Tango : 1/ Un Océan De Pierre

Tango : 1/ Un Océan De Pierre

De l’aventure classique pour une histoire à rebondissements qui laisse la place, malgré tout, à quelques sentiments profondément humains. Un très bon album « de genre »…

 

          Tango©Le Lombard

 

Dans un village perdu au bout du monde, dans une Amérique du Sud écrasée de soleil, éblouie de chaleur, John Tango coule des jours paisibles. Cet étranger a noué des relations amicales avec pas mal d’habitants, dont la belle tenancière de la taverne, la brune Agustina. Avec elle, l’amitié s’est faite profondément intime…

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais voilà, les apparences sont toujours trompeuses, et John Tango a un passé dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est trouble ! Et, dans ce coin de Bolivie, il n’est pas le seul à cacher ce qu’il a été, à garder secret des événements dont il n’est sans doute pas fier. Quoique !…

Mais ce passé, le sien et celui d’un de ses amis boliviens, va surgir, violemment, obligeant Tango à révéler une part de ce qu’il a été : un truand apte à tous les combats, même les plus désespérés.

Obligé d’intervenir lorsqu’un de ses voisins se fait agresser, obligé de prendre en charge le gamin de ce voisin lorsqu’il se fait tuer, Tango va devoir reprendre son destin en main, en même temps qu’une arme, retrouver des anciens amis devenus de redoutables ennemis, dirigés par la belle Carmen. Et dans cet océan de pierre et de sable où il avait voulu oublier l’homme qu’il avait été, Tango va se lancer dans une aventure de violence, de brutalité, mais aussi, étrangement, de tendresse.

A partir d’un scénario qui s’attache aux personnages et à leurs failles, à leurs mensonges, à partir aussi d’un travail efficace sur les dialogues, Matz, le scénariste, construit ce premier volume comme un one-shot, mais un one-shot dans lequel on devine que plusieurs personnages vont devenir récurrents.

Pour Philippe Xavier, le dessinateur, il s’est agi, dans ce premier volume, de sortir de l’univers de ses séries précédentes (le super Hyver 1709) pour, suivant le scénario de Matz, nous offrir une palette quelque peu différente de son talent.

 

 

          Tango©Le Lombard

MATZ : LE MENSONGE
XAVIER : DESSIN ET SCENARIO

 

MATZ : COMME UN ONE SHOT ET DIALOGUES

 

Le scénario de Matz est tout à fait conventionnel, classique dans sa forme comme dans son découpage, et le dessin de Xavier suit le mouvement, avec réussite et efficacité. C’est un peu comme si, guidé par les dialogues de Matz, par une histoire résolument contemporaine, il avait accepté de modifier son dessin originel. De le faire évoluer, plutôt, en le mettant au service d’un récit, en lui permettant de coller au plus près à la réalité d’un pays que la graphisme devait réussir à faire un peu plus qu’évoquer, à la puissance, aussi, des mouvements de ses personnages confrontés à tous les codes visuels du polar musclé.

 

MATZ: CLASSIQUE

 

XAVIER:  DESSIN – EVOLUTION

          Tango©Le Lombard

 

Philippe Xavier a toujours aimé des personnages qui sortent de la masse, qui sont à la fois justiciers et truands, désintéressés et mercantiles, à la fois prêts à répondre à des codes d’honneur et à se désintéresser de toute morale.

Ici, c’est dans des paysages qui bruissent de moiteur qu’il balade ses anti-héros. Et, pour leur donner, vie, pour leur donner un poids visuel, une vraie présence humaine, il a pu compter sur le talent de son coloriste, Jean-Jacques Chagnaud. Ce dernier joue beaucoup sur la lumière, sur les contrastes, aussi, pour que le regard du lecteur reste sans cesse accroché au récit.

 

XAVIER: LA COULEUR

 

Certes, il n’y a rien de révolutionnaire, dans cette série naissante, ni au niveau de l’histoire racontée, ni à celui du dessin. Mais c’est de la bonne bande dessinée d’aventure, avec des vrais personnages, avec des sentiments qui estompent quelque peu la violence des situations, avec un dessin au réalisme maîtrisé, avec des dialogues presque cinématographiques, avec des rebondissements qui font que le lecteur ne s’ennuie à aucun moment.

C’est donc un premier album plein de promesses qui, faisons-en le pari, seront encore mieux tenues dans les volumes prochains !

 

Jacques Schraûwen

Tango : 1/ Un Océan De Pierre (dessin : Philippe Xavier – scénario : Matz – couleurs : Jean-Jacques Chagnaud – éditeur : Le Lombard)

 

Will : Mirages

Will : Mirages

L’éditeur Daniel Maghen est un amoureux de la bande dessinée. Et il nous offre ici une biographie complète de l’immense Will, un auteur qui a marqué la bande dessinée, et dont on découvre ici toutes les facettes.

 

     Mirages©Daniel Maghen

 

L’Histoire de la bande dessinée est une histoire majuscule, n’en déplaise à celles et ceux qui, de nos jours encore, continuent à croire que cet art n’est que mineur, voire  même enfantin.

Et dans cette Histoire, il est bon de se souvenir de l’artiste complet que fut Will, de son vrai nom Willy Maltaite. Cela fait dix-huit ans que ce dessinateur hors-pair est décédé. Amoureux du « merveilleux » et de l’humour, de l’aventure et de la féminité, toujours respectueux de ses personnages et de leurs gestes comme de leurs pensées, inventeur d’un des méchants les plus emblématiques du neuvième art, l’ineffable Monsieur Choc, Will méritait un livre comme celui-ci, complet, lourd sans jamais être pesant, une biographie dessinée, d’une part, racontée surtout par Will lui-même, tout au long de textes qu’il a fournis, tout au long de sa carrière, à différents journalistes.

 

     Mirages©Daniel Maghen

 

 

Ce livre est un vrai hommage au talent de Will, et il l’est sans apprêts inutiles, en utilisant simplement une iconographie variée mais totalement de la plume et des couleurs de Will, et des mots qui, sans se prendre au sérieux, réussissent à raconter un parcours humain et artistique assez exceptionnel.

Comme bien des dessinateurs de sa génération, c’est sous l’œil de Jijé que le jeune Will a fait ses premières armes, c’est avec l’auteur de Jerry Spring, de Spirou, entre autres, qu’il a appris à « regarder » avant de dessiner. Les confidences de Will qui émaillent ce livre nous dressent ainsi le portrait de Jijé, mais aussi celui de Franquin, de Morris, de Delporte, et de bien d’autres ! C’est aussi, au travers des phrases de Will, le portrait de plusieurs époques qui nous est livré dans ce très beau livre.

Très beau, oui, parce qu’il fallait un bel écrin à la belle carrière de Will, incontestablement. Les fac-similés sont superbes, dans cet album, les crayonnés également, le choix du papier, des papiers plutôt, pour que les doigts aient un contact avec la matière qui était celui de Will, celui, en tout cas, des lecteurs des années 50 et 60.

Ce « Mirages » n’est pas une exégèse intellectuelle, loin s’en faut, et fort heureusement ! Pas de grandes théories, mais le témoignage, tout simplement, de l’artiste lui-même.

Construit sous formes de chapitres, « Mirages » nous permet aussi de suivre l’évolution de Will, de ses premiers dessins jusqu’à sa reprise de Tif et Tondu de Dineur, de ses influences assumées à son besoin de trouver sa voie, de raconter des histoires qui, au fil des années, se sont faites de plus en plus personnelles. Parce qu’après Tif et Tondu, il y a eu Isabelle, et le monde enchanté et enchanteur de la magie, mais bien d’autres albums également, plus adultes, dans lesquels il a pu à la fois se révéler comme un des premiers grands pionniers de la bande dessinée à se vouloir aussi adulte dans son propos. Et dans son dessin, tant il est vrai que, même déjà chez Tif et Tondu, les personnages féminins ont toujours occupé une place importante dans sa création, une place qui, dans ses dernières années, est même devenue essentielle et centrale.

 

     Mirages©Daniel Maghen

 

 

Il est, dans l’histoire de la bande dessinée, bien des auteurs qui ne sont pas suffisamment mis en avant, dont la renommée s’estompe à cause de quelques grands noms que l’on cite à tout vent et tout le temps. Le neuvième art, ce n’est pas uniquement, loin de là, Hergé… C’est aussi une foule d’auteurs qui, de par le désir qu’ils ont eu de modifier le carcan des habitudes au travers des scénarios comme du dessin, c’est surtout une foule d’artistes comme Will, qui mériteront toujours d’être redécouverts !

Et ce livre-ci ne peut que trouver sa place dans la bibliothèque de tous ceux qui, à l’instar de Daniel Maghen, aiment la bande dessiné pour ce qu’elle est : un art populaire, certes, un art vivant, aussi !  Un art dont Will fut et reste un des représentants les plus novateurs !

 

Jacques Schraûwen

Will : Mirages (éditeur : Daniel Maghen)

Alix : Le Serment Du Gladiateur

Alix : Le Serment Du Gladiateur

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site de la RTBF, le vendredi 05 janvier 2018 à 14h00

Alix, personnage mythique de la bande dessinée, continue à vivre des aventures dans une antiquité romaine qui fut chère à Jacques Martin… Dans cette chronique, écoutez Marc Jailloux parler du retour d’Alix à Pompéi !

 

Dans ce trente-sixième volume des aventures d’Alix, on se retrouve dans la lignée de Jacques Martin, de sa façon de construire des histoires, de sa manière de les dessiner. Ce n’est pas de filiation qu’il s’agit, tant au niveau du graphisme que du scénario, mais de continuation. Et, ma foi, une continuation réussie, malgré, ici et là, quelques petits bémols. D’autant plus réussie et assumée, dans cet album-ci, que les auteurs nous ramènent en Italie, dans des lieux où Alix, en d’autres temps, s’était déjà baladé. Et que les références à  » La Griffe Noire  » nous replongent, également, dans la grande histoire de ce héros sans peur ni reproche.

 

Marc Jailloux: Pompei, La Griffe Noire

 

C’est à Pompéi, donc, qu’on retrouve Alix et Enak. Venu rendre visite à sa cousine, veuve depuis peu, Alix se prend d’intérêt et d’amitié pour un gladiateur renommé, le sculptural Lame-Serpent. A partir de cette rencontre, plusieurs thèmes vont alimenter le récit. La magie et la religion, les rites différents d’un peuple à l’autre, l’esclavagisme, les différences de classe, les lâchetés et les compromissions, les dépendances à des croyances nourries de mort. La  » collaboration  » aussi, puisque le gladiateur, qui se révèle très vite comme étant le personnage principal de cet album, est considéré comme un traître par son propre peuple, qu’il rejoint, libre, dans la seconde partie de l’album.

Outre ce scénario touffu mais lisible et, finalement, très linéaire dans sa narration, il y a le dessin de Jailloux qui, toujours dans la lignée de Jacques Martin, se veut de bout en bout historiquement fidèle au monde décrit et raconté. Cette fidélité historique est présente dans les habillements, dans la configuration de la cité, des peuplades rencontrées, dans l’architecture aussi, évidemment ! A ce titre, il faut souligner la  » présence  » imposante de l’amphithéâtre de Pompei, cette arène qu’on découvre recouverte d’une espèce de toit, comme le sont, de nos jours, les stades de football…

 

Cela dit, au-delà de cette nécessité de respecter le canevas historique, il y a aussi la richesse d’analyse du monde des gladiateurs. Il ne s’agit pas, ici, de ces clichés qui nous montrent souvent les gladiateurs comme de simples esclaves un peu plus choyés que les autres esclaves grâce à leur force et à leur talent de guerriers. Les auteurs de ce livre nous font découvrir réellement l’organisation de la « gladiature », tout ce qui faisait le quotidien de ces êtres ne vivant que pour et par le combat offert en spectacle.

Là aussi, les liens avec notre société actuelle, qui revient, par ondes interposées, au fameux  » panem et circenses  » des Latins antiques, ces liens sont évidents et font de la lecture de ce  » Serment du gladiateur  » un peu plus que la plongée dans une simple bd d’aventure.

 

Je ne vais pas vous raconter la fin de cet album… Véritablement poétique, elle rejoint des légendes appartenant à toutes les cultures, de ces légendes qui mêlent intimement haine et amour, mort et vie, courage et abandon.

Ce que je peux dire, par contre, sans rien édulcorer d’essentiel de cette histoire, c’est qu’Alix y joue un rôle de spectateur plus que d’acteur… Et qu’on l’y découvre, donc, pour une fois, en état de faiblesse, ce qui le rend plus humain… Je peux aussi dire que, dans cet album-ci, le rôle des femmes et leur présence, quelque peu charnelle, sont plus importants que dans les livres de Jacques Martin.

Et tout cela fait de ce  » Serment du gladiateur  » une lecture à la fois agréable et instructive. Un des bons crus, donc, de cette série qui reste mythique !

 

Jacques Schraûwen

Alix : Le Serment Du Gladiateur (dessin : Marc Jailloux – scénario : Mathieu Bréda – couleurs : Corinne Pleyers – éditeur : Casterman)