Rêve de pierre – un récit fantastique classique

Rêve de pierre – un récit fantastique classique

Un scénariste prolixe et un dessinateur au style toujours reconnaissable, pour un album de bande dessinée bien agréable à lire…

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En exergue de ce livre, il y a un vers de Baudelaire : « Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre ». Un alexandrin d’un des poètes les plus essentiels dans l’histoire de la littérature mondiale, un poète qui fut passionné par Poe, qui l’a traduit, qui a aimé chez lui ce mélange incessant et envoûtant de raison et de déraison, de réalisme et de fantastique, un poète pour qui le réel a toujours transfiguré et transformé les mondes de l’indicible… Un vers rythmé qui, en douze pieds, se fait l’ébauche d’un récit que Rodolphe a créé, avec une simplicité tranquille, s’inspirant de bien des thématiques propres au style fantastique littéraire.

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Aux côtés de celui qui peut nous raconter les histoires policières du commissaire Raffini autant que les dérives ésotériques de Victor Hugo, il y a, pout que cet album existe, un dessinateur à la carrière importante et au style très particulier, Marcelé. Depuis le milieu des années 70, cet artiste a touché à des thèmes de toutes sortes, de la science-fiction mêlée de western, par exemple, avec l’extraordinaire série des « Capahuchos », avec aussi toujours une prédilection pour des histoires qui partent du quotidien presque banal pour plonger dans l’irrationnel presque surréaliste. Ces deux auteurs ont déjà collaboré, au début des années 2000, et les revoici réunis dans un one-shot de construction, je le disais, très classique. Et ce mot n’est pas négatif, croyez-moi !

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Au contraire, même… Il signifie que Rodolphe et Marcelé possèdent une véritable culture et qu’ils prennent plaisir, au long de quelque 65 planches, à ne pas sortir de sentiers qui ont déjà été balisés par bien des auteurs avant eux, de Ray à Prévot, de Bealu à Seignolle, de Hoffmann à quelques poètes comme Baudelaire. Baudelaire dont la poésie, tout comme celle de Nerval dans un tout autre genre, s’enfouit dans les profondeurs de quelques gouffres où toute réalité se désagrège lentement… Ce sont ces gouffres qui ont inspiré le scénario de ce livre-ci, et c’est un vrai bonheur que de se retrouver, en quelque sorte, en terrain connu parfaitement assumé par deux talents réunis.

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L’histoire est assez limpide, déjà lue comme je le disais dans son déroulé de base. Un écrivain, monsieur Saint Maur, croise dans un bal, dans une ville de province, une femme qui éveille en lui un souvenir oublié. Cette femme représentait pour lui, il y a bien longtemps, lors du début de son adolescence, la beauté parfaite. Une rencontre ancienne qui devient actuelle, une femme qui n’a pas vieilli et qui, à nouveau, envoûte l’adulte redevenant l’enfant amoureux qu’il fut. Est-elle la même, est-elle une autre ?… Elle est là, semblable à ce qu’elle fut, semblable aussi à une statue de pierre dans sa propriété. Je parlais d’envoûtement, je pourrais aussi parler d’Amour absolu, qui va conduire cet écrivain dans un autre bal, invité par cette femme, Isadora, un bal dans lequel tournoient des êtres vivants, mais qui ne le sont peut-être que par la grâce de Belzebuth…

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Mais tout cela n’est-il pas, finalement, le contenu tout à fait tangible du livre qu’écrit ce Monsieur Saint Maur ?… On revient, là, au côté presque rationnel de Poe, donc de Baudelaire… On en arrive là à ces gouffres que Poe et Baudelaire apprivoisaient de leurs mots… Et ce livre, cette bd, ne livre aucune réponse à des questions que le héros de ce « Rêve de Pierre » se pose, des questions qui touchent à l’imagination, à l’inspiration, à la vie, à la mort, donc à l’amour… Cette bande dessinée est, je le disais, classique, traditionnelle, et souple, graphiquement, littérairement, comme une feuille invisible tournoyant dans les rêves de tout un chacun.

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Et permettez-moi de citer encore Baudelaire, dans un autre de ses poèmes, « La charogne ». Une citation qui fait contrepoint à la première de ce livre, et en donne, peut-être, une forme de finalité…

«  Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés ! »

Jacques et Josiane Schraûwen

Rêve de pierre (dessin : Marcelé – scénario Rodolphe – éditeur : Mosquito – avril 2026 – 65 pages)

Un été loin des hommes

Un été loin des hommes

Un livre dans lequel on parle de vie, de mort, d’amour, de souvenances, d’identité…

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Thomas Campi et un dessinateur pour lequel j’ai une vraie tendresse… Son dessin ne cherche jamais à briller, mais à accompagner des histoires qui parlent bien plus au cœur qu’à la raison. « Macaroni », ou « Magritte », deux albums que j’ai chroniqués en leur temps sur l’antenne de la rtbf, sont par exemple des bijoux de poésie, d’intelligence, d’observation sereine de la vie et de ses tourments… Campi aime les personnages qui jaillissent de sa plume, et il choisit toujours des scénarios qui à la fois parlent de ses propres univers et à la fois lui ouvrent des nouvelles palettes graphiques.

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Le scénario de cette bd-ci est signé de deux femmes, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro. C’est un scénario extrêmement bien construit, à petites touches, un scénario sensuel dans la mesure où il raconte des sensations plus que des gestes… Un scénario qui montre, sans excès, l’importance, dans toute existence, du hasard, de ses opportunités, de ses colères, de ses désespérances, de ses éblouissements aussi.

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Nous sommes en 2022. Frédérique a 47 ans. Elle se rend à Nice, pour y retrouver son père et l’aider à organiser les funérailles de sa mère, pour le soutenir. Dans cet appartement familial, face à un père qui perd pied, Frédérique se veut efficace, d’abord et avant tout. Mais c’est en faisant un choix parmi les photos qui serviront au moment des funérailles que Frédérique va soudain voir se restaurer en elle la mémoire d’un été, en 1985, sous le soleil de Corse… Un été de vacances vécu essentiellement entre femmes.

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Un « drôle » d’été… Celui de la découverte par Frédérique, adolescente de 12 ans, d’un monde adulte qui peut faire souffrir… D’un père qui quitte le lieu des vacances pour des raisons professionnelles… Des raisons que Frédérique voit sa mère ne pas croire… Cette ado va, sans le comprendre, assister ainsi à une crise de couple grave… Elle va aussi s’affirmer face à ses cousines, un peu sauvage, n’aimant pas vraiment la plage, ni les jeux d’enfant de son âge, préférant la lecture, la solitude… Et, ainsi, se découvrir elle-même, intimement, en même temps qu’elle découvre que l’enfance n’a plus rien d’insouciant…

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Les deuils, ainsi, éveillent des passés que le temps a estompés. On ne fait pas son deuil, n’en déplaise aux psys omnipotents, on est en deuil, tout simplement. On ne refait pas sa vie, on la continue, c’est tout. Mais le deuil permet aussi de retrouver des liens entre hier et aujourd’hui, des liens qui, pour ténus qu’ils aient pu avoir l’air « avant », se révèlent comme des jalons essentiels dans sa propre histoire. A Nice, c’est tout cela que Frédérique va découvrir, comprendre, comprenant aussi l’Amour que ses parents ont vécu, envers et contre tout, envers et contre tous les aléas de la vie, de l’habitude. Frédérique se souvient, sans rien réinventer de ce qui fut, de cet été vécu essentiellement entre femmes, de cet ensoleillement de l’âme qui lui a fait découvrir qui elle était.. Qui elle est, là, à Nice, préparant un enterrement et attendant que la rejoigne sa compagne…

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On lit cet album, on le regarde, en prenant son temps. La bande dessinée est un art délicat et essentiel quand elle réussit, comme ici, à parler de deuil, d’amour, de différence, de sexualité, de regards d’enfance qui soudain deviennent des yeux d’adulte ouverts sur les mille réalités d’un temps qui passe et s’efface, et nous efface… Je le disais, cette bande dessinée est un vrai petit bijou, humain, superbement humain !… A ne rater sous aucun prétexte!

Jacques et Josiane Schraûwen

Un été loin des hommes (dessin : Thomas Campi – scénario : Fabienne Blanchut et Catherine Locandro – éditeur : Dargaud – mars 2026 – 133 pages)

Les Voyageurs De La Porte Dorée – une histoire française des migrations

Les Voyageurs De La Porte Dorée – une histoire française des migrations

Il y a à Paris, depuis 2007, un « Musée national de l’histoire de la migration ». C’est là que deux lycéens vont se retrouver prisonniers d’une forme de voyage dans le temps.

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Anna, jeune fille rebelle et révoltée, a des origines familiales polonaises. Idriss, lui, a des origines bien plus proches dans le temps, des origines africaines, sénégalaises. On ne peut pas dire que ces deux lycéens s’entendent bien, loin de là. Mais voilà, au cours d’une visite scolaire dans ce musée qui raconte et décrit les différentes vagues de migration en France depuis le dix-septième siècle, ces deux ados se retrouvent coincés ensemble dans une pièce remplie d’objets non exposés.

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Et ces objets, étrangement, parlent, communiquent, se racontent à ces deux jeunes… Racontent surtout l’histoire de celles et ceux à qui ils ont appartenu, et qui, toutes et tous, ont été des immigrants, en France, ou ballotés au gré de l’Histoire un peu partout, de pays en pays, de refus en refus. Le livre, dès lors, assez classique dans sa forme, est fait de neuf chapitres, tous introduits par des dialogues, dans l‘obscurité, de nos deux héros malgré eux.

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Le premier de ces récits, de ces chapitres, plonge dans la traite d’Africains du pays Ibo, dans leur capture au Nigeria, une capture faite par d’autres tribus, de leur vente à des Blancs, de leur envoi en Martinique comme esclaves. Le deuxième récit, lui, démarre en 1789, à Paris, avec deux Anglais. Avec surtout un livre de Shakespeare aussi, dans lequel il y a cette phrase : « Tout esclave a entre ses mains le pouvoir de briser ses chaînes ». Même si c’est, finalement, pour créer d’autres chaînes, la révolution française pleine de promesses provoquant une émigration des contre-révolutionnaires!…

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Ensuite, au dix-neuvième siècle, c’est l’immigration polonaise qui devient une réalité, après une guerre entre Russie et Pologne. Et apparaissent déjà alors les poids de l’administration, des « papiers », et donc aussi des expulsions. De récit en récit, ce livre donc emporte ses deux protagonistes, et les lecteurs en même temps, dans plusieurs de ces immigrations qui ont construit la réalité de la France. Il y a les Italiens venus du Piémont et devenant ouvriers à Nice, empreints d’un racisme puissant entre le nord et le sud de la botte italienne… Il y a le besoin de main d’œuvre coloniale asiatique pour l’armement pendant la guerre 14-18…

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Il y a les Espagnols républicains, dans les années trente, les Allemands, Juifs ou opposants à Hitler, à partir de 1933. Il y a cette immigration qui, de nos jours, provoque des mouvements politiques puants, celle venue du bled, d’Algérie… Il y a l’arrivée des Portugais, fuyant la dictature, celle des Sénégalais fuyant la pauvreté malgré un président poète… Pendant quelque 140 pages, cet album réussit ainsi à nous faire le portrait d’une réalité qui n’arrête pas de provoquer des remous dans la population, remous politiques, remous idéologiques, remous aux bases faites de rumeurs ou d’aprioris bien souvent. Oui, ce livre est un panorama d’un monde occidental qui, finalement, n’aurait jamais été ce qu’il est sans les différentes vagues d’immigration auxquelles il a été confronté au long de son Histoire.

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Et, puisque les auteurs ont choisi de faire passer ce panorama historique par le regard de deux adolescents, il y a également, brossé avec peu d’insistance, le quotidien de ces deux jeunes issus eux aussi d’une forme d’immigration, un quotidien aux difficultés familiales, qui, happy end oblige, se terminent bien. Le scénario de Flore Talamon, illustré avec vivacité par Bruno Loth, ne manque pas de qualité. Mais ce sont plus des ébauches de l’histoire de l’immigration, des sensations, que des regards totalement historiques que ce livre nous offre.

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Avec, malgré tout, des fils conducteurs historiques entre toutes les époques racontées… Les guerres, toujours à l’origine de l’immigration… Les cultures devenant essentielles pour chaque immigré, chaque émigré, chaque accueillant aussi… Et puis, parce qu’il n’y a jamais rien de nouveau ni à l’Ouest ni sous le soleil, avec cette omniprésence du racisme, de la haine… Mais ce que j’ai vraiment aimé dans ce livre, c’est d’abord qu’il est là pour ouvrir les yeux. Qu’il dénonce, mais sans jugement a posteriori… Et que, dès lors, il se veut positif, comme peut l’être un chemin à ouvrir dans les consciences humaines.

Jacques et Josiane Schraûwen

Les Voyageurs De La Porte Dorée – une histoire française des migrations (dessin : Bruno Loth – scénario : Flore Talamon – éditeur : Delcourt – 2026 – 144 pages)