Jean-Claude Claeys (1951-2026) – le dessinateur des noirceurs de l’âme

Jean-Claude Claeys (1951-2026) – le dessinateur des noirceurs de l’âme

Jean-Claude Claeys ne fait pas partie de ces auteurs de bande dessinée qu’on encense, ici et là… Et pourtant, son dessin, reconnaissable entre tous, d’un seul regard, est celui d’un artiste exceptionnel… Était… Puisque le voici envolé dans des ailleurs qu’il aimait dessiner brutaux, violents, érotiques…

copyright claeys

Dès son premier album bd, « Whiskys Dreams », Jean-Claude Claeys nous montrait toute la maîtrise qu’il avait pour nous raconter, en le montrant frontalement, un univers Noir… Noir comme les romans du même nom… Noir comme les films américains des années 50, dans lesquels on voyait bouger Brandon ou Bogart… Noir comme le regard de ces femmes fatales, de Monroe à Mansfield…

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Très vite après ce premier livre, Claeys a participé à une des plus belles aventures de l’édition du neuvième art, celle de la revue « A suivre ». Avec des récits en quelques pages, avec aussi le superbe « Magnum Song » ! Et son graphisme, avec une puissance exceptionnelle, s’est mis dès lors à raconter, presque sans besoin de mots, des aventures policières, amoureuses, humaines, démesurées toujours dans les gestes comme dans les sentiments…

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Parce que Claeys est probablement d’abord un illustrateur de toutes les dérives qu’une âme, de truand ou de belle évaporée, de passant ou d’anti-héros, peut connaître, vivre, et imposer. Les bd qu’il a créées sont toutes passionnantes, parce que passionnées, même si parfois les scénarios se révélaient fort touffus.

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Touffus, mais toujours au plus près des personnages… Toujours au plus près, aussi, de ces anonymes qui, dans le roman noir américain comme chez Malet, chez Hadley Chase comme chez Fajardie ou Nolan, sont des victimes du destin, du hasard, de l’horreur quotidienne.

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Claeys, je le disais, était un illustrateur. Un de ces rares artistes qui, en un dessin, pouvaient raconter toute une histoire, son imaginaire alors s’unissant étrangement avec celui du spectateur… Du voyeur, ai-je presque envie de dire…

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L’assassinat, chez lui, a toujours été un révélateur de ces monstres enfouis en tout un chacun et qui ne demanderaient, peut-être, qu’à jaillir à la moindre occasion. C’est sans doute pour cela que ses dessins s’adressent, immédiatement, sans prendre de chemins détournés, à la vérité humaine dans tout ce qu’elle peut avoir d’inacceptable…

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Et c’est probablement comme dessinateur de couvertures de romans que Jean-Claude Claeys a été le plus libre dans son art… Le plus efficace aussi… En dessinant, par exemple, plus de 150 couvertures pour l’éditeur Neo, des couvertures qui donnaient l’envie de lire les bouquins, des livres qui, parfois, reconnaissons-le, avaient beaucoup moins d’intérêt que le dessin de Claeys qui en ouvrait la voie…

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C’est aussi en faisant ces couvertures, chez Neo, mais également chez Albin Michel, Gallimard, ou au Livre de Poche, que Claeys a commencé à utiliser, parcimonieusement, la couleur… Lui, maître d’un noir et blanc à la fois brutal et sensible à toutes les atmosphères de la vie, maitre d’un dessin qui, immédiatement, faisait ressentir la fatigue, la douleur, l’angoisse, le chagrin, la peur, a usé de la lumière de quelques couleurs pour entourer ses personnages, pour les rendre encore plus présents, toujours en noir et blanc, mais sortant de décors qui les rendaient pratiquement plus charnels…

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Il y a, chez Claeys, des ambiances glauques… Il y a une espèce d’hommage sans cesse aux miroirs de l’existence qui peuvent renvoyer l‘image de la réalité profonde de chaque être… Il y a aussi un sens très charnel de la féminité, donc de l’érotisme, sans jamais pourtant s’éloigner des codes d’un genre, le polar, le roman noir, voire parfois chez Neo le fantastique gore, qu’il appréciait et pour lequel chacun de ses dessins témoigne d’une maîtrise et d’un talent parfaits.

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Jean-Claude Claeys avait 74 ans, et j’ose espérer que les lecteurs d’aujourd’hui vont vouloir le découvrir, que les lecteurs d’hier se mettront, comme je l’ai fait, à refeuilleter ses albums, sans nostalgie, et avec le plaisir d’entrer de plain-pied dans le monde d’un dessinateur unique en son genre !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hérétique – Une envoûtante plongée dans la ville d’Anvers au seizième siècle

Hérétique – Une envoûtante plongée dans la ville d’Anvers au seizième siècle

Avec des allures de « comics » à l’américaine, voici un album qui nous entraîne dans une sorte de thriller historique d’une puissance d’évocation extrêmement réussie…

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Dans les comics, j’avoue humblement que les scénarios sont le plus souvent, à mon goût, ou manichéens et tous un peu semblables, ou fouillés à l’extrême, et, de ce fait, pratiquement incompréhensibles. Cet album-ci n’est pas un de ces comics… S’il fallait, du côté du dessin, le rattacher à un genre, un style, ce serait du côté de Gal et de ses « armées du conquérant » qu’il faudrait se tourner. Dans la forme, en effet, ce récit est d’un beau classicisme, avec un travail du noir et blanc qui rend hommage (consciemment ou pas) à des auteurs comme Gal, oui, ou Wrightson, mais avec un ancrage narratif, lui, résolument européen.

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Nous sommes en Belgique, en 1529. A Anvers, plus particulièrement, une des villes portuaires les plus importantes en cette époque de l’Histoire… Une cité cosmopolite, financière, économique, marchande, dans laquelle se sont réfugiés depuis pas mal de temps déjà les Juifs chassés d’Espagne… Refuge dans lequel ils ont pu continuer à être eux-mêmes, à travailler dans les domaines que les catholiques n’aiment pas, celui des diamants, par exemple, et du financement, pour les grands de la ville entre autres. Cette ville, dans ce livre, est montrée d’une manière vraiment superbe… Les lieux, la foule, les bâtiments, la manière de vivre au quotidien, le sens du mot société en cette époque, tout cela est raconté et montré avec un vrai talent historique.

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Ce qui est montré et raconté, également, c’est la mainmise de l’Eglise sur l’existence de la ville comme de ses habitants… Ce sont les actes d’une inquisition bien plus politique que religieuse, des actes qui mettent face à face les sorciers et sorcières et leurs bourreaux, le mal et le bien en des principes horriblement galvaudés, la vie et la mort, la magie et l’imaginaire, la révolte et la défaite… Et dans ce monde anversois, un premier cadavre est découvert, crucifié dans la cathédrale… Un membre éminent du clergé… D’autres cadavres vont suivre, dans une ambiance lourde et teintée d’un ésotérisme sanglant, et les inquisiteurs eux-mêmes vont appeler comme enquêteur Cornelius Agrippa, un esprit libre, un avocat, un chevalier, médecin et intellectuel dont les recherches se glissent dans les labyrinthes des magies noires et blanches. Ce libre penseur avant l’heure sait très bien qu’il s’agit, dans cette demande, d’un piège pour faire de lui une victime de plus de ce bras armé de l’Eglise, l’inquisition…

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Mais il va mener son enquête, en compagnie de sa fille Juliette, et d’un jeune élève, Jean Wier. Il faut dire qu’en cette époque, à côté de l’espèce de pouvoir absolu du pape Clément VII et de son inquisition, la régente de la Hollande des Habsbourg, Marguerite d’Autriche, le protège, et protège également la communauté juive essentiellement visée par les inquisiteurs. Et, donc, de la sainte Eglise Catholique et de ses représentants, qui aimeraient voir le commerce des diamants tomber entre leurs mains… Et c’est donc cette enquête mêlant magie, médecine, horreur, que nous narre ce livre… Avec des rebondissements… Avec un sens du dialogue qui dépasse la simple anecdote historique pour rendre le récit très actuel, le récit d’un pouvoir qui en veut plus, toujours, qui n’est fait que de jalousie et de racisme… Il est, de nos jours, quelques « inquisiteurs » à gauche, à droite, au centre et ailleurs, qui se targuent de démocratie pour assouvir des besoins autocrates et, ma foi, assassins…

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C’est, véritablement, un livre passionnant, passionné, admirablement scénarisé, tout aussi merveilleusement dessiné, avec des séquences colorées extraordinaires… Avec un message de tolérance, aussi, jusque dans la souffrance des chairs et de l’âme… Avec cette phrase de Cornelius, en fin d’album, qui réunit, à sa manière, le 16ème siècle flamand et notre 21ème siècle pitoyable : « Peut-être que tous les démons sont notre propre création. Les dieux aussi. Et peut-être qu’au final, il n’y a que nous. » !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hérétique (dessin : Charlie Adlard – scénario : Robbie Morrison – éditeur : Delcourt – janvier 2026 – 128 pages)

Le Goût Du Métal – Un album signé Bruno Duhamel, cela se savoure !

Le Goût Du Métal – Un album signé Bruno Duhamel, cela se savoure !

Savoir raconter une histoire quotidienne, à taille humaine, et le faire sans mélo ni manichéisme, ce n’est pas à la portée de tous les dessinateurs et scénaristes. Bruno Duhamel écrit et dessine… Et chacun de ses livres est un petit bijou…

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En d’autres temps, on aurait sans doute dit que cet auteur s’intéressait aux « petites gens ». De nos jours, cette expression prend, de manière tristement erronée, un sens que d’aucuns trouvent inacceptable. Et pourtant, c’est quoi, les « petites gens » ?… Ce sont nos voisins, dont ne connait rien de la vie… Ce sont ceux que l’on croise sans les regarder, dans la rue, chez le boulanger, au restaurant… Ce sont les ombres de la ville, ou de la campagne, qui déambulent dans l’existence sans avoir l’air de se demander ce qu’ils y font…

Les « petites gens », c’est nous, c’est vous, c’est le monde des vivants, tout simplement, des vrais vivants, qui ne sont pas des héros, ne le seront jamais, et vivent au quotidien ce que le quotidien veut bien leur offrir…

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Ce sont ces gens-là qui sont au centre, et aux pourtours, de cet album. Il y a Léo, chômeur, qui passe son temps en rêvant d’un jour trouver un trésor, en pêchant à l’aimant, comme internet, dieu invisible des paumés de l’existence, lui en fait croire la possibilité.

Il y a Hélène, sa sœur, chez qui il vit presque en parasite, et dont la colère pousse Léo à passer un cap, en achetant un détecteur de métaux, toujours comme internet le lui propose.

Il y a Gabriel, sorte d’historien de village, qui hait les chasseurs de trésor, et pas uniquement parce qu’ils pillent le patrimoine.

Il y a son amie Justine, qui l’aide, et devient le garde-fou de son obsession tournant peu à peu à la folie…

Il y a le voisin, éleveur, chez qui Léo trouve l’amitié… Ce voisin qui lui dit un jour « c’est pas moi qui vais te dire de renoncer à une passion pour trouver un vrai métier », mais qui va lui offrir ce métier pourtant, en lui disant alors « ça gagne pas des mille et des cents, mais ça occupe la tête » ! Il y a Sarah, l’ancienne femme de Gabriel, qu’on entend dire à Léo, souriante « faites attention, les rêves sont parfois dangereux… mais les étouffer, c’est pire que tout… » !

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Et toutes ces vies s’entremêlent, et l’aventure s’invite à la table des routines des heures et des jours… L’aventure, avec un a minuscule, avec une arme à feu,  avec des vieilles rancunes, des haines, avec, qui sait, un trésor qui ne soit pas uniquement rêvé… Une aventure qui pourrait se résumer par ce petit dialogue entre Léo et Sarah, en fin de volume :

-La dernière chose qu’il a dite, c’est qu’il avait trouvé un trésor, un jour. Et qu’à force d’avoir peur de le perdre, il avait réussi à le faire fuir. Je crois qu’il parlait de vous.

-Nous avions un rêve commun… Un jour, j’ai cessé d’y croire. Il ne l’a pas supporté. L’amertume a fait le reste.

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Ce livre met en scène les illusions du monde moderne. Il met face à face les bonnes intentions et la réalité. Il parle de la vie, de la mort aussi, comme échappatoire, comme arme ultime face à la grisaille des rêves brisés. Ce livre est un petit polar tendre, humain, celui de quelques existences qui, peu ou prou, disjonctent, pour mieux se retrouver, peut-être, pour mieux se perdre, également peut-être…

Ce livre est un livre d’observation, observation de la vie qui nous entoure, ce livre est ainsi un miroir de qui nous sommes, de qui nous pouvons être aussi…

Dans ce livre, Bruno Duhamel partage ses sensations, ses sentiments, il nous raconte que chaque vie peut être une existence… Et ce livre, ainsi, devient miroir de ses propres espérances. De son « humanisme », osons le mot ! L’humanisme simple des petites gens !…

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Vous l’aurez compris, ce livre me plaît, immensément… Ce livre est à savourer, pour son scénario, ses dialogues, son découpage. Pour son dessin qui réussit à la fois à nous plonger dans des paysages, des décors, et dans des regards, des expression… Pour la lumière de ses couleurs, aussi, et cette façon que Duhamel a de les séquencer, sans en avoir vraiment l’air…

Un excellent livre, comme tous ceux de cet auteur passionnant parce qu’humain d’abord et avant tout !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Goût Du Métal (auteur : Bruno Duhamel – éditeur : grandangle – avril 2026 – 64 pages)

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