Le regard d’un gentil iconoclaste sur le « Grand Art »…
Il y a déjà eu « Les Bidochon au musée », des albums à la fois décalés et extrêmement sérieux quant au fond. Il y a aujourd’hui le regard de De Poortere, graphiquement gentillet mais superbement provocateur et déjanté !
Quelles sont les raisons qui nous font sourire ? Qui nous font rire ?
Je pense qu’il y en a autant qu’il y a d’individus. Et que personne ne s’amuse comme quelqu’un d’autre, même si c’est à propos de sujets identiques.
Nul ne pourra jamais définir l’humour, fort heureusement, et c’est peut-être le propre de l’homme d’assumer, dès ce domaine très « visible » finalement, son goût pour la différence, son besoin de se singulariser ou, en tout cas, de se sentir singulier au milieu de mille pluriels…
Et pour le prouver, je vous invite à vous plonger dans ce livre qui revisite quelques artistes mythiques et leurs œuvres immortelles !
Belge néerlandophone, Pieter De Poortere pratique ce qu’on pourrait appeler une « ligne claire » appuyée… Un dessin tout en courbes, des contours extrêmement prononcés tant pour les personnages que pour les décors, un découpage de gags en une page tout à fait classique, tout cela se révèle d’une belle efficacité de lecture, tant il est vrai que cette simplicité pousse le lecteur, en quelque sorte, à voir tout de suite l’ensemble du dessin, et, ensuite, d’y trouver tout aussi vite l’élément perturbateur, celui qui, justement, porte à rire, à sourire… Quant à ses scénarios, muets, ils, vont à l’essentiel, eux aussi, grâce à la gestuelle plus qu’aux expressions.
Quant au contenu, au-delà même des « gags », ce livre est extrêmement ludique. Parce chaque planche est consacrée à un tableau, bien précis… Et que tout cela ressemble presque à un jeu de piste qui entraîne le lecteur dans le monde de l’art, mais qui le fait en usant d’un miroir déformant… C’est un peu comme si, avec Dickie, De Poortere nous racontait l’histoire qui se cache derrière des tableaux emblématiques de la grande Histoire de l’Art majuscule. Picasso et Guernica, la Vénus de Milo et sa nudité, Magritte, Hopper ou Man Ray, tous ces artistes et leurs œuvres perdent en sérieux, dans cet album… Mais ils le font avec une sorte de tendresse iconoclaste mais respectueuse qui rend hommage plus qu’il ne détruit. Une manière comme une autre de nous dire qu’il y a mille et une manières de regarder une œuvre d’art, comme il y a mille et une manières de sourire et de rire !
Jacques Schraûwen
Dickie Au Musée (auteur : Pieter De Poortere – éditeur : Glénat)
Pourquoi parler aujourd’hui de Joseph Darnand, un des personnages les plus sombres de la seconde guerre mondiale ?… C’est ce que vous expliquent les auteurs de cette bd dans cette chronique consacrée à un livre étonnant, et passionnant !
D’une guerre à l’autre… De héros à salaud… Le tout au nom de la patrie, de l’honneur, d’un hymne national, d’un besoin de reconnaissance… Le tout dans un univers d’idéologies lentement changeantes, glissant, elles aussi, de la normalité à l’horreur la plus sanglante.
Et comme figure emblématique de cette époque de la grande histoire humaine, un personnage hors du commun, Joseph Darnand.
Voilà le choix de Patrice Perna pour son nouveau scénario, superbement dessiné par Fabien Bedouel.
Un choix qui peut paraître étrange, c’est vrai, mais qui correspond bien à la volonté que Patrice Perna a toujours eue de s’écarter des sentiers trop balisés de l’édition, de s’attacher à des personnages qui ont du corps, qui ont un vrai destin, et de nous en offrir un portrait sans fioritures mais sans manichéisme non plus.
Voilà aussi le choix de l’éditeur, Hervé Langlois, pour qui l’important, dans la bande dessinée, n’est pas seulement le récit, mais toutes les réflexions qu’il est capable d’ouvrir chez le lecteur.
D’une guerre à l’autre… En compagnie de ce Joseph Darnand dont la destinée a été pour le moins exemplaire, au sens premier du terme.
C’est en 1916, âgé de presque 19 ans, que Joseph Darnand entre de plain-pied dans la guerre, celle que l’on a dite « grande »… Très vite, il va se mettre en évidence, par sa bravoure, par son autorité naturelle, par son courage aussi, et l’intelligence de ses actions militaires derrière les lignes ennemies. Par son sens du respect et de l’amitié à porter, également, à ses hommes, pour qui il est prêt à se sacrifier.
De ce fait, la guerre terminée, il sera décoré, on dira de lui qu’il a été un artisan de la victoire, il reçoit la médaille militaire des mains du général Pétain, à qui il vouera dès lors une admiration sans bornes, il est également décoré, comme sous-officier d’élite, de la Légion d’honneur.
Et puis, la vie normale le rattrape, l’uniforme rangé dans une armoire poussiéreuse et remplacé par un costume de vendeur.
Par nostalgie sans doute de l’existence folle qui fut la sienne, une existence qui prenait tout son prix par le fait qu’elle pouvait s’arrêter à tout moment, il commence vite à vivre d’autres engagements, dans des mouvements d’extrême droite, l’Action Française, de Maurras, la ligue royaliste aussi.
Et lorsque viendra la guerre de 40, Joseph Darnand se rangera aux côtés de l’occupant, pour une collaboration totale et totalement active, en tant que dirigeant, entre autres, de la Milice, une organisation paramilitaire qui se rendra coupable de crimes atroces.
Pour Patrice Perna, tout l’intérêt de raconter le trajet de cet homme réside d’abord dans le plaisir qu’il a à créer des narrations qui obligent le lecteur à remplir les trous du récit, à créer un fil narratif qui n’a rien de linéaire, à mêler même les époques en laissant opaques certains moments qui pourraient pourtant se révéler essentiels dans la compréhension du personnage qu’il met en scène.
Tout l’intérêt aussi, pour lui, est de dépasser le simple portrait d’un personnage odieux pour nous peindre également le tableau d’une époque. Pendant l’entre-deux guerres, et depuis bien longtemps, l’antisémitisme et le racisme de manière générale étaient des réalités de tous les jours, même et surtout chez les « penseurs », les « écrivains », les artistes. Et le fait de n’en parler que par petites touches permet surtout à Patrice Perna de nous rappeler que l’extrémisme n’est pas neuf, et qu’il peut rejaillir à tout moment, créateur de bourreaux aussi impitoyables que Darnand.
Ce « Darnand » va se conjuguer en trois volumes. La qualité des deux auteurs, complices déjà pour les séries « Kersten » et « Forçats », est de plonger les lecteurs, dès le premier tome, dans ce qu’ils nous racontent, et de maintenir l’intérêt de tout un chacun en laissant des tas de portes ouvertes, en laissant des zones d’ombre dont on devine qu’elles seront, à un moment ou un autre, jetées en pleine lumière.
Le scénario de Perna restitue l’époque, son ambiance, et la manière de parler de chaque personnage.
Le dessin de Fabien Bedouel est réaliste, bien évidemment, il est également de facture classique, beaucoup plus que dans ses albums précédents réalisés avec Patrice Perna. Et ce dessin parvient à éviter tout voyeurisme inutile, même dans le compte-rendu dessiné de scènes de guerre absolument innommables. Mais il n’a rien, non plus, et fort heureusement, de policé, de sage, de passe-partout !
Il faut également épingler ici le travail de Sandrine Bonini, la coloriste. Avec une palette traditionnelle, sans accumulation d’effets spéciaux, à l’instar du travail du dessinateur, elle réussit à ajouter une note de poésie aux scènes les plus horribles, à transformer même certaines planches, certaines cases, en éléments presque abstraits (je pense aux scènes qui mettent en évidence la neige, ou certains décors…).
Le regard que portent ces trois auteurs sur l’Histoire, cette Histoire récente qui reste l’orée de celle qu’on vit aujourd’hui, ce regard est un regard aigu, intelligent, humaniste mais sans faux fuyant.
Et Joseph Darnand, odieux, trouve dans leur récit un contrepoint avec un autre personnage, Ange… Un contrepoint qui permet à l’album, comme je le disais plus haut, de laisser des portes ouvertes, de laisser surtout quelques fenêtres ouvertes sur un ciel plus bleu, moins chargé de haine…
Fabien Bedouel: la couleur de Sandrine Bonini
Un livre à ne pas rater !…
Jacques Schraûwen
Darnand : Le Bourreau Français – tome 1 (dessin : Fabien Bedouel – scénario : Patrice Perna – couleurs : Sandrine Bonini – éditeur : Rue De Sèvres)
Il a fallu attendre douze ans pour connaître la suite des aventures de Théodore Poussin ! En album et au cours d’une exposition qui mérite le détour ! Une suite superbe, passionnante, et un auteur, Frank Le Gall, que vous pouvez écouter dans cette chronique…
On aurait pu avoir peur, au vu du temps écoulé entre deux tomes, de devoir se replonger dans les anciens albums pour comprendre celui-ci. Mais ce n’est -heureusement- pas le cas. Pour les anciens lecteurs, la mémoire resurgit au fur et à mesure que se tournent les pages. Pour les nouveaux lecteurs, le passé des personnages principaux se fait comprendre petit à petit, sans heurts, de manière, tout compte fait, très linéaire.
La raison en est simple, elle tient dans la volonté de Frank Le Gall de privilégier l’aventure, mais une aventure toujours à taille humaine, une aventure nourrie, d’abord et avant tout, de sentiments, de sensations, d’impressions même.
La bande dessinée souffre encore trop souvent de cette volonté qu’ont des auteurs à user et abuser de personnages monolithiques. Avec Frank Le Gall, ce n’est pas le cas, et son héros Théodore Poussin ne ressemble en rien, malgré son visage qui rappelle Hergé, à un héros sans peur et sans reproche.
Dans cet album, on le voit sale paumé, on le voit amer, on le voit avide de vengeance. Même s’ils sont de papier, les personnages créés par Frank Le Gall, incontestablement, ont une existence qui n’a rien de manichéen, et c’est ce qui fait aussi la richesse de cette série.
Au début de ce livre, donc, Théodore Poussin a tout perdu. Son île, ses cocotiers, ses illusions. Mais ce qu’il a conservé, c’est l’envie, souveraine, de se relever, de se battre, et de vaincre, définitivement, le capitaine Crabb, cause de tous ses malheurs.
Pour ce faire, il va entamer une quête dont on devine, très vite, qu’elle ne peut que se révéler meurtrière.
C’est dire que cet album, dans la veine de Corto Maltese mais aussi de Blaise Cendrars, est un livre d’aventures marines et humaines. Un livre qui fait de l’errance un moteur du récit. Un livre qui multiplie les personnages sans pour autant les réduire à de simples éléments de décor, comme le faisait en son temps le romancier Stevenson.
Frank Le Gall joue, certes, avec les êtres qu’il crée au papier du récit qu’il nous livre. Mais il s’y attache, incontestablement, et c’est sans doute le plus monstrueux d’entre eux qui en devient aussi le plus attachant. Et ce n’est pas anodin de constater que le plus insignifiant de ces personnages, le chien Amber, est, finalement, le seul vainqueur de cet épisode puissant…
Sans cesse inquiet de son destin, Théodore Poussin se laisse balloter, depuis douze albums, par les événements, par des aléas d’une existence qu’il ne se choisit jamais réellement. Dans ce treizième volume, il en va tout autrement. Il renonce à son destin pour prendre, enfin, sa destinée en main, à pleines mains même. Il abandonne, en quelque sorte, le rêve et la dépendance de l’enfance pour oser s’aventurer (l’aventure, encore, toujours…) dans un monde adulte qu’il va devoir apprivoiser. Et il est significatif, à ce sujet, de remarquer que le seul être qui tente de lui offrir une maturité qui lui manque est une femme qui, physiquement, mentalement, semble avoir tous les attributs de la « vamp » sans intérêt.
Ce qui est significatif, aussi, ce sont les nombreux symboles qui émaillent ce livre. Et, plus encore, le dernier échange de mots entre un de ses hommes d’équipage et Théodore Poussin. On lui demande « qu’allez-vous faire ? ». Et Poussin répond, les yeux perdus vers l’ailleurs : « être vivant ».
Les masques, tous les masques sont tombés, le pardon peut devenir une arme puissante, et les lendemains de Théodore Poussin vont lui créer, on le sent, on le sait, une neuve destinée !
Et donc, cet album, vous l’aurez compris, est une totale réussite, tant par l’intelligence de sa construction narrative que par les fenêtres qu’il ouvre, chez les lecteurs, sur la poésie, sur le rêve, sur l’espérance, sur l’amour aussi…
Il est une réussite, également, grâce au dessin de Frank Le Gall, un dessin qui, en douze ans, a évolué, vers plus de présence du trait, entre autres.
Et l’exposition à Bruxelles, à la galerie Huberty Breyne, au Sablon, est à ne pas rater, puisqu’elle permet à tout un chacun d’avoir une vue complète sur toutes les planches de ce « dernier voyage »…
Une exposition et un livre qui, totalement, prouvent que le neuvième art est bien un art à part entière !
Jacques Schraûwen
Le Dernier Voyage de l’Amok (auteur : Frank Le Gall – éditeur : Dupuis)
Exposition à la Huberty Breyne Gallery jusqu’au 29 avril 2018