Dictionnaire amoureux de la bande dessinée

Dictionnaire amoureux de la bande dessinée

Ecrivain, scénariste, Benoît Peeters s’est enfoui dans l’univers de la bande dessinée depuis des années, et c’est cet univers, de passion amoureuse, qu’il partage avec nous dans ce livre…

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J’ai eu déjà plusieurs fois l’occasion de croiser la route de Benoît Peeters, l’auteur de ce livre. Nous avons pratiquement le même âge, nous avons tous deux grandi avec ce qui n’est devenu, officiellement un art que bien tard, nous avons puisé nos imaginaires et nos possibles, nos plaisirs de lecture et nos envies de découvertes dans ces « petits mickeys ». Nos existences, ainsi, de l’enfance l’âge adulte, de l’adolescence à l’automne des jours, ont suivi le cours d’un média artistique aux évolutions incessantes et ancrées dans une société, la nôtre, toujours en mutation. Je ne vais pas énumérer tous les livres qu’il a écrits, les bandes dessinées auxquelles il a apporté ses mots (il n’y a pas que ses collaborations avec François Schtuiten…), je vais me contenter de me balader un peu, pour vous, dans les méandres d’un art, le neuvième, dont il nous parle avec une tranquille passion…

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En dédicace de son livre, Benoît Peeters m’a écrit : « … subjectif, forcément subjectif… » ! C’est qu’il parle, dans ce dictionnaire, de ses goûts, de ses rencontres, il nous raconte ce qui le fait sourire, réfléchir, hier, aujourd’hui, il nous dit ce qu’ont été ses horizons de lecteur au fil des âges, il nous fait part de ses fidélités, aussi. Et puisqu’il s’agit d’amour, au sens le plus large du terme, il est évident que toute objectivité est impossible. La subjectivité n’est-elle pas partie intégrante de tout mouvement de l’âme, et vouloir se résumer en résumant la BD, c’est se raconter également, et c’est ce que Peeters a fait. En choisissant de se bal(l)ader dans le neuvième art, il évite l’autobiographie pour mieux nous dire, oui, qui il est…

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La subjectivité annoncée et assumée d’un tel ouvrage permet au lecteur d’être, lui aussi, subjectif… Ainsi, je l’avoue humblement, je ne partage pas la passion de Peeters au sujet d’Hergé, même si je reconnais que cet auteur belge a une place importante dans la grande Histoire des petits dessins narratifs… Benoît Peeters a une passion pour Hergé, oui, depuis toujours, et son approche d’une œuvre dont je regrette la « sanctification » est intelligente, intéressante… C’est cela aussi, l’intérêt et la force de cet ouvrage-ci : c’est une forme de dialogue qui s’y installe, entre le lecteur et l’auteur, chaque réflexion de Peeters entraînant une réaction, positive, négative, neutre, de la part du lecteur. Et puis, même s’il en parle beaucoup dans ce livre, Hergé n’est pas le sujet de ce dictionnaire ! Et les artistes qui s’y promènent dans le carcan tranquille de l’ordre alphabétique sont nombreux, variés, en un panorama dans lequel chaque lecteur peut retrouver quelques-unes de ses propres bd aimées… Bien sûr, on peut regretter quelques lourdes absences… Hermann, par exemple… Forget… Quelques thématiques oubliées, aussi. Si Peeters nous parle de la féminisation de la bd (en parlant de Cestac comme de Montellier entre autres) il ne parle pas vraiment de la « révolution » que fut l’apparition de l’érotisme dans l’univers de la bd, avec quelques éditeurs, Losfeld, avec des vrais auteurs aussi, Pichard, Manara… Là encore, c’est bien de subjectivité qu’il s’agit, mais c’est un peu, pour moi, le bémol de ce livre : Peeters aurait pu (dû) moins parler d’Hergé, peut-être, dont il a déjà souvent abordé le talent au long de sa carrière d’écrivain, et laisser la place, ainsi, à d’autres noms importants dans l’évolution du neuvième art…

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Cela dit, la subjectivité, je le répète, est une richesse quand elle n’a rien de « donneuse de leçon », quand elle ouvre des portes plutôt que d’en fermer. Picorer, au hasard, dans les « entrées » de ce dictionnaire, c’est un plaisir à vivre à son propre rythme de lecteur, de lectrice. Et les petites illustrations, simples et parlantes, d’Alain Bouldouyre qui émaillent ce livre, rendent autant que les mots de Benoît Peeters hommage à la bande dessinée sous « presque » toutes ses formes !

Jacques et Josiane Schraûwen

Dictionnaire amoureux de la bande dessinée (auteur : Benoît Peeters – illustrations : Alain Bouldouyre – éditeur : Plon – 2026 – 608 pages)

Un Espoir Sans Papiers – Sans caricature, avec tendresse, une histoire formidablement humaine…

Un Espoir Sans Papiers – Sans caricature, avec tendresse, une histoire formidablement humaine…

La bande dessinée se veut de plus en plus, lorsqu’elle s’intéresse aux réalités de notre société, didactique, sérieuse, explicative… Lourde, osons le dire, et même souvent ennuyeuse ! Ce n’est pas le cas du tout avec cet album-ci, à ne pas rater !

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C’est un livre à taille humaine… A taille de ses deux personnages centraux, d’abord et avant tout. Ahmed, un mineur algérien rescapé d’un canot de migrants, et échoué sur une plage française. Et Sidonie, une femme de 78 ans, revêche, asociale même, vivant en solitaire dans une vieille demeure. Et l’adolescent algérien se réfugie dans l’annexe de la maison de Sidonie… Et Sidonie le découvre, croit reconnaître en lui son fils disparu depuis bien longtemps, et elle décide de l’accueillir…

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A partir de là, on pourrait croire qu’il s’agit d’un bon conte de fées pour adultes, d’une adorable utopie qui fait du bien. Mais les auteurs, Ingrid Chabbert au scénario, et Espé au dessin, en ont décidé autrement ! D’abord, il y a une sorte d’initiation à la vie en France qu’entreprend la vieille Sidonie… Il y a des habitudes qu’Ahmed doit prendre, Ahmed qui profite pleinement de cet accueil providentiel pour lui, tout en ayant conscience, mauvaise conscience même, de voler une place qu’il ne mérite sans doute pas… Ensuite, il y a ce passé de Sidonie, les raisons, qui restent inconnues d’ailleurs, du départ de son fils. Et puis, au-delà de ces deux êtres que tout devrait séparer, il y a une forme d’apprivoisement tranquille, serein, attentif au temps qui passe… Et puis, il y a le chat de Sidonie, Tyrex, qui adore pisser dans les tasses…  Et, enfin, il y a le monde, la société, ses réalités…

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Le maire du village de Sidonie s’inquiète pour elle, fait intervenir les services sociaux… Sidonie se retrouve « placée » dans ce qu’elle appelle un mouroir… Sans son chat… Sans Ahmed qui, lui, va découvrir les arcanes de « l’aide sociale à l’enfance », va être suivi par une éducatrice, Marjorie, humaniste souriante. Ne croyez pas qu’on va tomber dès lors, dans ce livre, dans une forme de manichéisme… Dans une sorte de discours sérieux, positif ou négatif… Que du contraire ! C’est la vie que nous raconte cet album, cette fable dessinée, mais cette fable résolument adulte. La vie quotidienne, la vie déchirée, celle du quotidien, celle des obligations, celle du sentiment et de la mémoire, celle des différences, celle des âges de l’existence… Chaque personnage croisé au fil des pages n’est-il pas, finalement, un migrant au plus profond de lui-même ? Un humain qui, pour « être », a besoin de s’apprivoiser lui-même autant que d’apprivoiser les autres… Et de se laisser apprivoiser…

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Rassurez-vous, il ne s’agit nullement d’une bluette. Parce que des fonctionnaires imbéciles, on en croise… Tout comme une famille qui rejette la vieillesse et l’enferme pour mieux l’oublier… Et si un couple de boulangers accueille Ahmed, quelques clients, eux, refusent d’être servis par un Arabe… Ahmed, personnage pivot, qu’on voit apprendre à revivre, qu’on voit sourire, qu’on voit aussi faire de sa mémoire immédiate, proche, le creuset de son présent… Ahmed qui va retrouver Sidonie, devenir visiteur bénévole dans le home où on l’a enfermée… Ahmed qui va voir son permis de séjour refusé par une administration déshumanisée… Ahmed qui, adulte puisqu’en ayant l’âge légal, va continuer à croire en l’espoir, en permettant à Sidonie d’y croire aussi, d’y croire à nouveau…

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Certes, il y a de l’utopie dans ce livre… Mais il y a surtout un portrait extrêmement bien fait, bien dessiné, bien raconté, bien mis en couleurs, aussi, par Aretha Barttistutta, de notre société, de notre monde, donc de nous-mêmes et de nos réactions face à ce qu’est la différence, au sens le plus large du terme. L’espoir sans papiers, c’est celui d’une fuite, peut-être, celui d’un monde dans lequel le temps peut être l’allié d’une amitié improbable, donc d’un amour essentiel… Il y a de l’utopie, du rêve… Et du réel…

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Il y a surtout de la poésie, qui ne cache rien des vraies difficultés que doivent surmonter celles et ceux qui veulent vivre debout… Ni à gauche, ni à droite, ni à genoux, mais verticaux, tournés vers les paysages que nous offrent les deux dernières pages de ce livre totalement réussi ! Merveilleusement humain, oui, et lumineux !

Jacques et Josiane Schraûwen

Un Espoir Sans Papiers (dessin : Espé – scénario : Ingrid Chabbert – couleurs : Aretha Battistutta – éditeur : Dupuis – avril 2026 – 101 pages)

Les Enfants perchés de la Révolution – 3. Dans la Bastille

Les Enfants perchés de la Révolution – 3. Dans la Bastille

Revoici Michel, Charlotte et ses enfants perchés sur les toits de Paris… Une série qui, d’album en album, tient toutes ses promesses !

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Dans une histoire qui met en scène des enfants confrontés à la guerre, quelle qu’en soit la forme, il n’est pas évident, vu la pléthore d’albums bd abordant ce sujet, de se démarquer. Jean-Sébastien Bordas, l’auteur complet de ce livre, y parvient avec un style, dans le dessin comme dans le texte, souple, souriant, endiablé, humoristique et sans temps mort…

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Avec aussi un humour sans frein qui, au-delà de la caricature, nous fait sourire d’événements qui, pourtant, n’ont rien d’amusant… Une des constantes des (bons) livres qui nous parlent d’enfants perdus dans la grande Histoire, c’est de nous les montrer, non pas inconscients, mais acteurs, d’abord et avant tout, de leur propre histoire… C’est bien le cas dans ce troisième volume d’une série particulièrement réussie. La guerre (la révolution française ici) ne sont-ils pas, finalement, pour les Lulus comme pour les Enfants perchés, après la peur, l’occasion de vivre l’Aventure, avec un A majuscule… Mais une aventure à leur seule hauteur… A hauteur d’enfance, oui…

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Et nous retrouvons donc Michel, un gamin de onze ans curieux de tout ce qui est technique nouvelle. Nous retrouvons Charlotte, voleuse de haut vol, du même âge que Michel. Elle ne fait pas partie des privilégiés de la vie, tout comme sa « bande » qui vit sur les toits de Paris, dans un refuge secret.

Charlotte est libre comme le vent, sans morale, Michel rêve d’engins à inventer.

Et le père de Michel, en une époque de remous sociaux et politiques, de révoltes se faisant peu à peu révolution, disparaît… Après s’être enfui d’un orphelinat, Michel rencontre Charlotte… Et c’est avec elle et sa bande qu’il va tenter de retrouver son père.

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Dans l’album précédent, ils pensent que ce père a été emprisonné à la Bastille… Et donc, ils décident, tout simplement, de forcer les portes de cette prison parisienne pour aller le libérer ! Pour ce faire, ils se construisent une montgolfière, et parviennent à pénétrer, « par en haut », dans cette forteresse dite imprenable. Seulement, la date de cette expédition n’est pas n’importe laquelle… Nous sommes le 14 juillet 1789 !…

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Et donc, dans la rue, les révoltés ne demandent plus de pain, ils demandent que le gouverneur de la Bastille leur donne la poudre entreposée dans ce bâtiment… La grande Histoire rejoint l’aventure de quelques gamins… Quelques gamins qui, dans les couloirs de cette prison, cherchent le père de Michel, font des rencontres étonnantes avec des prisonniers, dont un sombre personnage qui fait penser au divin marquis de Sade… Et tout l’album, dès lors, se construit autour de plusieurs axes. La Révolution et sa marche inarrêtable… Le gouverneur de la Bastille et sa volonté de tout faire sauter… Les soldats du roi prenant parti pour les révolutionnaires… Des gardiens, dans la Bastille, soucieux surtout de leur tranquillité… Et ces enfants qui cherchent sans trouver…

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C’est vrai qu’il y a quelques anachronismes, bien savoureux d’ailleurs, dans les dialogues, par exemple, dans ce prisonnier sadien également, qui n’était déjà plus, ce 14 juillet, enfermé à la Bastille, si je ne m’abuse… Mais la base historique est extrêmement bien rendue, bien illustrée. Bordas nous fait entrer pleinement dans un Paris disparu, et la façon qu’il a, à la fois, de dessiner et de coloriser, rend cet album extrêmement vivant… Et j’attends la suite parce que ces mômes parisiens d’un siècle pivot dans l’Histoire de France, sont, ma foi, des personnages attachants, variés… Des vrais petits héros qu’on ne peut, à mon avis, qu‘avoir envie de continuer à découvrir…

Jacques et Josiane Schraûwen

Les Enfants perchés de la Révolution – 3. Dans la Bastille (auteur : Bordas – éditeur : Casterman – janvier 2026 – 64 pages)