Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine

Un album,une exposition à Bruxelles,

une interview du scénariste

 

 

J’ai, en son temps, dit ici tout le bien que je pensais du premier tome de cette série. Et ce deuxième volume est tout aussi passionnant, avec des personnages qui, perdus dans une science-fiction violente, nous rappellent sans cesse notre propre époque !

 

Dans le premier tome, les auteurs installaient les personnages, sans se presser, mais en nous offrant déjà quelques scènes épiques et émotionnelles particulièrement réussies.

Des personnages qui, pour animaliers qu’ils soient, mais doués de parole, sont les miroirs à peine déformés du monde qui est nôtre, du monde, surtout, que nous sommes en train de préparer.

Le résumé du « canevas » de cette série est assez simple à faire : trois mercenaires ont été engagés par une famille riche pour les garder en vie jusqu’à leur entrée dans un sanctuaire, le Shrine, seul endroit capable de résister à des forces de la nature que tout le monde appelle  » Démons Humains « .

Dans le premier volume, les trois mercenaires, et une partie seulement de ceux qu’ils doivent protéger, arrivaient devant ce fameux sanctuaire.

Ici, dans cette suite, on les retrouve donc, soucieux d’abord et avant tout de mener à bien leur mission, et confrontés à d’autres violences qu’à celles venues du ciel et de ses perturbations climatiques.

Les auteurs nous font ainsi découvrir un peu plus du passé de ces trois héros… Un peu plus, également, de cet univers dans lequel l’humain n’est plus qu’un souvenir que la mémoire recrée sans cesse, de cette planète qui ne meurt jamais mais qui, comme toute entité vivante, évolue et accepte comme voyageurs de la vie de voir disparaître des espèces vivantes vite remplacées par d’autres…

Sylvain Runberg: le scénario
Sylvain Runberg: les démons humains

 

Il s’agit, totalement, de science-fiction, et le fait d’avoir choisi de nous parler d’un monde post-apocalyptique en prenant comme personnages exclusivement des animaux dotés de parole, de sentiments exacerbés pour la plupart d’entre eux, transforme le récit en une sorte de fable au travers de laquelle notre propre réalité se trouve représentée comme dans un miroir déformant. A peine déformant, même, au gré des thèmes abordés.

Ce monde que nous montrent Boiscommun et Runberg se nourrit de violence, d’avidité de pouvoir, de folie, de trahisons, de conquêtes, de démissions, de fuites. Tout comme le nôtre…. Et tout comme dans notre propre monde, la religion, Les Religions, plutôt, occupent une place prépondérante. Elles sont, plurielles et toutes aliénantes, et dans toutes les sphères de la population, sources d’abord et avant tout d’horreurs et d’injustices.

Sylvain Runberg: les religions

 

Cela dit, malgré la noirceur du récit, malgré le pessimisme constant qui règne dans cette série qui nous livre des portraits peu reluisants de l’humanité, Sylvain Runberg parvient à garder des fenêtres ouvertes, au fil des pages, des éclaircies, des envolées qui ne sont pas uniquement des fuites, mais qui deviennent de véritables quêtes, identitaires parfois, humanistes aussi.

Bien sûr, l’aventure règne en maîtresse absolue dans ce deuxième album. Mais s’il fallait trouver un maître-mot à l’histoire qui nous y est contée, ce serait, me semble-t-il, le mot  » solidarité « …

Parce que les trois personnages centraux, même mercenaires, même mercantiles, même plongés dans un univers aux impitoyables réalités, ces trois personnages ont un code d’honneur et, pour que survivre soit une réalité, ils se doivent d’agir en solidarité, entre eux, mais aussi avec ceux qui, de près ou de loin, peuvent leur être compagnons de vie.

Sylvain Runberg: la solidarité

 

 

Vous l’aurez compris, Sylvain Runberg maîtrise parfaitement son sujet.

Il en va de même pour Olivier Boiscommun, dont le dessin, extrêmement expressif, ne s’encombre pas de décors trop nombreux, de manière à mettre en avant, toujours, ses personnages.

Dessinateur du mouvement, il s’est également amusé, dans ce  » Maître du Shrime « , à créer des environnements colorés, picturaux, qui, justement, permettent d’estomper les décors, parfois, au profit des visages et du rythme.

Et il est normal, dès lors, et particulièrement bienvenu, qu’une exposition soit consacrée aux planches originales de ce livre. Une exposition dans un lieu extraordinaire uniquement consacré à la défense de la bande dessinée dans tous ses états, le Centre Belge de la Bande Dessinée.

Sylvain Runberg: l’exposition

Que vos pas, donc, vous mènent jusqu’au Centre Belge de la Bande Dessinée… Que vos yeux s’attardent sur les deux albums du  » Règne  » déjà paru… Et que vos impatiences naissent de vite en découvrir la suite !…

 

Jacques Schraûwen

Le Règne : 2. Le Maître du Shrine (dessin : Olivier Boiscommun – scénario : Sylvain Runberg – éditeur : Le Lombard – 

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 20 novembre)

Le Janitor

Le Janitor

Une série qui dépasse, et de loin, la simple « aventure », aussi passionnante soit-elle, pour nous emmener dans un univers qui fait froid dans le dos, et qui est pourtant le nôtre !… Du très grand François Boucq au dessin, de l’excellent Yves Sente au scénario !

 

   Le Janitor©Dargaud

 

Cinq tomes sont déjà parus, et si vous ne les avez pas encore découverts, précipitez-vous chez votre libraire pour les lire les uns à la suite des autres !…

Ce que nous raconte cette série est assez particulier, d’emblée, puisqu’elle met en scène une espèce de barbouze portant un col romain et travaillant pour l’Eglise Catholique. Barbouze, ou garde du corps, ou espion, ou, bien plus encore, défenseur des valeurs chrétiennes, sur tous les terrains du monde, jusqu’aux plus fangeux…

Visage imperturbable, Vince n’a rien d’un prêtre, sinon l’apparence. Et c’est à Rome qu’il vit, c’est à Rome, dans l’ombre des personnages les plus puissants de l’Eglise, qu’il reçoit ses ordres de mission.

A partir de l’axiome simple de l’existence d’une « caste » secrète d’agents extrêmement efficaces au sein de l’Eglise catholique, Yves Sente aurait pu se contenter de nous livrer une histoire faite essentiellement d’aventures, de rebondissements bien amenés, une histoire ancrée, en quelque sorte, dans la lignée de quelques séries à succès qui nous montre exclusivement des luttes de pouvoir et d’argent, et qui, trop souvent, oublient de s’intéresser aux personnages qu’elles mettent en scène. (non, je ne citerai pas de nom…)

 

          Le Janitor©Dargaud

 

Et c’est vrai que ce « Janitor » nous fait voyager, en quelque sorte, dans un monde proche de ceux de XIII, Largo Winch, James Bond… Et les références à ces univers, comme à celui de Millenium aussi, sont réelles. Mais François Boucq n’aurait jamais, c’est une certitude, dessiné une histoire simpliste ! Le résultat, c’est une série qui, utilisant les codes chers à des scénaristes comme Van Hamme, s’amuse à les détourner, et, surtout, à les fractionner pour en faire des ressorts narratifs étonnants.

Alors, oui, il y a des combats, il y a des luttes de pouvoir, il y a de l’amour, il y a de l’espionnage, il y a des complots…

Mais il y a également de la science-fiction, dans le sens originel du terme, il y a des réflexions sur la puissance des religions, quelles qu’elles soient, il n’y a aucun manichéisme, il y a un discours politique réfléchi, il y a la réalité du terrorisme, il y a de l’immoralité, et de l’amoralité…

 

        Le Janitor©Dargaud

 

Et ce qu’il y a surtout, dans ce livre, ce sont des personnages, des êtres vrais, qui dépassent tout stéréotype, même lorsqu’ils appartiennent à un « Nouvel Ordre Du Temple », anciens nazis ou nostalgiques d’un ordre nouveau où pourrait se créer une race tout en pureté !

Des personnages, oui, qui ont un présent, certes, mais dont on découvre aussi le passé, grâce à une narration documentée et fouillée, grâce à un découpage classique et efficace.

Et c’est à partir de ce mélange entre hier et aujourd’hui que le scénario d’Yves Sente prend tout son relief. La bête immonde des années 40 n’arrête pas de renaître, c’est une évidence, et les formes qu’elle prend sont extrêmement variées, ne se contentent plus de correspondre à l’imagerie que gardent nos mémoires de ce que fut l’horreur nazie.

Cette série, dès lors, est une réflexion sur les rapports étroits qui existent entre culture et religion, entre religion et civilisation, entre foi et doute. Une réflexion aussi sur l’économie mondiale, sur les dérives de toute idéologie. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que ces réflexions sont traitées uniquement à taille humaine, sans discours pesants et bien-pensants ou « engagés », bien ou mal !…

Et la force de Sente, c’est aussi, pour parvenir à cette « humanité » du récit, de mélanger à des problèmes d’ordre mondial des quêtes personnelles, intimes. Vince, le personnage central, est à la recherche de lui-même, au travers d’une gémellité qui n’en est peut-être pas une…

 

     Le Janitor©Dargaud

 

Vous l’aurez compris, le scénario est passionnant, intelligent, sans temps mort, et il prend le temps de nous faire véritablement connaître les personnages mis en scène.

Mais la beauté et la puissance de cette série, c’est aussi par la mise en scène du dessinateur qu’elle est une réalité ! François Boucq et Herman sont sans doute, de nos jours, les plus grands et les plus reconnus des dessinateurs réalistes de bd.

Et c’est la maîtrise graphique de Boucq qui réussit à construire une série qui possède un souffle de vérité, de bout en bout. I y a le talent qu’il a pour les visages, la manière très personnelle qu’il a de dessiner le mouvement, et la perfection qui est sienne dans le traitement des décors.

A partir d’un scénario qui ressemble, par bien des aspects, à un jeu de piste, Boucq réussit avec une simplicité qui ne peut que cacher un immense travail, à nous offrir une histoire qui se lit avec plaisir, avec passion, avec intérêt. Un jeu de pistes aux nombreuses portes fermées devient ainsi, par la magie du graphisme de Boucq, un polar mystique parfaitement maîtrisé !

 

Avec « Le Janitor », on abandonne les clichés faciles et redondants pour entrer de plain-pied dans un monde qui est le nôtre… C’est une série qui fait peur… Qui fait réfléchir… Qui est passionnante comme les meilleurs des polars…

 

Ce sont donc cinq albums à ne surtout pas rater et à placer en bonne place dans votre bibliothèque !

 

 

Jacques Schraûwen

Le Janitor (dessin : François Boucq  – scénario : Yves Sente – éditeur : Dargaud – cinq albums parus)

The Regiment – L’Histoire Vraie Du SAS : Livre 1

The Regiment – L’Histoire Vraie Du SAS : Livre 1

De la bd à l’ancienne pour nous raconter l’histoire d’une unité d’élite, créée pendant la guerre 40/45… Une belle galerie de portraits !…

 

Venez à la rencontre des deux auteurs dans cette chronique…

 

 

On peut avoir un peu l’impression, en lisant cet album, de se replonger dans des histoires des  années 50 et 60, des histoires dans lesquelles la grande Histoire était surtout prétexte, pour les auteurs, à nous parler d’héroïsme, de grands faits de guerre, de batailles essentielles.

Et s’il est vrai que ce  » Regiment  » n’évite pas entièrement ces clichés, il est tout aussi vrai que la démarche de Vincent Brugeas, le scénariste, n’a rien d’obsolète. A l’aide d’un découpage soigné, à l’aide aussi d’une documentation sans faille, il nous raconte, tout simplement, l’histoire d’une aventure humaine, et l’héroïsme dont il nous parle est surtout fait de travail, de préparation, d’entraînement. Toute résistance ne peut naître, semble-t-il nous dire par  la voix de ses héros, qu’en la préparant, qu’en s’y offrant, corps et âme.

Et s’il nous fait entrer, dans ce livre, au plus profond d’une organisation militaire précise, c’est avec un vrai sens critique, à certains moments, un sens critique qui provient de ce que furent les réalités d’une guerre qui, déjà, privilégiait les dérives de la hiérarchie aux nécessités du terrain… Il y a là comme un air de déjà revu !

Vincent Brugeas: le scénario

 

 

L’intérêt essentiel de cette série, c’est l’approche que les auteurs font de leurs personnages. Souvent, avec de tels sujets, le manichéisme est présent, tangible, dans un sens comme dans l’autre, celui d’un hommage au militarisme et au courage ou celui d’une critique acerbe sur les réalités militaires et leurs dérives.

Ici, ce n’est pas le cas. On se trouve, en fait, dans une espèce de reportage a posteriori, avec des caméras qui tentent sans cesse, et y parviennent souvent, de s’approcher au plus près des héros, des « hommes » surtout, avec des idées, des valeurs, des principes, mais surtout avec des quotidiens qui ne cachent rien de leurs failles.

Et pour ce faire, pour être proche de la vérité historique, il n’y a évidemment qu’un seul secret : la qualité de la documentation, une qualité que les lecteurs de ce  » Regiment  » vont pouvoir découvrir grâce à un dossier, en fin d’album, particulièrement bien construit.

Vincent Brugeas: les personnages…

 

 

On se retrouve, oui, dans une espèce de reportage télévisé… Ou plutôt dans la construction narrative et graphique d’un film…

C’est à un véritable travail de montage cinématographique, en effet, que le dessinateur Thomas Legrain s’est livré. On ressent presque, au fil des pages, les mouvements des caméras, des mouvements qui permettent à ce que le dessin, de facture extrêmement classique, ne soit pratiquement jamais figé.

Thomas Legrain: la bande dessinée et le cinéma

 

L’essentiel de ce premier volume se déroule dans le désert. Et Thomas Legrain nous montre, au travers de son dessin, que le désert n’a rien de monotone, visuellement, qu’il n’arrête pas d’offrir de nouveaux paysages aux regards qui s’y attardent.

Les deux points de fuite de son graphisme sont le décor et les visages. Et son talent est de parvenir à, cinématographiquement toujours, mêler ces deux axes de son travail avec légèreté, pour construire, finalement, un récit qui, historique bien sûr, cherche avant tout à nous montrer un univers et ceux qui y vivent.

A ce titre, il faut absolument souligner la qualité du travail de la coloriste, Elvire De Cock, sans les couleurs de laquelle, sans doute, ce livre n’aurait pas eu sa totale lumière !

Thomas Legrain: les décors et la couleur

Je ne suis pas (ou plus…) fan des histoires traditionnelles de guerre depuis pas mal de temps. A cause, comme je le disais plus haut, de ces manichéismes, de ces codes imposés par l‘habitude.

Mais ici, au-delà d’un évident classicisme dans le propos comme dans le dessin, je me suis laissé emporter par ma lecture. Et j’ai particulièrement apprécié l’aspect didactique, presque pédagogique même, qu’emprunte le travail des auteurs pour faire découvrir des tas d’événements dont je n’avais aucune connaissance.

C’est donc, oui, une très intéressante réussite que cet album, qui met en scène des personnages dont on devine que, dans les tomes suivants, ils prendront encore plus de chair !…

 

Jacques Schraûwen

The Regiment – L’Histoire Vraie Du SAS : Livre 1 (dessin : Thomas Legrain – scénario : Vincent Brugeas – couleur : Elvire De Cock – éditeur : Le Lombard)