Family Life

Family Life

Humour, tendresse et poésie au quotidien d’une famille d’aujourd’hui.

Jacques Louis, par ailleurs auteur de l’excellent « Le Chômeur et sa Belle », nous livre un album qui s’apparente à de l’autobiographie dessinée, et qui, avec sourires, nous parle de la vie au jour le jour dans une famille comme toutes les familles.

Family Life © Dupuis

Il ne s’agit pas ici de nous raconter une histoire complète, avec une chronologie respectée, avec un « suspense » (au sens le plus large du terme). Non, le choix de Jacques Louis, c’est de nous livrer, avec simplicité, des petites tranches de vie. Des moments intimes, des moments de bonheur, de colère, de dépression, d’émerveillement, d’étonnement.

Avec ce livre d’un format particulier (la moitié d’un album A4 normal), nous nous trouvons en face d’un miroir dans lequel nos propres réalités, celles de nos présents et de nos souvenances, nous sont montrées, quelque peu déformées, mais évidentes de ressemblance.

Un couple, deux enfants, et l’existence de chaque jour. Un mari qui n’est pas vraiment bien dans sa peau. Artiste, il ne crée plus, il est envahi par un sentiment qui n’est pas celui de la dépression mais qui s’assimile au doute, à la peur sans doute, à l’angoisse de voir les routines de la vie prendre le pas sur les élans du cœur.

Family Life © Dupuis

Vous le voyez, il s’agit d’un sujet profondément sérieux. Mais traité avec infiniment de légèreté… Il s’agit aussi d’un sujet « adulte », sans aucun doute. Et pourtant cette bd se retrouve dans les pages du magazine Spirou, magazine pour jeunes. Un choix qui n’était pas celui du départ pour l’auteur, Jacques Louis, mais qui, finalement, n’a rien d’étonnant, puisque c’est du mélange des genres que naît, dans une revue quelle qu’elle soit, l’intérêt. Tout comme dans la vie…

Jacques Louis : une bd adulte dans Spirou

S’il fallait trouver un thème central à ce livre, ce serait sans doute le temps. Le temps qui passe, le temps de l’enfance, le temps dont les heures s’étirent à cause de l’ennui, le temps qui ose essayer d’effacer les rêves de l’adolescence, le temps qui crée des failles dans le flot des heures.

Family Life © Dupuis

Le temps, c’est l’ici et le maintenant, c’est aussi le regard sur le lendemain, c’est enfin le poids de la souvenance. Le temps, c’est un élément sans cesse changeant, mouvant, dans lequel l’humain se débat comme il peut. Et c’est peut-être bien pour faire ressentir, justement, cette présence dans toute existence du temps qui passe que Jacques Louis a décidé d’une construction à son récit qui ne tient pas vraiment compte de la chronologie. Et qui donne envie, la dernière page tournée, de tout relire pour découvrir les trames secondaires, voire principales, qui étaient cachées.

Jacques Louis : la construction narrative

Cela dit, je me rends bien compte que mes propos risquent de vous faire croire que ce Family Life est un livre sérieux, ardu, qui fait réfléchir de bout en bout… Il n’en est rien, que du contraire ! On n’est pas dans l’ambiance de Ken Loach dans son film homonyme de 1971, une œuvre magistrale d’une sombre et terrible présence…

Family Life © Dupuis

Avec Jacques Louis, comme je le disais, la légèreté est de mise. Même si tout ce qui sous-tend son propos est sérieux, le traitement qu’il en fait, lui, est d’une tendresse infinie, d’une poésie diffuse, d’un humour omniprésent aussi. Avec le quotidien comme ultime aventure humaine, avec l’amour comme seule façon de pouvoir changer d’habitudes, les situations deviennent des sourires, des partages, des nécessités de se définir au travers de ceux qu’on aime et dont on a envie ou besoin de se faire aimer. Ce sont des tranches de vie, oui, que dessine et raconte Jacques Louis. L’émotion est souvent au rendez-vous, c’est vrai, mais le talent de l’auteur c’est aussi de la tempérer par quelques éclats de rire nés d’une observation minutieuse des personnages qu’il met en scène et qui, incontestablement, font partie de ses réalités.

Jacques Louis : la vie…

Il y a, dans l’écriture, graphique et littéraire, de Jacques Louis une belle filiation avec celle de Jean-Louis Fournier : une fluidité, une volonté de faire des détails du quotidien des chemins de vérité, la force, aussi, de choisir de nous raconter des sensations et des sentiments plus que des péripéties.

Family Life © Dupuis

Cette fluidité se retrouve aussi dans le dessin, dont on peut dire que sa simplicité apparente révèle une belle maîtrise du mouvement comme des physionomies. La simplicité des décors, le choix des couleurs tout en discrétion, cela appartient pleinement à un style moderne, à la Zep ou à la Nob, tout en se rattachant à ce que faisait un dessinateur bien oublié aujourd’hui, Lucques.

Jacques Louis : le dessin

Ce livre parle aussi de la « différence », de la mort, de l’absence, de l’angoisse, de la mémoire et de ses processus parfois très étranges, très mystérieux. Mais toujours, toujours, avec humour… Et c’est ce mélange intime et intimiste, qui à aucun moment ne donne l’impression de se prendre au sérieux, c’est cette particularité humaniste de Jacques Louis qui fait de ce livre un album intéressant, intelligent, à lire, à faire lire…

Jacques Schraûwen

Family Life (auteur : Jacques Louis – éditeur : Dupuis – 96 pages – août 2020)

Jacques Louis © Jacques Schraûwen
La Fin Du Monde En Trinquant

La Fin Du Monde En Trinquant

Une fable grinçante et souriante

A partir d’une réalité historique avérée, Jean-Paul Krassinsky nous concocte une aventure haute en couleurs, qui n’est pas sans rappeler quelque peu notre actualité et les peurs et les angoisses provoquées par le coronavirus.

La Fi!n Du Monde En Trinquant © Casterman

Depuis Esope, on sait combien la fable animalière peut se révéler infiniment plus mordante que la simple critique sociétale. En bande dessinée, cette manière de raconter des histoires est présente depuis bien longtemps, et on ne peut pas oublier Calvo, par exemple, ou Spiegelman.

Krassinsky use de la même méthode pour nous parler de peur, d’angoisse, de haine, de diktats administratifs, de science aux ordres du pouvoir. Autant de thèmes qui sont toujours d’actualité. Mais qui, au creux de cette histoire, se vivent dans une Russie du 18ème siècle, avec l’astronome cochon Nikita Petrovitch et son adjoint stupide, le chien Ivan. Nikita prévoit une catastrophe terrible, la chute d’une comète en pleine Sibérie. Mais à la Cour de la Grande Catherine, on ne l’écoute pas. Le voilà donc parti vers cette Sibérie qu’il considère proche de l’apocalypse, pour apporter de l’aide à des habitants qui se révèlent n’être que des brigands.

Le scénario est mené tambour battant, sans digressions inutiles. Et il se base sur l’Histoire, la grande, celle que l’on dit majuscule, pour en démontrer, avec un sourire cynique, les errances, les erreurs et les horreurs.

La Fi!n Du Monde En Trinquant © Casterman
Jean-Paul Krassinsky : la construction du scénario
Jean-Paul Krassinsky : la base historique

Parce que ce livre est un portait de la haute société russe, certes, de toutes les hautes sociétés, finalement, ancrées dans leurs certitudes. Le héros de ce livre, d’ailleurs, n’échappe pas à ce portrait vitriolé, lui qui, du haut de sa science, prêt à faire des « bonnes œuvres », ne connaît rien de l’existence en dehors des salons bourgeois de Moscou.

Je parlais de portrait, je devrais parler de portraits pluriels, tant il est vrai que Krassinsky, l’auteur, décoche ses flèches dans tous les sens, nous montrant la déliquescence de l’administration devenant pouvoir absolu, nous parlant d’un antisémitisme qui, à l’époque, en Russie comme en France, comme partout sans doute, était une réalité d’état, pratiquement !

La Fi!n Du Monde En Trinquant © Casterman
Jean-Paul Krassinsky : un antisémitisme d’état

Le scénario de ce livre ne cherche pas l’originalité à tout prix, et c’est tant mieux. Car il s’agit d’un album avant tout délassant, cruel ici, tendre là, inattendu souvent, mais toujours rythmé à la perfection. Et même si l’auteur nous dit que « les obscurantismes révèlent en eux-mêmes les mécanismes qui les mènent à leur perte », il le fait avec un humour féroce, en usant en en abusant (mais avec talent !) des codes de la fable et, plus généralement, de l’humour. Nikita et Ivan, d’évidence, reproduisent le schéma des grands duos de ‘humour cinématographique, de Laurel à Hardy, de Bourvil à De Funès, du flic stupide à Charlot…

La Fi!n Du Monde En Trinquant © Casterman
Jean-Paul Krassinsky : la duo en tant que moteur « comique »

Le dessin est d’une belle souplesse, avec un sens très expressionniste de l’approche des visages. Le texte, quant à lui, mise à la fois sur les dialogues bien typés et sur des réflexions beaucoup plus « écrites », littéraires, pratiquement. Le montage est vif, privilégiant le mouvement des corps et des expressions, sans pour autant oublier l’importance des paysages. Et, à ce titre, la couleur joue dans ce livre un rôle extrêmement important, créant des profondeurs de champ qui, comme au cinéma encore, permettent de mettre en évidence des éléments clés de chaque séquence.

La Fi!n Du Monde En Trinquant © Casterman
Jean-Paul Krassinsky : le dessin et l’écriture
Jean-Paul Krassinsky : les couleurs, la profondeur de champ

Il est vrai que ce livre est déjà sorti de presse il y a quelques mois… Mais, en ces temps de confinement, il serait bon, me semble-t-il, de sortir du train-train habituel des « nouveautés », et de prendre le temps de (re)découvrir des livres auprès desquels on serait passés sans vraiment les voir… Les bonnes bandes dessinées méritent bien plus qu’une présence passagère sur les étals des libraires ! Des libraires auxquels vous pouvez, en ces temps de disette culturelle, commander de quoi passer le temps avec intelligence, sourire, humour…

Jacques Schraûwen

La Fin Du Monde En Trinquant (auteur : Jean-Paul Krassinsky – éditeur : Casterman – 230 pages – date de parution : août 2019)

La Fi!n Du Monde En Trinquant © Casterman
Le Fils de l’Ursari

Le Fils de l’Ursari

Prix Jeunesse de l’Association des Critiques de la Bande Dessinée

Je le dis avec plaisir : membre de l’ACBD, c’est sur cet excellent album que s’était porté mon choix… Un livre ancré dans l’actualité, un livre qui nous parle de nous, de nos différences, de nos richesses !

Le Fils de l’Ursari © Rue de Sèvres

Il s’agit bien d’un prix « jeunesse », pas d’un prix « enfance » ! Je pense, en effet, que l’histoire qui est racontée dans ce livre se destine à un public adolescent, à des jeunes qui méritent qu’on leur offre la possibilité, la chance même, de porter des regards de tolérance sur le monde qu’ils sont en train de construire. Ou qu’ils vont bientôt devoir construire !

Cet album nous raconte un trajet humain… Celui d’un gamin, Ciprian, dont le père est montreur d’ours. Ciprian qui appartient au monde des gens du voyage, et connaît, sur les routes et dans les villages, ce qu’est le sentiment d’être regardé comme un étranger, partout, d’être chassé, d’être un objet de crainte.

La famille de Ciprian, comme tant d’autres Roms, se fait embobiner par un « passeur », et s’en vont, le cœur en joie, vers ce qu’ils espèrent être le lieu d’une nouvelle existence : Paris.

Le Fils de l’Ursari © Rue de Sèvres

Seulement, Paris, ce n’est, pour eux, qu’une ville aux fausses lumières. Une cité qui ne les accueille qu’en bidon-ville… Et la dette contractée pour pouvoir venir confronter leurs rêves à une sordide réalité, cette dette va obliger toute la famille à obéir… A mendier… A voler…

Ciprian, agile, intelligent, devient donc, sans vraiment s’en rendre compte, délinquant. Mais cet enfant aux yeux brillants, toujours écarquillés, est d’abord et avant tout observateur. Observateur de la ville, de ses rues, de ses passants. Observateur, aussi, très vite, de gens qui se retrouvent dans un jardin public pour jouer à un jeu qu’il appelle « lézecheck ». Un jeu qu’il ne connaît pas, mais dont il va, rien qu’en regardant des « vieux » y jouer, comprendre et assimiler les techniques, les règles, les stratégies.

Le Fils de l’Ursari © Rue de Sèvres

Cet album nous montre donc plusieurs univers côte à côte. Celui d’immigrés qui n’ont qu’un seul pouvoir, celui d’obéir à ceux qui les ont menés dans un paradis artificiel. Celui, aussi, des gens qui, ici, ailleurs, partout, ont des regards de juges, des regards haineux vis-à-vis de ces étranges individus venus d’ailleurs. Celui également d’un quotidien qui ressemble à la lutte ardue pour survivre. Celui, enfin, d’une véritable espérance, de la possibilité de faire de ces échecs (symbolisme évident…) une trouée lumineuse vers des destins nouveaux et à taille résolument humaine ! Et ce grâce à des Parisiens qui, venus pourtant de milieux dits répressifs, désirent faire de toutes les différences d’aujourd’hui toutes les richesses de demain.

Et pour lier tous ces univers, toutes ces personnalités, les auteurs ajoutent des ingrédients qui font que ce livre n’a rien d’une œuvre soucieuse uniquement « d’engagement » et d’éducation ! C’est un vrai récit passionnant qui nous est offert, c’est une aventure, une quête, avec de la vie, de la mort, des larmes et des sourires, un polar urbain qui devient une aventure humaniste, au sens le plus large et le plus noble du terme.

Le Fils de l’Ursari © Rue de Sèvres

Le dessin de Cyrille Pomès aime, très souvent dans ce livre, se créer à hauteur de son héros, à hauteur d’enfance donc, avec des perspectives qui, volontairement, créent des évidences parfois extrêmement particulières. Alternant les plans rapprochés avec des regards appuyés sur les décors dans lesquels vivent ses personnages, Cyrille Pomès insiste avec une sorte de légèreté poétique, sur les impressions de chacun, de chacun, sur les émotions que tous les personnages vivent, et on ne peut que saluer le superbe travail du dessinateur à la fois sur la lumière et sur les yeux…

Il est des livres dont on sent, très fort, qu’ils ont été créés pour le noir et blanc. Ici, il n’en est rien, et il faut, absolument, souligner le talent d’Isabelle Merlet qui s’est totalement impliquée dans la nécessité de faire de ce livre un vrai message d’ambiance, de ressenti, de poésie, de partage, donc de tolérance !

Le Fils de l’Ursari © Rue de Sèvres

Je ne suis pas un grand fan, je l’avoue, des prix littéraires, trop souvent, me semble-t-il, accordés par quelques-uns qui veulent montrer que le «populaire » manque, pour eux, de caractère et donc d’intérêt !

Ici, avec de Fils de l’Ursari, il n’en est rien. Il s’agit véritablement d’un livre populaire, dans le sens le plus noble du terme, un livre qui parle des gens, qui parle de l’aujourd’hui, sans manichéisme et avec un sens aigu du récit dans ce qu’il doit avoir de plus agréable à la lecture !

Un livre « jeunesse », oui… Un livre pour adolescents, sans aucun doute… Un livre, aussi, pour tous les adultes soucieux de regarder leur monde avec les yeux de l’enfance et de tous ses possibles !

Jacques Schraûwen

Le Fils de l’Ursari (auteur : Cyrille Pomès, d’après le roman de Xavier-Laurent Petit – couleur : Isabelle Merlet – éditeur : Rue De Sèvres – 130 pages – date de parution : avril 2019)