Des beaux livres à glisser sous le sapin: Alice, les fées, et une petite sélection BD 2016

Des beaux livres à glisser sous le sapin: Alice, les fées, et une petite sélection BD 2016

 

Fin d’année oblige, voici le temps des cadeaux… Découvrez deux livres merveilleusement illustrés, et une petite sélection faite par Jacques Schraûwen des livres qui, pour lui, ont marqué l’année 2016.

Tout choix est subjectif… Les miens naissent et naîtront toujours, exclusivement, de plaisir pris à la lecture, un plaisir qu’il me plaît de partager, tout simplement…

Les Fées de Cottingley (texte : Sébastien Perez – illustrations : Sophie de La Villefromoit – éditeur : Soleil/Métamorphose)

Les fées de Cottingley – © Soleil/Métamorphose

Au départ de ce livre, il y a un fait divers réel, une série de photos qui, au début du vingtième siècle, montrait deux petites filles entourées de fées.

Canular ou réalité ?…. Aucune importance, après tout, tant il est vrai que cette rencontre possible et improbable entre un humain et le « petit monde » s’ancrait parfaitement dans une époque dont on disait que les années en étaient folles.

Mais voilà, un écrivain célèbre y crut, totalement, à ces clichés, et consacra une partie de sa vie, entre deux romans, à vouloir en prouver la véracité. Conan Doyle, tellement attaché à la seule réalité dans les aventures qu’il imposait à son héros Sherlock, oublia dans cette quête étrange tous ses principes rigoureux, voire mathématiques !

Les auteurs, ici, ont décidé de rendre vie à ces deux petites filles, de raconter leur histoire, et de le faire avec un sens du fantastique que n’auraient pas renié les auteurs du dix-neuvième siècle, comme Maupassant, voire même Baudelaire et Poe… Parce que tout, finalement, n’est que poésie lorsqu’un adulte se penche sur le monde de l’enfance. Un monde qui n’a rien de merveilleux, souvent, un monde dont la pureté n’est habituellement qu’une espèce de miroir déformant de la vérité.

Et ce livre entre bien dans cette manière de voir et de montrer les choses : aux côtés de la magie, aux frontières entre l’ici et l’ailleurs, c’est la vie qui existe, l’existence et ses folies, ses renoms, ses horreurs, ses haines, ses gentillesses, ses angoisses, ses solitudes… La vie, oui, et la mort, toujours, déjà…

Ce roman est écrit d’une façon quelque peu désuète, ce qui ajoute un charme nostalgique au récit. Quant aux illustrations, elles réussissent à exprimer ici la peur, là  le plaisir, elles parviennent à nous faire entrer dans une aventure humaine qui voit, en arrière-fond, évoluer une société entre voyages et découvertes, entre guerre et tueries, entre le  merveilleux et le présent.

Une très belle réussite que cet album magistralement illustré, un très beau cadeau à faire à tous les enfants, même adultes, qui se veulent rêveurs…

Alice : de l’autre côté du miroir (texte : Lewis Carroll – illustrations : Benjamin Lacombe – éditeur : Soleil/Métamorphose)

De l’autre côté du miroir – © Soleil/Métamorphose

Qu’y a-t-il de l’autre côté d’un miroir, quelle existence ont nos reflets inversés, quelles existences, plurielles, surtout ?… Le monde qui se cache dans un miroir est-il le nôtre ou ne fait-il qu’y ressembler ?

Le miroir, ainsi, a souvent été un  » outil  » littéraire permettant d’introduire dans le réel une part de mystère, un inattendu angoissant ou souriant. Aucun cinéphile n’aura oublié, par exemple, la puissance d’évocation des miroirs de Jean Cocteau, dans Orphée…

On fait souvent l’erreur de définir Lewis Carroll comme un auteur pour enfants. Et s’il est vrai que ses livres peuvent se lire à tout âge, il est tout aussi vrai que ce qu’il raconte, au pays des merveilles comme dans l’autre côté du miroir, appartient à une littérature bien plus large, une littérature dans laquelle la poésie peut se révéler cruelle, d’une cruauté désamorcée par l’absurde, voire même le surréalisme, certes, mais bien présente.

Dans ce livre-ci, la meilleure des traductions a été choisie, celle, exceptionnelle, de Parisot. Et après bien d’autres, Benjamin Lacombe s’est accaparé le personnage d’Alice, pour la conjuguer, souriant souvent d’un sourire entre deux airs, dans des situations toutes plus poétiquement folles les unes que les autres.

Je pense que Benjamin Lacombe est un des plus grands illustrateurs actuels. Il a un style extrêmement personnel, qui rappelle parfois Leonor Fini par la perversité à peine devinée des scènes qu’il dessine.

Dans ce livre-ci, il mêle différentes facettes de son talent, du noir et blanc à la couleur puissante, du sépia au simple croquis. Et, ainsi, ses illustrations font plus que donner vie à un personnage mythique de l’histoire de la littérature mondiale, elles l’accompagnent, elles la complètent… Le dessin de Lacombe se balade, lui aussi, de l’autre côté du miroir, en un lieu où les routines artistiques, enfin, sont interdites…

Lisez Carroll, faites-le lire, et choisissez cette édition-ci pour vous faire plaisir, et faire plaisir à vos proches !…

Dix livres de 2016 à découvrir, à redécouvrir, à (s’) offrir !

2016 a été une année fertile en parutions de qualité.

Au fil de cette année, j’ai tenté, au travers de mes chroniques, de vous donner un aperçu assez large de ce que j’aimais dans l’univers du neuvième art.

J’ai voulu ici épingler dix albums qui me semblent, avec le recul, sortir vraiment du lot. Dix livres, très différents les uns des autres, mais qui dressent une partie du paysage de la bd…

Et, le choix étant plus que difficile, j’ai ajouté, en fin de liste, quelques titres supplémentaires…

Bonne lecture à toutes et à tous !…

 

Jacques Schraûwen

Boule à zéro

Chlorophylle et le monstre des trois sources

Journal d’Anne Frank

Les enfants de la résistance

Mon frère le chasseur

Les ogres-dieux : demi-sang

Là où vont les fourmis

Le dernier assaut

Un bruit étrange et beau

Magritte

Et aussi… L’homme qui tua Lucky Luke, Alvin, Watertown, Melville, Choc, Macaroni, Auschwitz, Filles des oiseaux, Iroquois, Spirou et la lumière de Bornéo…

Exposition Chabouté et Charlélie Couture chez Huberty & Breyne Sablon jusqu’au 22 janvier 2017

Exposition Chabouté et Charlélie Couture chez Huberty & Breyne Sablon jusqu’au 22 janvier 2017

Regards croisés de deux artistes qui rêvent côte à côte et face à face d’une ville d’air, de métal et de musique…

 

Exposition Chabouté-Couture – © Hubert & Breyne

Christophe Chabouté, c’est l’auteur de plusieurs livres qui, déjà, marquent l’histoire du neuvième art. Dans la filiation d’un auteur comme Comès, il parvient toujours à emmener ses lecteurs dans des mondes sombres et lumineux tout à la fois, des univers où seule la poésie règne en maîtresse toute de liberté. Et chacun de ses livres est une prouesse, que ce soit l’adaptation de  » Moby Dick  » ou l’extraordinaire et silencieux  » Un peu de bois et d’acier « , que ce soit la noire biographie de  » Henri Désiré Landru  » ou la description tout en langueur d’une solitude dans  » Tout seul « .

Charlélie Couture, c’est ce chanteur dont le phrasé semble glisser sans arrêt de l’anglais au français, dont les musiques aiment s’imprégner de mille influences différentes, du rock au folklore nord-américain, c’est aussi un écrivain de réflexions poétiques, de nouvelles, de carnets de voyage, c’est enfin un peintre, un photographe, un dessinateur.

Chabouté et Couture, ce sont deux artistes complets qui, dans la galerie qui les accueille, se complètent en dialoguant autour du thème d’une mégalopole rêvée…

Charlélie Couture: le projet…

 

Christophe Chabouté: le projet de cette exposition

Exposition Chabouté-Couture – © Hubert & Breyne

Dans les dessins et tableaux qui, côte à côte ou face à face, construisent cette exposition, c’est bien une ville qui apparaît, tantôt très nette, celle de Chabouté, tantôt nimbée d’un flou qui la rend presque transparente, celle de Couture, une ville rêvée, une ville de métal, de structures et d’air, une cité de silence pratiquement déshumanisée. Les vivants, pourtant, y apparaissent. Mais ils semblent, chez Charlélie Couture comme chez Christophe Chabouté, n’être que de passage. Et ce qui reste présent, c’est la ville, cette entité presque vivante de laquelle jaillit une existence propre, une existence parfois de néant, parfois de tumulte. Une existence toujours paradoxale… parce que, finalement, éternellement poétique et énergique…

Charlélie Couture: la poésie

Christophe Chabouté: la poésie

Christophe Chabouté: les gens qui passent

Exposition Chabouté-Couture – © Hubert & Breyne

J’ai toujours trouvé que les livres de Chabouté possédaient une dimension de plus que les autres albums de bd… Une troisième dimension, oui, celle de la musique, une petite musique de vie, une musique qui aide le regard du lecteur à glisser de case en case, de page en page. Et c’est le cas également dans cette exposition où naît, comme aurait pu le dire Julos Beaucarne, une étrange et souveraine musique du silence. Le visiteur est un baladeur. Un baladeur qui découvre, accrochées aux murs, des ballades dessinées qui sont des portes ouvertes vers des réalités dans cesse à réinventer.

Toute histoire est à raconter. Et celle que nous livrent, que nous offrent Christophe Chabouté et Charlélie Couture est celle d’une cité réelle et improbable qui n’est, tout compte fait, que la matérialisation graphique d’une anarchie structurée.

 

Charlélie Couture: l’anarchie structurée

Christophe Chabouté: la musique

exposition Couture-Chabouté – © Viviane Vandeninden

J’avoue que je connaissais peu Charlélie Couture, sa vie, son œuvre. Je n’en ai eu que plus de plaisir à le rencontrer, au travers de ses tableaux comme de ses mots. Son univers et celui de Christophe Chabouté ne sont, en fait, pas tellement éloignés l’un de l’autre. Ce n’est donc pas à une exposition consacrée au neuvième art que je vous convie, mais à une représentation double de deux rêves citadins qui se mêlent et se répondent dans une ambiance à la fois feutrée et formidablement rythmée…

 

Jacques Schraûwen

Une exposition de Chabouté et Charlélie Couture jusqu’au 22 janvier à la Galerie Huberty & Breyne – Sablon – Bruxelles

 

Les Aigles de Rome : Livre V

Les Aigles de Rome : Livre V

 

La bande dessinée historique a ses hérauts : Enrico Marini en est peut-être le plus démesuré des membres, et il le prouve encore une fois dans ce superbe cinquième volet des Aigles de Rome !

Les aigles de Rome – © Dargaud

Cela faisait trois ans qu’on attendait ce nouvel album d’une série épique, fouillée, intelligente… Le voici, enfin, et l’attente de tous les admirateurs de Marini n’est pas déçue, loin de là ! Ce livre cinq est, tant au niveau du scénario que du dessin, une totale réussite.

Nous sommes toujours au tout début de notre ère. Et cet album se consacre presque exclusivement, cette fois, à une bataille, cruelle, brutale, violente, sans pitié, une guerre totale opposant les légions romaines et les hordes de barbares germaniques. Une bataille qui va humilier la grande et omnipotente Rome, et qui met en scène, en face-à-face, les deux personnages centraux de cette saga épique : Marcus, le Romain, et Arminius, le Germain. Ils furent amis, les voici définitivement ennemis, et sans aucune possibilité de retour en arrière. Ennemis et se battant, tous deux, pour des idées opposées de liberté et de pouvoir.

Ce cinquième volume se caractérise par une superbe maîtrise graphique de la part d’Enrico Marini. Une maîtrise qui rend parfaitement la tragédie humaine des personnages qu’il semble diriger comme un metteur en scène de cinéma, qui rend encore mieux, et sans pudeur, la violence et la brutalité des combats, la cruauté innommable des combattants, et le pouvoir de la mort, au-delà de tous les autres pouvoirs.

Enrico Marini: la violence

Enrico Marini: liberté et pouvoir

Les aigles de Rome – © Dargaud

Maître d’œuvre complet de sa série, Enrico Marini a longuement mûri son scénario, c’est évident. Le temps qu’il a mis à nous offrir (et le terme est bien choisi…) ce nouvel épisode de sa série, il l’a mis à profit pour faire de son récit une véritable fresque à la fois historique et humaine. Même dans ses scènes de combat, et ce livre en est émaillé, il réussit à nous faire plonger, nous les lecteurs, au cœur de la bataille et de l’horreur, grâce à sa manière de faire corps, graphiquement, avec son scénario, grâce à sa façon de dessiner toutes les scènes importantes à hauteur d’homme, sans effets inutiles, de perspectives entre autres.

Et comment ne pas mettre en évidence aussi son travail de la couleur, son talent, par exemple, à rendre compte de la brume de laquelle sortent les guerriers… Il y a là un travail similaire à celui, en noir et blanc, d’un Whrigtson, aux Etats-Unis, par exemple…

Enrico Marini: du scénario au dessin

Les aigles de Rome – © Dargaud

Ce qui nourrit également la richesse à la fois du scénario et du dessin de Marini, c’est le soin qu’il a pris à se documenter. Dans ce domaine, il appartient totalement à la lignée d’un Jacques Martin. Mais son talent est de réussir à ce que sa culture, son érudition même, n’interfèrent à aucun moment sur la construction narrative de son album. Parce que la finalité n’est pas de nous plonger dans une œuvre historique, mais de nous faire assister à un spectacle né d’une imagination fertile, mais d’une imagination soucieuse de respecter à la fois le rythme d’une aventure épique et la véracité historique.

Enrico Marini: la documentation

Les aigles de Rome – © Dargaud

Une aventure épique, oui, voilà ce qu’est cette série et, singulièrement, ce livre cinquième. Une tragédie, aussi, et surtout peut-être, puisque les thèmes qui sous-tendent toute l’histoire que nous raconte Enrico Marini sont profondément tragiques et « universellement » tragiques. L’amour, la haine, l’amitié, la paternité, la trahison, les normes imposées par une société, quelle qu’elle soit, c’est bien de cela qu’il s’agit, depuis le début de cette série, mais encore plus dans ce volume-ci, où Marcus se doit de se battre pour son pays, certes, mais surtout pour sauver la femme qu’il aime et l’enfant qui est sien mais qu’il n’a pas pu éduquer. Un enfant, on le sent, on le devine, qui va, dans les albums suivants, prendre de plus en plus de place !…

Enrico Marini: l’amitié

Enrico Marini: la paternité

Les aigles de Rome – © Dargaud

Enrico Marini est, à mon humble avis, un des tout grands dessinateurs réalistes et historiques de la BD.

Son graphisme et son sens du scénario réussissent à intégrer des influences, certainement, mais à en faire quelque chose de formidablement personnel ! Le Scorpion était une série pleine de puissance, déjà… Mais c’est ici, me semble-t-il, dans ces  » Aigles de Rome « , que tout son talent, tout son art osons le dire, explose littéralement.

Lisez ce livre V et, si ce n’est déjà chose faite, plongez-vous dans les quatre volumes précédents pour découvrir toute la valeur d’un Enrico Marini dont la place se situe aux côtés des plus grands, de Delaby à Hermann…

 

Jacques Schraûwen

Les Aigles de Rome : Livre V (auteur : Enrico Marini – éditeur : Dargaud – novembre 2016)