Bricoles Gribouillis Artbook Fonds De Tiroirs

Bricoles Gribouillis Artbook Fonds De Tiroirs

Tous les talents de l’immense Chabouté !

Il y a de ces livres qu’on garde, précieusement, qu’on ouvre souvent, qu’on feuillette, qu’on referme, dans lesquels on se replonge, par plaisir… Pour le plaisir… Et c’est le cas avec cet indispensable album consacré à un des dessinateurs essentiels du neuvième art !

 

Artbook © Chabouté

Depuis quelque vingt ans, Chabouté construit une œuvre profondément humaine, une œuvre qui ne cache pas ses influences, ses admirations plutôt, une œuvre dans laquelle le noir et blanc se révèlent somptueux, essentiels, une œuvre qui aime s’aventurer dans tous les domaines de la fiction et de la réalité, une œuvre qui, en finalité, se révèle inclassable, donc primordiale !

Dans sa bibliographie, riche d’une vingtaine de livres, j’avoue que j’aurais toutes les peines du monde à épingler un album plutôt qu’un autre… Dès son « Sorcières », son style s’affirmait, tant dans le graphisme que dans la construction littéraire. Et puis, il y a eu « Purgatoire », « Zoé », « Landru », « Construire un feu », l’époustouflant « Tout seul », l’émouvant et poétique « Un peu de bois et d’acier », et tant d’autres livres, encore, qui tous me furent des bonheurs de lecture.

 

Artbook © Chabouté

 

Lorsque je l’ai rencontré, à l’occasion de la sortie de son « Moby Dick », je me suis retrouvé en face d’un créateur presque timide, pratiquant une solitude artistique lui permettant de prendre tout son temps pour dessiner, rompre la monotonie des heures qui passent, en racontant des histoires, en bd ou en illustrations, toutes axées, totalement, sur l’homme, ses défis, ses attentes, ses erreurs, ses beautés, ses laideurs, ses folies, ses sagesses.

Comès et Pratt sont incontestablement des auteurs dont il est l’héritier direct. Un héritier respectueux, mais qui n’a rien d’un simple suiveur, loin s’en faut !

Et si son talent se démesure dans ses albums de bande dessinée, il se fait plus discret mais tout aussi resplendissant dans ses illustrations qui, toutes, ressemblent à des envies qu’il a mises sur papier…

 

Artbook © Chabouté

 

Dans cet artbook, on retrouve ainsi quelques bricoles, des crobards comme on disait il y a des années, des dessins vite jetés sur feuille blanche, comme pour les oublier, les jeter aux poubelles de la mémoire. Et il est vrai que, bien souvent, avec des gens comme Blutch, par exemple, ces gribouillis  manquent cruellement d’intérêt. Mais chez Chabouté, comme chez Tardi, en son temps avec ses chiures de mouche, ce n’est nullement le cas. En quelques traits, Chabouté parvient à saisir un instant, un mouvement, une mimique…

Artbook © Chabouté

 

Et puis, dans ce livre, il y a ce que Chabouté appelle, depuis des mois sur sa page facebook, des « fonds de tiroir ». Des dessins qui font penser à ce qu’on pouvait dénicher, enfant, au fond des armoires, et donc des tiroirs, de nos grands-parents. Des feuilles froissées, parfois, mais qui, dépliées, révèlent des vrais trésors de sensibilité et de souvenir.

Et là, Chabouté se laisse totalement aller… Comment ne pas avoir, en même temps que lui sans doute, une impression de vertige devant ses réinventions d’un univers urbain dans lequel l’être humain semble sans cesse être à la recherche de son propre équilibre ?

Artbook © Chabouté

 

Comment ne pas sourire devant ces chats qui, noirs, se perdent dans le décor pour mieux le mettre, peut-être, en évidence ? Ou devant ces personnages reconnus tout en étant réinventés, comme le grand Corto ou l’immense Tati ?

Comment ne pas rêver d’amour en lisant les textes qui, par ci par là, accompagnent les dessins… Des mots écrits par celle à qui ce livre est offert…

Il y a dans cet ouvrage bien des hommages. Des hommages extraordinaires, par exemple, au monde du Jazz. Aucun dessinateur ne parvient, comme Chabouté, à rendre compte ici du silence, là de la musique. On le savait en lisant ses albums traditionnels (même si ce mot ne correspond en rien à la réalité du talent de Chabouté), on découvre ici qu’en un seul dessin, cet artiste total est capable d’envolées lyriques ou tendres, de mouvances infinies ou de tendresses discrètes.

 

Artbook © Chabouté

 

Oui, je ne peux pas le cacher, je sais… J’ai aimé Pratt, découvert quand j’étais gosse dans les pages de Pif Gadget… J’ai aimé Comès, dans les pages de « A Suivre »…

Et je pense, et je dis haut et fort que Chabouté est de leur race, de leur famille : cette famille de créateurs qui aiment le dessin, en font le feu de leur existence, et partagent ces flammes éphémères avec tout un chacun, pour le plaisir, tout simplement…

Cet Artbook n’est certes pas bon marché… Mais il se doit, absolument, de se retrouver dans toutes les bibliothèques de celles et ceux pour qui la bande dessinée n’est pas qu’une simple occupation pour gosses fatigués !…

 

Jacques Schraûwen

Bricoles Gribouillis Artbook Fonds De Tiroirs (auteur : Chabouté – éditeur : Glénat/Vents d’Ouest en collaboration avec la galerie Huberty & Breyne)

 

Artbook © Chabouté

Noir Délire

Deuxième volume des oeuvres noires et délirantes de Philippe Foerster, auteur belge aux sombres talents!…

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster est un auteur belge assez inclassable… Bien sûr, il y a dans son trait une appartenance incontestable à ce qu’on a pu appeler l’école de Charleroi, avec des personnages aux gros nez, caractéristiques d’une manière tout en rondeur d’aborder les mille et un thèmes de l’humour.
Mais, de manière tout aussi évidente, il y a dans son dessin quelque chose qu’on peut rapprocher des bd américains des années 60, proches des « comics », certes, mais, surtout, s’intéressant à l’horreur… L’horreur souriante… L’horreur quotidienne… Ces « Creepy », ces « Eerie », Foerster en a certainement été un grand lecteur… Et le titre de cet album, même s’il n’a pas été choisi par lui-même, résume assez ce que sont ses inspirations… Son plaisir, en fait, à attacher ses mots et son dessin à des personnages que, finalement, on pourrait presque croiser au coin de la rue.

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster: titre et personnage

 

C’est dans les années 80, après des études à St Luc, que Philippe Foerster s’est lancé pleinement dans le neuvième art, en partageant les délires de Fluide Glacial, une revue qui a marqué son époque par son ton politiquement incorrect, par le nombre des auteurs qui ont pu s’y exprimer en liberté.
Bien sûr, Foerster n’a pas travaillé que pour Fluide Glacial, il a aussi fait des scénarios pour Philippe Berthet par exemple, il a dessiné pour les éditions Dupuis, il a collaboré avec Andreas…
En fait, Philippe Foerster est inclassable tout simplement parce que, tout au long de sa carrière, il a toujours eu à cœur de ne pas se contenter d’une seule façon de raconter des histoires. Il n’a jamais été  » à la mode « , il n’a jamais été un suiveur de styles narratifs répétitifs…
Il est un raconteur d’histoires, oui, libre et indépendant, et toujours passionnant et passionné !

 

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster: bd

 

Je disais plus haut toute l’importance que les récits américains avaient eue, sans aucun doute possible, dans la manière dont Philippe Foerster dessine.
Mais il n’a jamais été un suiveur, loin s’en faut !
Et la spécificité essentielle de ce créateur est son appartenance culturelle à ce qu’on pourrait appeler le fantastique à la Belge… Un fantastique qui naît d’une faille dans le présent, un fantastique qui ne devient horrible que par le regard qu’on pose sur lui.
Dans les scénarios, courts, qu’il met en scène, il y a un travail similaire à celui de l’écriture chez des auteurs à toujours redécouvrir, comme Jean Ray, Gérard Prévot, Claude Seignolle, Marcel Béalu et, dans une moindre mesure, Thomas Owen.
Les histoires qu’il invente et partage avec nous sont des histoires de frissons, de frémissements… Des histoires dans lesquelles on ne peut que reconnaître le portrait acide de tous les défauts de l’humain, de l’humanité. Mais des histoires, aussi, qui désamorcent l’indicible par quelques sourires souverains…
Et dans cet album, certaines des « nouvelles dessinées », comme celle qui nous montre un vieux couple dont le mari a décidé de ne plus parler à sa femme, sont des récits qui font froid dans le dos, parce qu’on s’y reconnaît, peu ou prou, toutes et tous.
La bande dessinée est un art à part entière. Un art qui se devrait d’être nourri à d’autres arts, le graphisme, la mise en scène cinématographique, et la littérature. Et c’est là, exactement, tout l’art de Foerster !

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster: littérature

 

Tout l’art de Foerster, c’est aussi de ne pas rester dans une tour d’ivoire, de façon égocentrique… Philippe Foerster est également professeur, et sa « pédagogie »ressemble à son dessin, à ses textes…
Ses élèves (et j’en ai rencontré…) découvrent avec lui la liberté de dessiner, d’inventer, la nécessité de s’intéresser à autre chose, aussi, qu’à la simple bande dessinée.
Foerser mériterait, assurément, d’occuper une place de choix dans le paysage du neuvième art. Mais même s’il est bien conscient de sa qualité, de ses qualités, il reste et restera toujours, certainement, d’une belle humilité …

 

Noir Délire © Forbidden Zone

Philippe Foerster: enseignement

 

Que gloire soit rendue à l’éditeur belge, Forbidden Zone, de s’être lancé dans cet ouvrage, dans cette intégrale des nouvelles dessinées par Foerster !
Ce « Noir Délire » est un album réjouissant… Un délire pluriel… Un miroir déformant de nos travers quotidiens… Une succession de cauchemars qui ne sont peur que si on le veut bien…
Une superbe réussite, que tous les amateurs de bande dessinée originale, créative et intelligente, se doivent de posséder !

 

Jacques Schraûwen
Noir Délire (auteur : Foerster – éditeur : Forbidden Zone)

Arale

Une uchronie parfaitement réalisée.

L’uchronie est à la mode, en bande dessinée, depuis quelques années, avec plus de ratages que de réussites, il faut bien le dire. Parce que construire une totale fiction à partir de faits historiques réels mais détournés, cela demande à la fois de la culture historique et de l‘imagination débridée. Et c’est bien le cas ici !

 

 

Arale © Dargaud

 

Nous sommes au début des années trente. La première guerre mondiale ne s’est jamais terminée. Le tsar de toutes les Russies et le sombre Raspoutine affrontent les ennemis de l’extérieur autant que ceux de l’intérieur. Mais c’est la magie qui dirige le monde ! Et dans cette ambiance délétère, un homme, un guerrier, un soldat fidèle au souverain, va devenir un pion entre les mains de quelques mages soucieux de conserver tous leurs pouvoirs.
Parce que le Tsar, en fait, est mort depuis bien longtemps ! Mais par la puissance des forces des ténèbres, Raspoutine est parvenu, depuis le décès du tsar, à garder en vie son corps, mais un corps habité, plusieurs fois déjà, par une autre existence.
Et Kyril, le personnage central de cette histoire, de ce premier tome en tout cas, va être choisi pour prendre la place de ce tsar auquel il voue une fidélité inébranlable.

Arale © Dargaud

 

Kyril, c’est un soldat, un héros, que tout le monde en Russie connaît, dont tout le monde vante et chante les exploits, et ceux de ses deux amis qui ont sauvé le pays : la lumineuse Saskia et le révolté Youri.
Youri qui a disparu, mort sans doute… Alors que Saskia, elle, en compagnie de Kyril, apprend à des jeunes recrues à utiliser une arme redoutable.
Les personnages sont en place, l’histoire peut commencer. Et pour sauver, une fois de plus, la pseudo-réalité du tsar, Kyril va devoir plonger dans l’inconscient, dans un univers de limbes où les morts côtoient quelques vivants égarés, où la guerre et l’horreur déforment et détruisent les âmes autant que les corps.
Dans ces limbes, territoire entre envie et mort, lieu de haine et d’indicibles combats, Kyril a comme mission de se rendre jusqu’à Arale, cité dans laquelle il pourra rencontrer les magiciens qui le feront « entrer » dans le corps du tsar.

 

Arale © Dargaud

 

Entre Histoire réinventée et science-fiction, entre fantastique et réflexion sociale, entre philosophie et galerie de personnages étonnants, ce premier tome de ce qui devra être une saga à la fois intimiste et pleine d’aventures à rebondissements, ce « Arale » m’a incontestablement séduit. Par le propos, qui réussit à parler d’un climat social qui, de par bien des aspects, nous rappelle ce qu’est aussi notre société. Le tsar est une icône, comme notre monde contemporain aime en créer à tire larigot, de téléréalité en téléréalité. Dans ce livre, on parle d’une technologie qui prend le pas sur le réel. On y montre aussi un personnage, Youri, qui incarne la révolte, une révolte intellectuelle, d’abord, dont on devine, à la fin de ce premier volume, qu’elle va devenir tout autre…
Soulignons, outre le scénario de Tristan Roulot qui, vous l’aurez compris, fourmille d’inventions passionnantes, la qualité du dessin et de la couleur. La vivacité du trait et les cadrages choisis par Denis Rodier ne sont pas sans rappeler l’art des comics américains. Mais Rodier s’éloigne de l’influence des super-héros, poussé par une histoire qui demande de sa part une approche plus observatrice de l’action qu’il dessine. Et la couleur de Bruno Tatti crée quand il le faut des ambiances tantôt délétères, tantôt brutales, tantôt fantasmagoriques, tantôt extrêmement réalistes.
Un bon début de série, donc, que ce « Arale », en espérant que les épisodes suivants rempliront les r-promesses de ce premier opus.

 

Jacques Schraûwen
Arale (dessin : Denis Rodier – scénario : Tristan Roulot – couleur : Bruno Tatti – éditeur : Dargaud)

Arale © Dargaud