Ceci n’est pas de la BD mais tellement important à savoir et se souvenir ou à découvrir.
Marc Ogeret n’est plus…. Dans l’univers de la chanson actuelle, il n’avait d’ailleurs plus beaucoup de place…. Comment la qualité des mots et de la voix peut-elle en effet résister à la banalisation des Obispo et consorts qui dorment avec un dictionnaire de rimes sous l’oreiller… Comme le disait Ferré, à l’école de la poésie, on n’apprend pas, on se bat! Ogeret s’est battu, toute sa vie, avec des mots et de la musique, et son ombre planera toujours sur ce qu’on peut et doit appeler la chanson française de qualité! Je l’ai découvert, il y a longtemps, grâce à ce disque, que j’ai toujours d’ailleurs…
Bien sûr, on nous montre dans ce livre un handicapé en chaise roulante, Tonio, qui a perdu une jambe il y a longtemps… Tonio dont on doit couper la seconde jambe bientôt… Tonio, aigri, agressif, qui semble n’avoir qu’un seul ami, un gars de son âge, un copain d’enfance… Un ami qui, comme tous les autres personnages de ce livre d’ailleurs, n’a pas de prénom. Un peu comme pour insister, au travers de l’identité de chacune et de chacun, sur l’élément central et moteur de Tonio dans le fil de l’intrigue.
Une intrigue, disons-le tout de suite, qui se conjugue avec lenteur, dans une linéarité tranquille, sans vrais à-coups, sans rebondissements, dans le simple compte-rendu d’un quotidien presque banal et vécu en grisaille.
Il y a donc Tonio, dans son fauteuil roulant, et son ami, qui le pousse et l’emmène où il veut, deux personnages qui ne sont pas complémentaires mais unis uniquement, semble-t-il, par leur passé. Deux personnages, de ce fait, qui sont tous deux handicapés, le premier physiquement, charnellement, le second moralement. Tonio est un adolescent de banlieue devenu adulte et toujours avide de révoltes plurielles et gratuites, son ami, lui, est rangé, il est marié, il a des enfants. Mais son adolescence enfuie l’oblige, le pousse, le condamne presque à ne pas abandonner celui qui reste l’image de ses frasques anciennes.
Le rythme est lent, le dessin, simple, dans les visages, les corps comme dans les décors, est dépouillé et se fait observateur plutôt qu’accompagnateur d’une intrigue réduite à sa plus simple expression. Et pourtant, malgré cette espèce de minimalisme dans le scénario comme dans le graphisme, le livre est prenant, incontestablement ! Émouvant, même…
On ne s’ennuie pas du tout, que du contraire, dans ce livre qui, finalement, n’est pas du tout un livre sur les handicapés, mais bien plus un album qui s’enfouit, sans bruit, dans le monde d’aujourd’hui, celui de la non-richesse (je ne parle pas de pauvreté, tout comme ce livre n’en parle pas), un monde dans lequel l’amitié ne peut que paraître incongrue, parce que s’opposant à la grisaille des routines vécues au jour le jour.
Le handicap, malgré tout, reste présent, évidemment, mais plus par réflexion, comme dans un miroir quelque peu déformant.
C’est d’ailleurs ce qui rend ce livre empreint d’une véritable émotion, la sensation que ressent le lecteur, face au scénario de Gilles Rochier, que tout ce qui est décrit ici, plus que raconté d’ailleurs, naît d’une expérience vécue. Une expérience traumatisante, sans doute, et ouverte dès lors à la révolte, une révolte sous-jacente dans ce livre, mais de manière discrète… Le dessin de Nicolas Moog est lisse, certes, mais ce qui est raconté au travers de ce graphisme ne l’est pas du tout !
Ce livre est donc l’œuvre d’un scénariste, Gilles Rochier, qui n’a pas besoin d’effets spéciaux pour émouvoir et même surprendre, d’un dessinateur, Nicolas Moog, qui a fait de son dessin la continuation lente, émouvante et sans apprêts de la narration, et de Jiip Garn, qui, coloriste, a choisi, lui aussi, la simplicité dans ce qui se révèle, de sa part, une mise en scène légèrement colorisée des différentes séquences qui construisent ce livre…
C’est de tons monochromes qu’il s’agit, donc monotones comme la vie entourée d’immeubles déshumanisés. Des tons tranquilles, aussi, qui permettent d’accentuer les retours au passé sans pour autant les mettre trop en évidence.
C’est donc un superbe travail à trois que cet album, qui, au-delà d’un thème et d’un titre qui peuvent sembler rébarbatifs, se révèle comme intéressant, intelligent… Une belle réussite !
Jacques Schraûwen
En Roue Libre (dessin : Nicolas Moog – scénario : Gilles Rochier – couleurs : Jiip Garn – éditeur : Casterman)
Un livre positif, un livre qui donne envie de vivre pleinement, de sourire aux voisins, de prendre pied dans sa propre histoire d’amour… Un album tout en tendresse, tout en observation, tout en soleil !
C’est un » premier album » pour cette jeune femme, Marie Duvoisin, dont le talent est déjà particulièrement abouti. Son dessin est souple, ses personnages vivent et bougent, ont des visages superbement expressifs, ses paysages sont variés, et se révèlent bien plus que de simples décors en participant pleinement à la construction du récit.
Elle a une manière aussi, très rare, de dessiner un enfant, un visage d’enfant, de façon en même temps réaliste et poétique, un peu dans la lignée de quelques illustrateurs comme Joubert, en son temps, ou Follet… Ou même Poulbot…
Marie Duvoisin a également un sens de la composition qui, de page en page, construit un livre sans temps mort, malgré le fait que, justement, l’histoire racontée, elle, nous parle du temps qui passe.
Et comment ne pas souligner la puissance poétique de la couleur, une couleur dont la lumière varie, de ville en campagne, d’intérieur en montagne enneigée, d’étable en chambre assombrie. Une couleur qui se révèle le rythme premier de cette bd…
Dans ce livre réjouissant, la scénariste Gwénola Morizur nous fait découvrir quelques personnages qui n’ont rien d’exceptionnel, qui sont nos voisins, ou nous-mêmes.
Il y a une jeune femme qui apprend qu’elle est enceinte… Il y a un jeune musicien qui a enfin la chance de signer chez un producteur intéressant… Il y a un gamin que sa mère envoie fêter Noël à Paris, loin du Canada, pour lui éviter les errances d’un divorce difficile, il y a un homme solitaire qui vit au rythme de la montagne, il y a un jeune auto-stoppeur amoureux de la danse, et de ce fait en rupture avec sa famille.
Au vu de ce rapide résumé, on pourrait s’attendre à un succédané d’une série télé de piètre qualité, avec des caractères typés, manichéens, avec une histoire aux rebondissements attendus.
Et il est vrai qu’on se doute bien, ne fut-ce que grâce au titre, que les aléas de l’existence et les difficultés de croire en des lendemains souriants, tout cela va s’estomper et s’ouvrir à de vraies espérances. Mais la scénariste a choisi de profiter de ces éléments connus et reconnus pour les mettre en scène, certes, mais en privilégiant, de bout en bout, l’humain… Les rapports entre les êtres, la présence de l’amour, sous toutes ses formes, le deuil, celui de la mort, celui de l’absence, celui de la fuite, celui de la différence non assumée, non acceptée.
Et dans cette démarche de plonger des personnages différents les uns des autres dans des réalités tout simplement quotidiennes, Gwénola Morizur a trouvé en la personne de Marie Duvoisin la complice parfaite ! Aucune fausse note n’est à mettre en évidence, en effet, dans ce livre, qui évite à la fois le misérabilisme ambiant et le pessimisme de mise de plus en plus dans notre société à la recherche d’elle-même, dans ce livre dans lequel les mots, ceux de tous les jours, ceux de la simplicité, se mélangent intimement à une narration graphique somptueuse et sans effets spéciaux.
Une embellie, c’est sans aucun doute ce dont rêvent bien des gens, de nos jours… Ce dont rêve tout le monde, finalement, dans cet univers qui est nôtre et qui se contente tellement souvent de discours à la place des gestes, un univers dans lequel ceux qui sont différents, quelle que soit cette différence, ont de moins en moins voix au chapitre…
Une embellie, pour que la vie, pendant quelques instants seulement peut-être, se révèle à elle-même comme riche de possibles.
Une embellie pour apprivoiser le temps qui, de toute manière, accompagne nos pas et les accompagnera toujours.
Et ce qui est remarquable aussi, dans ce livre, c’est que chaque personnage a ses propres attentes, ses propres espoirs déçus, ses propres interrogations désespérées. Et que l’embellie, pour chacun d’entre eux, ne peut apparaître qu’à la seule condition où, toutes et tous, sont capables de se regarder l’un l’autre et d’oublier leurs seules dérives…
» Nos Embellies « , c’est ce que je pourrais appeler un livre convivial… Un livre qui conjugue à tous les temps, à tous les modes, le verbe espérer… Un livre qui, graphiquement, nous immerge dans des existences qui connaissent ou découvrent l’importance de l’environnement… Un livre qui laisse aussi la place au rêve, et à la beauté d’un rêve qui s’accomplit, même si ce n’est que dans l’éphémère du sourire…
Si Lily, le personnage central de cet album, n’avait pas voulu répondre à l’envie du gamin Balthazar de vivre un Noël à la montagne, dans la neige, aucune embellie n’aurait pu avoir lieu…
Oui, c’est un livre extrêmement » positif « , un livre qui fait du bien, un livre qui nous montre que même l’hiver peut être infiniment ensoleillé !
Jacques Schraûwen Nos Embellies (dessin : Marie Duvoisin – scénario : Gwénola Morizur- éditeur : Bamboo/Grandangle)