des questions qui touchent à l’imagination, à l’inspiration, à la vie, à la mort, donc à l’amour… Cette bande dessinée est, je le disais, classique, traditionnelle, et souple, graphiquement, littérairement, comme une feuille invisible tournoyant dans les rêves de tout un chacun.

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Et permettez-moi de citer encore Baudelaire, dans un autre de ses poèmes, « La charogne ». Une citation qui fait contrepoint à la première de ce livre, et en donne, peut-être, une forme de finalité…

«  Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés ! »

Jacques et Josiane Schraûwen

Rêve de pierre (dessin : Marcelé – scénario Rodolphe – éditeur : Mosquito – avril 2026 – 65 pages)

Un été loin des hommes

Un été loin des hommes

Un livre dans lequel on parle de vie, de mort, d’amour, de souvenances, d’identité…

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Thomas Campi et un dessinateur pour lequel j’ai une vraie tendresse… Son dessin ne cherche jamais à briller, mais à accompagner des histoires qui parlent bien plus au cœur qu’à la raison. « Macaroni », ou « Magritte », deux albums que j’ai chroniqués en leur temps sur l’antenne de la rtbf, sont par exemple des bijoux de poésie, d’intelligence, d’observation sereine de la vie et de ses tourments… Campi aime les personnages qui jaillissent de sa plume, et il choisit toujours des scénarios qui à la fois parlent de ses propres univers et à la fois lui ouvrent des nouvelles palettes graphiques.

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Le scénario de cette bd-ci est signé de deux femmes, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro. C’est un scénario extrêmement bien construit, à petites touches, un scénario sensuel dans la mesure où il raconte des sensations plus que des gestes… Un scénario qui montre, sans excès, l’importance, dans toute existence, du hasard, de ses opportunités, de ses colères, de ses désespérances, de ses éblouissements aussi.

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Nous sommes en 2022. Frédérique a 47 ans. Elle se rend à Nice, pour y retrouver son père et l’aider à organiser les funérailles de sa mère, pour le soutenir. Dans cet appartement familial, face à un père qui perd pied, Frédérique se veut efficace, d’abord et avant tout. Mais c’est en faisant un choix parmi les photos qui serviront au moment des funérailles que Frédérique va soudain voir se restaurer en elle la mémoire d’un été, en 1985, sous le soleil de Corse… Un été de vacances vécu essentiellement entre femmes.

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Un « drôle » d’été… Celui de la découverte par Frédérique, adolescente de 12 ans, d’un monde adulte qui peut faire souffrir… D’un père qui quitte le lieu des vacances pour des raisons professionnelles… Des raisons que Frédérique voit sa mère ne pas croire… Cette ado va, sans le comprendre, assister ainsi à une crise de couple grave… Elle va aussi s’affirmer face à ses cousines, un peu sauvage, n’aimant pas vraiment la plage, ni les jeux d’enfant de son âge, préférant la lecture, la solitude… Et, ainsi, se découvrir elle-même, intimement, en même temps qu’elle découvre que l’enfance n’a plus rien d’insouciant…

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Les deuils, ainsi, éveillent des passés que le temps a estompés. On ne fait pas son deuil, n’en déplaise aux psys omnipotents, on est en deuil, tout simplement. On ne refait pas sa vie, on la continue, c’est tout. Mais le deuil permet aussi de retrouver des liens entre hier et aujourd’hui, des liens qui, pour ténus qu’ils aient pu avoir l’air « avant », se révèlent comme des jalons essentiels dans sa propre histoire. A Nice, c’est tout cela que Frédérique va découvrir, comprendre, comprenant aussi l’Amour que ses parents ont vécu, envers et contre tout, envers et contre tous les aléas de la vie, de l’habitude. Frédérique se souvient, sans rien réinventer de ce qui fut, de cet été vécu essentiellement entre femmes, de cet ensoleillement de l’âme qui lui a fait découvrir qui elle était.. Qui elle est, là, à Nice, préparant un enterrement et attendant que la rejoigne sa compagne…

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On lit cet album, on le regarde, en prenant son temps. La bande dessinée est un art délicat et essentiel quand elle réussit, comme ici, à parler de deuil, d’amour, de différence, de sexualité, de regards d’enfance qui soudain deviennent des yeux d’adulte ouverts sur les mille réalités d’un temps qui passe et s’efface, et nous efface… Je le disais, cette bande dessinée est un vrai petit bijou, humain, superbement humain !… A ne rater sous aucun prétexte!

Jacques et Josiane Schraûwen

Un été loin des hommes (dessin : Thomas Campi – scénario : Fabienne Blanchut et Catherine Locandro – éditeur : Dargaud – mars 2026 – 133 pages)