Bruxelles 2019 – A l’occasion de la Belgian Pride du 18 mai, trois albums bd à découvrir

Bruxelles 2019 – A l’occasion de la Belgian Pride du 18 mai, trois albums bd à découvrir

C’est en 1996 qu’a eu lieu, pour la première fois à Bruxelles, la Gay Pride. A l’époque, seules quelques petites centaines de militants festifs avaient défilé… Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, loin s’en faut, et, le 18 mai prochain, la foule sera au rendez-vous. L’occasion de découvrir la bd «gay» dans trois de ses aspects…

Un Monde De Différence (auteur : Howard Cruse – éditeur : Vertige Graphic – exposition au Comic Art Factory à Ixelles à partir du 17 mai 2019)

https://www.comicartfactory.com/

A quelque 75 ans, Howard Cruse, fils de prédicateur, est à inscrire dans deux courants artistiques américains complémentaires : d’une part, l’underground, qui osait, à l’instar de Crumb, un langage, tant dessiné que littéraire, opposé à tous les codes du bienséant, et, d’autre part, la tendance initiée par « Mad » et qui osait rire de tout avec un sens de l’absurde qui ne fut pas sans influencer Gotlib de ce côté-ci de l’Atlantique.

Mais pour Howard Cruse, l’important fut très vite de dépasser ces frontières culturelles pour parler, simplement, de la liberté, de toutes les libertés. Et c’est ainsi que, dans « Un monde de différence », c’est un peu lui qu’il dessine sous les traits de Toland Polk, un homme du sud des Etats-Unis cherchant d’abord à nier ses « penchants homosexuels », mais amené, peu à peu, à les accepter, à les revendiquer, et ce dans un monde en changement (comme le disait Bob Dylan). Dans un monde où la marginalité était plurielle, où les différences et leurs revendications se côtoyaient dans ces marginalités. Dans un univers où résister à la pression d’une politique et d’une philosophie de vie déshumanisantes amenait toutes les différences à s’accepter les unes les autres pour un combat de tous les jours destiné à la recherche d’une vraie liberté de vivre et de penser, d’aimer et d’être aimé.

Ce livre raconte la grande Histoire de la lutte Gay, entre autres, il est le récit d’une quête identitaire et initiatique, spirituelle et sexuelle. Avec un dessin extrêmement précis et personnel, Howard Cruse a signé un vrai document important de la société gay… A découvrir jusqu’en juillet dans une galerie bruxelloise, le Comic Art Factory !

Freddie Mercury (auteur : Alfonso Casas – éditeur : Paquet)

Avec ce livre-ci, les éditions Paquet peuvent donner l‘impression de surfer sur le succès cinématographique de ces derniers mois. Mais qu’on ne s’y trompe pas, on ne se trouve pas en présence d’un simple biopic, mais d’une analyse assez fouillée de l’œuvre de Freddie Mercury, illustrée de dessins qui rendent autant hommage à l’artiste qu’il était qu’au contenu de ses chansons et qu’aux combats libertaires que ces chansons représentaient.

Ce livre, ainsi, est destiné à tous les admirateurs de Mercury. Mais son intérêt réside aussi dans la façon dont son auteur dresse un portrait sans avoir l’air d’y toucher, en partant, d’abord et avant tout, de ce qu’était l’essence même de la vie de Mercury : la création, la musique, le spectacle. Et à ce titre, ce « Freddie Mercury » s’adresse vraiment à un public très large !

Les Petites Faveurs (auteure : Colleen Cover – éditeur : Glénat Porn’pop)

Graphiquement entre Wallace Wood et Lucques, voici un livre résolument érotico-pornographique, souriant, inventif, et parlant de femmes qui aiment les femmes, et destiné aux femmes, sans aucun doute ! Aux lesbiennes… Aux autres… Et, ma foi, aux hommes, aussi, désireux de découvrir que l’appartenance sexuelle d’un auteur (homme ou femme) influence d’évidence ses récits et les moteurs intimes qui les sous-tendent, mais n’influence en rien le talent. Et Colleen Coover n’en manque pas, de talent, sans aucun doute possible !

Annie, l’héroïne, n’a pas grand-chose à voir avec son aînée « Little Annie »… Dévergondée, adorant les amusements solitaires, elle se découvre soudain une conscience… Et une gardienne cosmique de sa conscience, la blonde Nibbil. Blonde, inventive, et charnellement torride!

Cela dit, quand on parle de conscience, c’est de conscience de désir, de plaisir, de jouissance, de rires heureux, de bonheurs partagé, de folies fantasmées qu’il s’agit, d’abord et avant tout! !

Oui, c’est une bd lesbienne et pornographique, une bd qui n’est pas sans rappeler que l’« Alice au pays des merveilles » chère à Disney ne manquait pas de symbolismes qui étaient tout sauf sages et bien-pensants !

Une lecture à réserver à un public adulte, donc, avec un dessin vif, enjoué, intelligent, des scénarios qui illustrent de l’amour toutes les fantaisies, voilà ce qu’offre ce livre étonnant aux qualités évidentes !

Une Belgian Pride… Trois bandes dessinées très différentes les unes des autres, qui mènent du militantisme à la biographie, en passant par le plaisir des sens… De quoi, simplement, comprendre par tout un chacun que l’homosexualité est une réalité aux mille talents…

Jacques Schraûwen

Léonard : 50. Génie, Vidi, Vinci

Léonard : 50. Génie, Vidi, Vinci

Une série à la longévité exemplaire ! Le dessin souriant de Turk et les idées en délires de Zidrou : un mélange détonnant pour tous les publics ! Et une belle exposition à Bruxelles !


Léonard 50 © Le Lombard

Cela fait presque cinquante ans que Léonard, génie farfelu, nous offre ses gags en albums. Des gags décapants, certes, mais tous inspirés par des inventions (les siennes et bien d’autres…) qui ont marqué, en bien ou en mal, l’histoire de l’humanité.

Ce personnage, né un peu par hasard au détour d’une aventure de Robin Dubois, a comme parents le scénariste Bob de Groot et le dessinateur Turk. Et si Bob de Groot a laissé la place à Zidrou depuis quelques albums, Turk, lui, continue à donner vie à Léonard avec un talent classique, bon enfant par moments, mais capable aussi de folies dans le trait comme dans le mouvement.

Et donc, aujourd’hui, il y a Zidrou, et ses idées qui, toujours, s’amusent à filer dans tous les sens, ce qui donne à ses scénarios plusieurs niveaux de lecture. Il est vrai qu’il parle de mort, d’euthanasie, d’entreprises modernes esclavagistes, de cryptomonnaie… Il est vrai aussi qu’il utilise des mots qu’on n’a pas l’habitude de voir dans des albums destinés prioritairement à la jeunesse, des mots comme matutinal, oxymore, subodorer…

On doit à Zidrou aussi l’arrivée de Mozarella, la fille adoptive du génie Léonard. Et la magie opère toujours, grâce au dessin, grâce à l’art de la mise en scène dont Turk fait preuve avec Zidrou, scénariste « ovni », grâce à la manière dont ils utilisent, tous les deux, les environnements et les décors dans lesquels évoluent leurs personnages, en les faisant sortir du cadre trop étroit qui est celui de leur seule époque historique…


Turk et Zidrou: le dessin et le scénario

Turk et Zidrou: la mise en scène

Turk et Zidrou: les décors…

Léonard 50 © Le Lombard

Zidrou a accepté avec entrain, avec plaisir, de gérer l’héritage de De Groot. Un héritage léger, tout compte fait, un héritage fait de rires, de sourires, de gags tonitruants et démesurés à la manière de Tex Avery. Un héritage qui lui permet aussi de laisser libre cours à son plaisir de donner une place importante aux personnages secondaires, aux personnages perdus dans le décor, un peu comme Gotlib, avec sa coccinelle par exemple…

Des personnages secondaires qui deviennent par la même occasion un vrai plaisir graphique pour Turk.


Zidrou: l’héritage de de Groot

Turk: les personnages secondaires

Léonard 50 © Le Lombard

Et c’est ce mot, « plaisir », qui, en définitive, fait toute la qualité de cette série. Qui permet qu’au fil des années son lectorat se renouvelle. Et Zidrou est entré dans cet univers sans apparente difficulté.

Cela dit, la longévité d’une série, en bd, tient à bien des choses. Mettre face à face deux personnages antinomiques (ici, Léonard et son disciple) est un moyen indémodable (et indémodé !) pour accaparer l’attention souriante des lecteurs. Surtout quand comme dans « Léonard », une part inconsciente de rapports familiaux s’ajoute à ce « truc » scénaristique…


Turk et Zidrou: la longévité de cette série

Léonard 50 © Le Lombard

Cela dit, cette série, de par ses auteurs, est quelque peu atypique… Bien sûr, Turk est un des grands routiers de la bonne bande dessinée populaire, celle qui, accessible à tous les publics, maintient avec intelligence une véritable qualité. Bien sûr, aussi, Zidrou est un scénariste qui, après une carrière du même genre (Ducobu, Tamara…), s’est, depuis quelques années, et avec un talent incontestable, enfoui dans des scénarios très différents, comme « Les mentors », paru très récemment.

Mais il n’y a chez lui aucune schizophrénie, loin s’en faut ! Il n’y a que le plaisir, le sien et celui de tous ses lecteurs (et admirateurs…)


Zidrou, un scénariste éclectique

Turk © Huberty & Breyne

Parallèlement à la sortie de ce cinquantième album des aventures du génie Léonard (en même temps que le 500ème anniversaire de la mort de son illustre prédécesseur Léonard De Vinci), une galerie bruxelloise, Huberty & Breyne consacre une très belle exposition à Turk, jusqu’au 21 mai prochain. Vous pourrez y admirer, outre la très belle voiture du colonel Clifton, des inédits qui vous prouveront, si besoin en était, tout le talent de ce dessinateur discret.


Turk: l’exposition

Il ne faut jamais bouder son plaisir ! Et les aventures burlesques et intelligentes du vieux Léonard continuent à être un vrai plaisir ! A lire, donc, à partager, comme se partagent, dans la vie, les bons moments…

Jacques Schraûwen

Léonard : 50. Génie, Vidi, Vinci (dessin : Turk – scénario : Zidrou – éditeur : Le Lombard – couleur : Kaël – exposition à la place du Châtelain, à Bruxelles, dans la galerie Huberty Breyne, jusqu’au 21 mai 2019)


Léonard 50 © Le Lombard
Un Putain de Salopard – tome 1: Isabel

Un Putain de Salopard – tome 1: Isabel

Régis Loisel au scénario et Olivier Pont au dessin: une équipe de choc pour une aventure dans laquelle les femmes ont le premier rôle! Et une chronique qui laisse la parole à ces deux auteurs!


Putain de salopard © Rue de Sèvres

Il est évidemment inutile de présenter Régis Loisel. Il est de ceux qui ont fait de la bande dessinée ce qu’elle est aujourd’hui : un creuset de création qui ne renie rien de ses origines tout en réussissant sans cesse à innover, à inventer. « Peter Pan », « Le Grand Mort », « Magasin Général » sont autant de séries dans lesquelles il prouve depuis bien longtemps ses talents à la fois de dessinateur et de scénariste.

Olivier Pont, son cadet, ne manque pas de talent non plus, et il est l’auteur de l’extraordinaire « Où le regard ne porte pas ».

Et les voici tous deux, donc, réunis pour une série d’aventures tropicales et humaines aux mille sensations…

Max, à la mort de sa mère, découvre dans son héritage deux photos. Deux clichés où il se reconnaît, tout enfant, au Brésil, en compagnie de sa mère. Mais aussi en compagnie, sur chaque photo, d’un homme différent. L’un des deux, il en a la conviction, doit être son père.

Et donc, il retourne au Brésil, et commence pour lui une aventure de laquelle, on le sait, on le sent, il ne sortira pas indemne. Parce qu’un des deux hommes présents sur les photos est un putain de salopard… Ce sera donc une aventure qui va lui offrir quelques rencontres hautes en couleur, des femmes, surtout, deux infirmières gay, une baba cool aussi qui l’enfouit en deux temps trois mouvements au fond de son lit…

Les personnages sont nombreux… Et tous, par la magie d’un Loisel passionné par l’âme humaine et toutes ses dérives, même charnelles et violentes, forment la trame d’un récit écrit et dessiné à taille humaine. Loisel et Pont sont de superbes raconteurs d’histoire(s) !


Régis Loisel: les personnages

Régis Loisel et Olivier Pont: Loisel, raconteur d’histoires

Putain de salopard © Rue de Sèvres

Il n’y a pas qu’un seul récit, dans ce premier tome… Tout est multiple, mélangé, les récits se croisent, se fuient, se retrouvent. Ils sont des regards portés sur la différence, celle de l’héroïne, muette, celle des deux infirmières, lesbiennes. Des regards accrochés, également, à la douleur, à la résistance, à la non-civilisation comme échappatoire à la mort programmée.

Ces regards, qui auraient pu être disparates et faire perdre son unité à l’histoire qui nous est narrée, c’est Olivier Pont qui les met en scène, en transformant en dessins des mouvements cinématographiques comme les champs/contrechamps, les plongées, les contre-plongées… Et puis, il y a dans ce livre un élément majeur, moteur même à certains moments, et c’est la couleur. J’avoue que le travail de François Lapierre m’a totalement ébloui. On ressent vraiment, grâce à sa couleur, la densité et la moiteur des matières, la sueur et la fraîcheur épaisse des sous-bois, la brutalité de la pluie qui tombe sans s’arrêter.

Et ce qui fait la totale réussite de cet album, c’est le mélange parfaitement dosé entre le texte, le sens du dialogue, le dessin, ses envolées somptueuses et ses trognes presque caricaturales, et la couleur d’une puissance d’évocation exceptionnelle !


Olivier Pont: la mise en scène

Régis Loisel: la couleur

Putain de salopard © Rue de Sèvres

Le dessin non réaliste d’olivier Pont lui permet, en racontant une histoire, qui, elle, est parfois d’un réalisme brutal, de différencier par le trait, le visage, les expressions, tous les personnages imaginés par Régis Loisel. Il y a comme une continuité entre l’idée, le texte et l’image, qui n’est pas vraiment fréquente dans la bande dessinée.

Ce trait aime la courbe de l’humain et la mêle aux arêtes de certains décors, et, de ce fait, ne magnifie rien, ni les physionomies ni les environnements. De ce fait aussi, les canons de la beauté n’intéressent pas vraiment Olivier Pont. Et il nous démontre ainsi que la beauté est d’abord et avant tout affaire de regard… De regards pluriels… Les femmes qu’il dessine sont des femmes vraies, vivantes, attirantes et attendrissantes parce qu’elles sont, tout simplement, les vrais miroirs du quotidien, de tous nos quotidiens !


Olivier Pont: la beauté…

Putain de salopard © Rue de Sèvres

Tout vrai créateur a ses lignes de force. Régis Loisel, quoi qu’il en dise, n’échappe pas à la règle. On ne parle bien, finalement, que de ce qu’on connaît, de ce qu’on a vécu, de ce qu’on a subi. Ainsi, tous les livres de Loisel parlent de l’amour, de la naissance de l’amour, surtout, dans un monde qui cherche sans cesse à le refuser. Il est aussi le chantre de la différence, sexuelle, intellectuelle, physique. Ses livres sont toujours aussi, un peu des quêtes, identitaires, familiales même. Il s’en défend en affirmant que tout cela est inconscient et qu’il n’est finalement qu’un passeur d’histoires.

Et c’est ce rôle de raconteur qui le pousse aussi, souvent, à ouvrir dans le quotidien des failles qui permettent au fantastique d’influencer l’intrigue et ses péripéties.

C’est encore le cas dans ce « Putain de salopard », avec un fantôme qui apparaît, de manière très floue d’abord, et puis de plus en plus nette…


Régis Loisel et Olivier Pont: le fantastique

Régis Loisel et Olivier Pont © JJ Procureur

Je ne vous cacherai pas que j’ai toujours aimé les livres de Régis Loisel, qu’il soit dessinateur ou scénariste.

J’avais d’ailleurs eu l’intention de chroniquer ici la fin du « Grand Mort », superbe série profondément fantastique et profondément humaine en même temps, avec un déroulé temporel surprenant et envoûtant.

Mais « Un putain de salopard » est arrivé, et j’ai été plus que séduit, immédiatement, par l’alchimie qui réunit les trois auteurs à part entière de cette série naissante.

Et la dernière page tournée, une pleine page qui est une porte ouverte sur des ailleurs à venir, l’impatience m’est venue d’en découvrir la suite le plus vite possible !…

Jacques Schraûwen

Un Putain de Salopard – tome 1 dessin : Olivier Pont – scénario : Régis Loisel – couleur : François Lapierre – éditeur : Rue de Sèvres)