Le décès de Frank Giroud : le scénariste prolifique de personnages toujours attachants

 

C’est ce 13 juillet qu’on a appris la mort de Frank Giroud… Un scénariste passionnant et passionné, que j’ai eu l’occasion de rencontrer, et que je vous propose d’écouter dans cette petite chronique.

 

Frank Giroud – © Glénat

Frank Giroud, c’est celui qui a créé, avec plusieurs dessinateurs, une des grandes séries à succès du début du vingt-et-unième siècle :  » Le Décalogue « . Une bd historique, s’intéressant de tout près à tout ce qui fait les errances de l’humanité : des sentiments comme la violence et la haine, l’intolérance et l’ignorance, des sentiments accentués par les religions et leurs interprétations.

 

Frank Giroud – © Glénat

Mais Frank Giroud, c’est aussi bien d’autres scénarios, de toutes sortes, ancrés souvent dans la grande histoire, certes, mais pas uniquement. On se doit d’épingler son étonnante série  » Destins « , d’une construction littéraire qui était une gageure, une gageure transformée en véritable réussite.

 

XIII mystery, Martha Shoebridge, Dargaud, 11,99 EUR.

Frank Giroud – © Dargaud

Mettre en évidence tous les albums auxquels Frank Giroud a participé serait fastidieux. Mais tous ses scénarios ont un indéniable point commun : l’intérêt qu’il portait à ses personnages, même ceux qui se trouvaient dans l’ombre des héros qu’il a créés.
Frank Giroud refusait le manichéisme, et ce me fut un vrai plaisir de le voir aux commandes d’un  » XIII – Mystery « , pour un scénario qui s’écartait des codes chers à Van Hamme. Avec Frank Giroud, les jeux de pouvoir, de richesse, ces thèmes récurrents dont Van Hamme a usé et parfois même abusé, tout cela passe au second plan. Et c’est ce qu’il me disait, à l’occasion de la sortie de cet album ,  » Martha Shoebridge « .

Frank Giroud

 

Agé de 62 ans, Frank Giroud appartient à cette race de scénaristes capables de mêler étroitement la fiction et la réalité, pour des récits très souvent originaux dans leur construction, mais humanistes, d’abord et avant tout.
Ses talents l’ont vu, ainsi, tout au long de sa carrière, participer aux aventures éditoriales de bien des éditeurs, de Dargaud à Glénat. C’était un auteur pour le moins éclectique, intelligent, ouvert au monde et à ses mille réalités, et avec son décès, c’est une part importante du neuvième art du vingt-et-unième siècle, dans toute sa diversité et toute son intelligence littéraire, qui disparaît…

Jacques Schraûwen

The End: une bd d’anticipation signée par ZEP!…

The End: une bd d’anticipation signée par ZEP!…

Et si les arbres se révoltaient et décidaient de remettre l’être humain à sa place, un élément vivant parmi d’autres?… Telle est l’idée qui sous-tend ce livre de SF et d’humanisme d’une beauté et d’une efficacité remarquables… Il est dû à l’immense ZEP, interviewé dans cette chronique!…

The End – © Rue de Sèvres

 » The End « , c’est le titre d’une chanson de Jim Morrison qu’un scientifique botaniste, aux fins fonds de la Suède, écoute chaque jour religieusement. Pour l’aider dans ses travaux, un jeune stagiaire arrive, Théodore. Des travaux dont le contenu le surprend, pour le moins, puisque le professeur Frawley cherche à comprendre la communication entre les arbres et l’humain.
Théodore, rapidement, va s’intégrer dans cette équipe de scientifiques qui va à contre-courant de la tradition. Et, en parallèle de ces recherches qui mêlent en quelque sorte la science et la philosophie, l’auteur de ce livre étonnant nous fait découvrir, un peu partout dans le monde, des morts étranges, complètement inexpliquées et inexplicables.
Et ces deux éléments narratifs vont se rejoindre pour former la trame d’un récit pratiquement apocalyptique.
Cet album revêt une certaine forme de nostalgie…. Celle d’un monde disparu dans lequel l’être humain et la nature parvenaient à communiquer. Mais au-delà de cette mélancolie, il y a de la part de Zep une façon de nous questionner, toutes et tous, sur notre place, aujourd’hui, sur la terre qui est nôtre.
Aujourd’hui, et demain… Parce que c’est de science-fiction qu’il s’agit, bien évidemment, une fiction se basant sur des réalités scientifiques… Une science-fiction, aussi, très proche de l’anticipation, tant il est vrai que c’est dans notre monde d’aujourd’hui que nous balade Zep.
Zep , un auteur qui dépasse l’anecdote narrative pour s’enfouir dans la part d’humanité de tout un chacun. Aucune gratuité dans sa construction graphique et littéraire, mais, sans cesse, des interrogations sur le sens à donner à la vie, un sens nourri sans cesse de certitudes et de doutes entremêlés.

Zep: trouver un sens…
Zep: SF

 

The End – © Rue de Sèvres

Zep, c’est l’auteur adulé de Titeuf… C’est aussi, depuis quelques années, un artiste qui s’éloigne de cet univers connu pour nous étonner, de livre en livre, pour s’étonner lui-même aussi, pour nous emmener à sa suite dans des récits qui aiment à multiplier les personnages. Des personnages qui, tous, grâce à son talent, ont une existence réelle, tangible, même si elle n’est qu’éphémère.
Une existence réelle, sans héroïsme, dans l’ordinaire d’une existence à la recherche incessante de ses propres codes, une existence simplement ordinaire confrontée à l’extraordinaire…

Zep: les personnages

 

The End – © Rue de Sèvres

Il y a dans cet album, dans ce  » roman graphique « , autant d’onirisme que de réalisme, et le tout est construit de façon très cinématographique, en séquences qui, chacune, met en évidence une des réalités des acteurs de cette bd. Ce sont un peu, aussi, comme des chapitres qui se suivent, se complètent, et, tous ensemble, créent un univers très personnel.
Pour que cet ensemble de séquences se révèle homogène, pour que le récit que rythment ces chapitres forme un tout qui ne déstabilise pas le lecteur, Zep utilise la colorisation comme un code qui lui est propre. Avec des tonalités monochromes, il parvient à restituer des ambiances très sensuelles, comme la chaleur, le froid, le contact même… Et il le fait en charpentant son récit de telle manière qu’à aucun moment il ne perde de son intensité et de sa lisibilité.

Zep: le dessin et la couleur

 

The end – © Rue de Sèvres

Les arbres communiquent, et l’homme est incapable de les entendre… Mais il se comprennent entre eux, et tissent, tout autour de la planète, une toile qui, un jour, devient comme celle des araignées, et emprisonne les humains, les tue, les détruit, pour sauver la Terre… Les arbres régulent la vie et l’humanité pour se préserver eux-mêmes de la disparition. Mais ils le font en évitant l’apocalypse puisqu’ils décident de garder une communauté humaine qui devrait être capable de ne pas retomber dans les mêmes folies.
Avec un thème pareil, traité tout en douceur, tout en impressions, tout en sensations, l’arbre, graphiquement, se devait d’occuper l’essentiel de l’espace, et c’est bien le cas. Zep, en dessinant les arbres, prend un plaisir évident, un plaisir sensuel, un plaisir, en tout cas, né d’une forme étrange de dialogue avec ces éléments de notre planète que, finalement, nous connaissons très peu encore ! C’est au travers de ces arbres que Zep nous parle de sagesse, de pouvoir, de combat entre l’intelligence et la volonté de dominer…

Zep: les arbres
Zep: dessiner les arbres

Le trait de Zep est reconnaissable entre tous et a fait bien des suiveurs, voire des imitateurs. Le ton de Zep, par contre, n’appartient qu’à lui, et tous ses livres qui s’éloignent des cours de récréation chères à Titeuf ressemblent bien plus, finalement, à des poèmes graphiques qu’à des romans graphiques !
Et notre monde manque cruellement de poésie!…. Merci, donc, de nous offrir de tels livres!…

Jacques Schraûwen
The End (auteur : Zep – éditeur : Rue De Sèvres)

Rat & les Animaux Moches : une fable animale sur la beauté et la tolérance !

Rat & les Animaux Moches : une fable animale sur la beauté et la tolérance !

Le rat des villes, un jour, se fit chasser par une acariâtre mégère, de la maison où il coulait des jours heureux. Et il devint errant, jusqu’à arriver dans un étrange village…

Rat & les Animaux Moches©Delcourt

 

Un village dans lequel, loin du monde, se sont réfugiés des animaux, par dizaines… De ces animaux qui, parmi les humains, dans le monde « normal » font peur, doivent se cacher pour cacher leur laideur. Des animaux moches qui se sont retrouvés par le seul hasard de leur apparence monstrueuse.
Et Rat, évidemment, s’y installe, croyant trouver, sans difficulté, une espèce de paradis, enfin, où chacun ne peut plus être jugé qu’à l’aune de ses qualités (ou de ses défauts…).
Mais les apparences sont trompeuses, et dans ce lieu créé et habité par les refusés du monde, le bonheur est loin de régner.
Rat, alors, décide de remédier à cet état de fait qui empêche tout sourire d’éclairer ce village des chassés de partout !

 

Rat & les Animaux Moches©Delcourt

 

Lui, qui était presque en désespérance, se trouve investi, se veut investi d’une mission : tout faire pour que le village des animaux moches devienne un lieu de plaisir, de bonheur, de partage…
Voilà ce que nous raconte et nous montre cet album de bd très différent de tout ce qui se fait habituellement. Le dessin, animalier bien entendu, réussit à faire penser, parfois, à Macherot, voire à Hausman, et, à d’autres moments, ce dessin rappelle bien plus les gravures animalières des siècles passés.
Le texte se veut, quant à lui, simple et descriptif, un peu comme s’il était destiné, en priorité, à des enfants. Mais tel n’est pas le cas, ce livre étant, incontestablement, destiné à tout le monde, à tous les publics, à tous les âges.

Rat & les Animaux Moches©Delcourt

 

Cela dit, rien d’angélique dans ce livre. Aucune utopie n’est aisée à vivre, et les meilleures intentions du monde peuvent se révéler catastrophiques. Surtout lorsqu’arrive un personnage qui, de par sa beauté naturelle et de par son orgueil démesuré, ne supporte pas de se retrouver proche de la laideur et de la monstruosité. Le nom de ce personnage, un caniche royal ?… le « perdu »…
Tout est symbolique, en fait, dans ce livre, dans cette fable, comme est symbolique tout le contenu des fables d’Esope ou de La Fontaine. Mais tout est également traité avec légèreté, avec tendresses et avec infiniment d’humour. Ce qui rend la lecture, de bout en bout, souriante, comme le sont, finalement, tous ces personnages moches mais, au-delà de leurs apparences parfois hideuses, amusants, sympathiques, très humains !…

 

Rat & les Animaux Moches©Delcourt

 

Ce livre, vous l’aurez compris, possède plusieurs niveaux de lecture. Plusieurs niveaux de « vision » aussi, ai-je envie de dire. On peut le lire comme une bd, une bd à l’ancienne, comme les images d’Epinal, sans phylactères. On peut aussi y revenir, le feuilleter, s’arrêter sur des dessins, sur des phrases explicatives ou descriptives, sur des dialogues et des formes animales qui, repoussantes au premier abord, se dévoilent extrêmement expressives.

 

 

Rat & les Animaux Moches©Delcourt

 

Un livre qui dénote, sans aucun doute, dans la production souvent ronronnante de la bd contemporaine… Un livre qui met de bonne humeur, un livre qui ouvre les yeux, un livre qui fait sourire… et chaud au cœur !
A sa manière, ce « Rat » est un personnage hautement humaniste, dans un monde, le nôtre, où ce mot perd chaque jour un peu plus de son sens !
Un excellent livre, donc !…
Et soulignons la typographie, douce aux yeux, désuète et mignonne, due au talent de Capucine !

 

Jacques Schraûwen
Rat & les Animaux Moches (dessin : Jérôme d’Aviau – scénario : Sibylline – éditeur : Delcourt)