Hérétique – Une envoûtante plongée dans la ville d’Anvers au seizième siècle

Hérétique – Une envoûtante plongée dans la ville d’Anvers au seizième siècle

Avec des allures de « comics » à l’américaine, voici un album qui nous entraîne dans une sorte de thriller historique d’une puissance d’évocation extrêmement réussie…

copyright delcourt

Dans les comics, j’avoue humblement que les scénarios sont le plus souvent, à mon goût, ou manichéens et tous un peu semblables, ou fouillés à l’extrême, et, de ce fait, pratiquement incompréhensibles. Cet album-ci n’est pas un de ces comics… S’il fallait, du côté du dessin, le rattacher à un genre, un style, ce serait du côté de Gal et de ses « armées du conquérant » qu’il faudrait se tourner. Dans la forme, en effet, ce récit est d’un beau classicisme, avec un travail du noir et blanc qui rend hommage (consciemment ou pas) à des auteurs comme Gal, oui, ou Wrightson, mais avec un ancrage narratif, lui, résolument européen.

copyright delcourt

Nous sommes en Belgique, en 1529. A Anvers, plus particulièrement, une des villes portuaires les plus importantes en cette époque de l’Histoire… Une cité cosmopolite, financière, économique, marchande, dans laquelle se sont réfugiés depuis pas mal de temps déjà les Juifs chassés d’Espagne… Refuge dans lequel ils ont pu continuer à être eux-mêmes, à travailler dans les domaines que les catholiques n’aiment pas, celui des diamants, par exemple, et du financement, pour les grands de la ville entre autres. Cette ville, dans ce livre, est montrée d’une manière vraiment superbe… Les lieux, la foule, les bâtiments, la manière de vivre au quotidien, le sens du mot société en cette époque, tout cela est raconté et montré avec un vrai talent historique.

copyright delcourt

Ce qui est montré et raconté, également, c’est la mainmise de l’Eglise sur l’existence de la ville comme de ses habitants… Ce sont les actes d’une inquisition bien plus politique que religieuse, des actes qui mettent face à face les sorciers et sorcières et leurs bourreaux, le mal et le bien en des principes horriblement galvaudés, la vie et la mort, la magie et l’imaginaire, la révolte et la défaite… Et dans ce monde anversois, un premier cadavre est découvert, crucifié dans la cathédrale… Un membre éminent du clergé… D’autres cadavres vont suivre, dans une ambiance lourde et teintée d’un ésotérisme sanglant, et les inquisiteurs eux-mêmes vont appeler comme enquêteur Cornelius Agrippa, un esprit libre, un avocat, un chevalier, médecin et intellectuel dont les recherches se glissent dans les labyrinthes des magies noires et blanches. Ce libre penseur avant l’heure sait très bien qu’il s’agit, dans cette demande, d’un piège pour faire de lui une victime de plus de ce bras armé de l’Eglise, l’inquisition…

copyright delcourt

Mais il va mener son enquête, en compagnie de sa fille Juliette, et d’un jeune élève, Jean Wier. Il faut dire qu’en cette époque, à côté de l’espèce de pouvoir absolu du pape Clément VII et de son inquisition, la régente de la Hollande des Habsbourg, Marguerite d’Autriche, le protège, et protège également la communauté juive essentiellement visée par les inquisiteurs. Et, donc, de la sainte Eglise Catholique et de ses représentants, qui aimeraient voir le commerce des diamants tomber entre leurs mains… Et c’est donc cette enquête mêlant magie, médecine, horreur, que nous narre ce livre… Avec des rebondissements… Avec un sens du dialogue qui dépasse la simple anecdote historique pour rendre le récit très actuel, le récit d’un pouvoir qui en veut plus, toujours, qui n’est fait que de jalousie et de racisme… Il est, de nos jours, quelques « inquisiteurs » à gauche, à droite, au centre et ailleurs, qui se targuent de démocratie pour assouvir des besoins autocrates et, ma foi, assassins…

copyright delcourt

C’est, véritablement, un livre passionnant, passionné, admirablement scénarisé, tout aussi merveilleusement dessiné, avec des séquences colorées extraordinaires… Avec un message de tolérance, aussi, jusque dans la souffrance des chairs et de l’âme… Avec cette phrase de Cornelius, en fin d’album, qui réunit, à sa manière, le 16ème siècle flamand et notre 21ème siècle pitoyable : « Peut-être que tous les démons sont notre propre création. Les dieux aussi. Et peut-être qu’au final, il n’y a que nous. » !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hérétique (dessin : Charlie Adlard – scénario : Robbie Morrison – éditeur : Delcourt – janvier 2026 – 128 pages)

Le Goût Du Métal – Un album signé Bruno Duhamel, cela se savoure !

Le Goût Du Métal – Un album signé Bruno Duhamel, cela se savoure !

Savoir raconter une histoire quotidienne, à taille humaine, et le faire sans mélo ni manichéisme, ce n’est pas à la portée de tous les dessinateurs et scénaristes. Bruno Duhamel écrit et dessine… Et chacun de ses livres est un petit bijou…

copyright grandangle

En d’autres temps, on aurait sans doute dit que cet auteur s’intéressait aux « petites gens ». De nos jours, cette expression prend, de manière tristement erronée, un sens que d’aucuns trouvent inacceptable. Et pourtant, c’est quoi, les « petites gens » ?… Ce sont nos voisins, dont ne connait rien de la vie… Ce sont ceux que l’on croise sans les regarder, dans la rue, chez le boulanger, au restaurant… Ce sont les ombres de la ville, ou de la campagne, qui déambulent dans l’existence sans avoir l’air de se demander ce qu’ils y font…

Les « petites gens », c’est nous, c’est vous, c’est le monde des vivants, tout simplement, des vrais vivants, qui ne sont pas des héros, ne le seront jamais, et vivent au quotidien ce que le quotidien veut bien leur offrir…

copyright grandangle

Ce sont ces gens-là qui sont au centre, et aux pourtours, de cet album. Il y a Léo, chômeur, qui passe son temps en rêvant d’un jour trouver un trésor, en pêchant à l’aimant, comme internet, dieu invisible des paumés de l’existence, lui en fait croire la possibilité.

Il y a Hélène, sa sœur, chez qui il vit presque en parasite, et dont la colère pousse Léo à passer un cap, en achetant un détecteur de métaux, toujours comme internet le lui propose.

Il y a Gabriel, sorte d’historien de village, qui hait les chasseurs de trésor, et pas uniquement parce qu’ils pillent le patrimoine.

Il y a son amie Justine, qui l’aide, et devient le garde-fou de son obsession tournant peu à peu à la folie…

Il y a le voisin, éleveur, chez qui Léo trouve l’amitié… Ce voisin qui lui dit un jour « c’est pas moi qui vais te dire de renoncer à une passion pour trouver un vrai métier », mais qui va lui offrir ce métier pourtant, en lui disant alors « ça gagne pas des mille et des cents, mais ça occupe la tête » ! Il y a Sarah, l’ancienne femme de Gabriel, qu’on entend dire à Léo, souriante « faites attention, les rêves sont parfois dangereux… mais les étouffer, c’est pire que tout… » !

copyright grandangle

Et toutes ces vies s’entremêlent, et l’aventure s’invite à la table des routines des heures et des jours… L’aventure, avec un a minuscule, avec une arme à feu,  avec des vieilles rancunes, des haines, avec, qui sait, un trésor qui ne soit pas uniquement rêvé… Une aventure qui pourrait se résumer par ce petit dialogue entre Léo et Sarah, en fin de volume :

-La dernière chose qu’il a dite, c’est qu’il avait trouvé un trésor, un jour. Et qu’à force d’avoir peur de le perdre, il avait réussi à le faire fuir. Je crois qu’il parlait de vous.

-Nous avions un rêve commun… Un jour, j’ai cessé d’y croire. Il ne l’a pas supporté. L’amertume a fait le reste.

copyright grand angle

Ce livre met en scène les illusions du monde moderne. Il met face à face les bonnes intentions et la réalité. Il parle de la vie, de la mort aussi, comme échappatoire, comme arme ultime face à la grisaille des rêves brisés. Ce livre est un petit polar tendre, humain, celui de quelques existences qui, peu ou prou, disjonctent, pour mieux se retrouver, peut-être, pour mieux se perdre, également peut-être…

Ce livre est un livre d’observation, observation de la vie qui nous entoure, ce livre est ainsi un miroir de qui nous sommes, de qui nous pouvons être aussi…

Dans ce livre, Bruno Duhamel partage ses sensations, ses sentiments, il nous raconte que chaque vie peut être une existence… Et ce livre, ainsi, devient miroir de ses propres espérances. De son « humanisme », osons le mot ! L’humanisme simple des petites gens !…

copyright grandangle

Vous l’aurez compris, ce livre me plaît, immensément… Ce livre est à savourer, pour son scénario, ses dialogues, son découpage. Pour son dessin qui réussit à la fois à nous plonger dans des paysages, des décors, et dans des regards, des expression… Pour la lumière de ses couleurs, aussi, et cette façon que Duhamel a de les séquencer, sans en avoir vraiment l’air…

Un excellent livre, comme tous ceux de cet auteur passionnant parce qu’humain d’abord et avant tout !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Goût Du Métal (auteur : Bruno Duhamel – éditeur : grandangle – avril 2026 – 64 pages)

copyright grandangle

Gotlib – Œuvre complète : 1968

Gotlib – Œuvre complète : 1968

Une œuvre foisonnante, sage d’abord, sage parfois, outrancière et d’un humour à la fois potache et très référentiel..

copyright dargaud

Il y a, dans la grande histoire de la bande dessinée, des noms essentiels… Des noms incontournables, comme on disait au siècle dernier. Des noms d’Auteurs, tout simplement, qui ont permis aux petits mickeys de devenir un art, le neuvième… Et l’art, toujours, a permis aux trublions de le rendre vivant, de lui permettre des folies que la bonne pensée et la morale ambiante ne toléraient pas, ou pas encore ! La bd, dont la destination première était, depuis son origine, de distraire les enfants, a mis le temps avant de ruer totalement, ouvertement, dans les brancards de la routine. Et l’auteur « Gotlib » en est un exemple évident…

copyright dargaud

C’est au début des années 60 qu’il commence sa carrière, dans les pages de Vaillant, de Record… Et puis de Pilote, journal qui, sous la houlette de Goscinny, est passé progressivement du classicisme de bon aloi à une modernité qui fit éclore bien des talents graphiques et scénaristiques ! Goscinny qui a aimé le dessin de Gotlib, qui lui a ouvert les pages de son magazine, donc, pour quelques courts récits, d’abord, puis pour des séries devenues, on peut le dire, cultes : « les dingodossiers », « la rubrique à brac »…

copyright dargaud

Goscinny… Un scénariste prolixe, toujours surprenant, auquel Gotlib a maintes fois reconnu qu’il lui devait tout… Malgré leur rupture, un jour, malgré l’envie que Gotlib a eue, au début des années 70, de se lancer dans une aventure éditoriale avec « L’ Echo des Savanes », d’abord, et « Fluide Glacial » ensuite… Deux revues dans lesquelles l’humour se débridait, s’éloignait aussi des thématiques qui, dans Pilote, s’inspiraient quelque peu du magazine américain « Mad ». Un humour potache ?… Oui, sans aucun doute, et parfois formidablement provocateur. Un humour abordant la religion, le sexe, l’horreur sombre et hilarante… Un humour dans lequel l’immense Franquin a plongé, d’ailleurs, avec ses idées noires…

copyright dargaud

Mais Gotlib, ce n’est pas qu’un rédacteur en chef, qu’un scénariste un peu déjanté… C’est un dessinateur dont la carrière le conduit de l’image classique de la bd à celle qu’elle a pu (enfin) avoir dans les années 70 : l’image d’une vraie liberté de ton, de dessin, de mots ! Et cet album-ci, consacré à l’année 1968, nous montre parfaitement cette évolution dans l’œuvre de Gotlib… Une révolution tranquille, lente ai-je envie de dire… Parce qu’on y retrouve un des personnages fétiches de Gotlib, « Gai-Luron », qui paraissait dans un journal tous publics, Vaillant, et dont  la bonhomie très « Droopy » s’est peu à peu enfouie dans des approches humoristiques mais sérieuses en même temps de ce qu’est la « joie de vivre »… Et on retrouve, en parallèle, dans cet album, plein de « Rubrique-à-brac », une série dans laquelle Gotlib, après « Les dingodossiers » et avec l’aval et le plaisir de Goscinny, s’amusait à casser quelques codes, reracontant parfois l’histoire à sa manière, créant des héros improbables comme Newton, pratiquant la dérision, le deuxième, troisième ou quatrième degré, révélant ainsi, par petites touches, l’auteur qu’il allait devenir…

copyright dargaud

Ne croyez pas que le contenu de cet album est « daté » ! Les « œuvres » de Gotlib font toujours sourire, rire, elles n’ont pas que le charme de « l’ancienneté », de la « reconnaissance » ! Gotlib était, je l’ai dit, un trublion… Et les trublions n’appartiennent pas qu’au passé des arts, ce sont eux qui, les faisant évoluer, les rendent sans cesse présents, parce que toujours proches des envies de déraison de tout un chacun, donc des lecteurs de bd aussi ! Des lecteurs qui se réjouiront, dans ce livre-ci, de découvrir pas mal d’inédits également !

Jacques et Josiane Schraûwen

Gotlib – Œuvre complète : 1968 (éditeur : Dargaud/Fluide Glacial – 2026 – 140 pages)

copyright dargaud