Léopoldville 60

Léopoldville 60

Un regard d’aujourd’hui sur une fin de colonisation belge !

Léopoldville, depuis les années 60, a changé de nom, prenant celui de Kinshasa, un changement nécessaire, sans doute, à une indépendance nouvelle, à une liberté politique à construire, à créer, même, à partir de structures coloniales que le nouveau pouvoir refusait totalement.

Et donc, en 1960, Léopoldville, capitale du Congo Belge, se préparait à vivre un moment historique, à une prise de liberté face à l’Occident, à se faire, ainsi, exemplaire face au continent africain, un continent depuis bien longtemps sous dépendance…

Léopoldville 60 © Anspach

Les auteurs de ce livre, fidèles à ce qu’ils firent avec « Sourire 58 », utilisent ce fait historique pour construire une histoire qui puisse s’y insérer de manière plausible. Une histoire, comme dans « Sourire 58 », qui mêle donc politique, Histoire, polar et espionnage, avec des personnages récurrents, une hôtesse de l’air travaillant pour Sabena, et un policier particulièrement machiste, à l’image des hommes de ces années-là.

C’est du polar, oui, puisqu’il y a du sang versé. C’est de l‘espionnage aussi, puisque les Américains préparent déjà la place qu’ils veulent prendre au Congo. C’est de l’Histoire, bien sûr, puisqu’on parle de cette indépendance, de la table ronde qui l’a précédée, à Bruxelles, du discours de Lumumba, des relations entre les Noirs et les Blancs, des luttes d’influence et des violences qui en résultèrent.

Léopoldville 60 © Anspach

Il y a également un regard sociologique sur cette époque pas tellement lointaine, et j’avoue que c’est ce que j’ai préféré dans cet album… Un album qui joue sans doute un peu avec la réalité de cette année 60 en imaginant une sorte de Juliette blanche amoureuse d’un Roméo Noir. Mais cet aspect narratif permet aux auteurs d’extrapoler, sans insistance inutile, sur ce qu’était le racisme ordinaire de ce milieu de vingtième siècle. On sent que Patrick Weber s’est parfaitement documenté pour nous offrir un panorama des attitudes, des sentiments, des jugements qui ne trahit pas ce que vécurent les habitants du Congo en 1960, Noirs ou Blancs.

Il y a aussi un côté sociologique dans la description qui est faite du métier d’hôtesse de l’air, dans la façon dont Kathleen, l’héroïne, évolue, dans ce métier comme dans la vie de tous les jours, avide d’une liberté que le féminisme, peu à peu, va rendre tangible ! Elle roule en Daf, une voiture mise en circulation depuis quelques mois à peine, elle fait passer ses sentiments avant ses obligations professionnelles.

Sociologique par le vocabulaire utilisé, aussi. Ainsi, comment ne pas être horrifié du nom que le pouvoir colonial donnait à ceux des « indigènes » qui étaient capables de lire, d’écrire, de travailler dans un bureau ! On les appelait les « évolués »… Et cette terminologie n’avait rien, dans la bouche des coloniaux, de péjoratif, elle correspondait tout simplement à l’époque, à la réalité vécue au quotidien. Le racisme était tristement « naturelle », quotidienne, au Congo comme en Rhodésie, en Afrique du Sud comme au Sénégal, en Algérie comme dans les départements d’outremer chers à la France.

Et Weber fait œuvre de journaliste historique, en ne portant pas jugement a posteriori, mais en nous montrant, simplement, ce qu’était la réalité. Et il parvient à cette construction humaniste plus que politique grâce à sa construction qui lui permet de multiplier les personnages, donc les avis, dont les lieux.

Léopoldville 60 © Anspach

Mais cela peut amener à l’une ou l’autre confusion, voire à une erreur, me semble-t-il… Le drapeau du Katanga, par exemple, qu’on voit à un certain moment, n’existait pas avant l’indépendance… Il ne prit existence, si ma mémoire est bonne, qu’à partir du moment de la sécession katangaise, à la mi-juillet, et donc APRÈS l’indépendance du 30 juin, époque précise pendant laquelle se déroule ce récit.

On peut regretter le choix que les auteurs ont fait de n’utiliser la grande Histoire que comme toile de fond, un choix qui, je viens de le dire, peut provoquer des petites erreurs. On peut regretter un scénario privilégiant l’aventure, mais réalisé un peu comme on le faisait dans les années 60, justement, en usant de raccourcis pour cacher quelques lacunes narratives. Cela dit, ce livre se laisse lire avec plaisir, ce livre, également, nous montre avec justesse, grâce au dessin de Deville que l’on sent amoureux de ses décors, des lieux aujourd’hui disparus, au Congo comme à Bruxelles.

Léopoldville 60 © Anspach

Et, pour savourer ce « Léopoldville 60 », c’est comme ça qu’il faut le prendre : un agréable divertissement qui ne trahit pas la réalité de cette ville à l’aube de l’indépendance du Congo. Les auteurs ne prennent pas position, et c’est, à mon avis, la grande intelligence de ce livre. Ils n’ont pas choisi la voie de la polémique, souvent et de plus en plus même stérile. Et dès lors, je leur pardonne facilement leurs petits manques, moi qui, il y a bien longtemps, suis né et ai vécu dans ce pays magnifique que les pouvoirs de l’argent et de la corruption ont détruit !

Un livre intéressant et agréable, donc, qui s’intéresse à une part importante de l’histoire de la Belgique !

Jacques Schraûwen

Léopoldville 60 (dessin : Baudouin Deville – scénario : Patrick Weber – couleurs : Bérangère Marquebreucq – éditeur : Anspach – 64 pages – date de parution : octobre 2019)

Léopoldville 60 © Anspach
Légendes Zurbaines

Légendes Zurbaines

Aux commandes de ce livre, trois auteurs qui viennent du monde de l’image animée… C’est dire que ce livre ne manque pas de vivacité et de mouvement ! Le tout, pour raconter, heureusement, une histoire qui ne manque vraiment pas d’intérêt !

Légendes Zurbaines © Les Humanoïdes Associés

Tout commence par de la tristesse : La mort de la maman de Dwayne. Et ce garçon, son frère et son père quittent leur province et s’installent en ville, à Brooklyn. Le père est policier. Le grand frère est un dragueur impénitent. Et Dwayne, lui, regrettant déjà son passé, ses amis désormais loin, bien trop loin, pourrait ne vivre que de solitude. Mais tel n’est pas le cas, et la vie, comme toujours, ou presque, reprend peu à peu ses droits. Grâce, entre autres, surtout, à des enfants de son âge qui lui permettent de prendre place dans cette cité tentaculaire.

Légendes Zurbaines © Les Humanoïdes Associés

Une cité dans laquelle d’étranges événements ont lieu. De ces événements qu’on appelle, dans les médias, des légendes urbaines… ou des fake news…

Un crocodile dans les égouts de New-York… Un boa sortant d’une toilette…

Mais ces légendes n’ont-elles pas un fond de vérité ?

C’est ce que pensent les nouveaux amis de Dwayne… Et ils forment comme un gang, un gang de gamins décidant de découvrir ce que sont les monstres qui, ici et là, surgissent des profondeurs de la ville !

Légendes Zurbaines © Les Humanoïdes Associés

« Une civilisation sans légende est condamnée à mourir »… Et toutes les légendes ne sont-elles pas, finalement, nourries d’abord et avant tout d’horreur, de peur, de lutte, aussi.

Au-delà de l’anecdote, parfaitement maîtrisée, parfaitement construite, de cette BD, cet album se révèle être une sorte de quête identitaire. Pour Dwayne, pour ses amis, pour le père de Dwayne, pour la ville, aussi, essentiellement même.

Parce que c’est elle, en définitive, qui se bat, qui résiste, qui veut, ville de laissés-pour-compte, se défendre. Et le faire contre ce qui détruit bien des villes à travers le monde, de Bruxelles à New-York : la pollution, la déshumanisation, la mainmise de l’argent et de ses inacceptables pouvoirs.

Les enfants et quelques adultes défendent LEUR ville. Une cité qui se défend, avec ses propres moyens, contre l’omniprésence d’un promoteur immobilier qui, sous l’alibi d’embellir le quotidien, ne veut que se l’approprier.

Légendes Zurbaines © Les Humanoïdes Associés

Comme je le disais, les auteurs viennent du monde de l’animation, et cela se ressent dans leur graphisme, dans leur découpage. Il y a des temps morts, mais qui ne sont là que pour accentuer le sens du rythme de l’ensemble du récit. Il y a un dessin simple sans être simpliste, qui s’inspire, certes, du comics à la Marvel mitonné de Disney, mais qui louche aussi vers les mangas.

Légendes Zurbaines © Les Humanoïdes Associés

Le résultat, c’est une bd d’aventures intelligente, une bd qui plaira à tous les publics, une bd passionnante. Une bd, surtout, et la chose est rare quand on parle de bande dessinée américaine, qui se raconte à taille humaine !

A découvrir, donc…

Jacques Schraûwen

Légendes Zurbaines (dessin et couleur : Michael Yates – scénario : Paul Downs et Nick Bruno – éditeur : Les Humanoïdes Associés – 112 pages – parution : mars 2019)

Légendes Zurbaines © Les Humanoïdes Associés
Gibrat – l’hiver en été

Gibrat – l’hiver en été

Un « art-book » consacré à un des plus grands auteurs du neuvième art

Jean-Pierre Gibrat est bien plus qu’un « vieux routier » de la bande dessinée. Il fait partie de ces auteurs qui, de par leurs talents, ont marqué l’évolution de cet art à part entière !

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen

Face à un livre qui tente de résumer l’œuvre d’un artiste vivant, écrivain, peintre, photographe, j’ai toujours une petite gêne. Les  » rétrospectives  » artistiques ressemblent tellement souvent à des hommages presque posthumes !…

Mais face à cet « hiver en été », aucune gêne, que du contraire ! Ce livre est un voyage, non au travers de toute la carrière de Jean-Pierre Gibrat, mais au long des chemins qui ont affirmé, ces dernières années, son talent exceptionnel. Ce n’est donc pas dans ce livre-ci que vous retrouverez trace de ses anciennes bd, comme  » La Parisienne « . De page en page, et avec une qualité d’impression absolument remarquable, c’est le Gibrat d’aujourd’hui que l’on découvre.

Une découverte au travers de ses dessins, qui sont comme des illustrations intemporelles d’une œuvre en constante recherche de qualité, mais aussi au travers d’une longue interview, orchestrée par Rebecca Manzoni.

Ce livre est aussi, pour Gibrat, une façon, non de laisser une trace dans l’histoire d’un art que l’on dit neuvième, mais, plus simplement, de laisser un part de lui dans la mémoire future de ses petits-enfants.

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen
Jean-Pierre Gibrat : mes petits-enfants

Dans le monde de la bande dessinée, les auteurs perdent souvent le souvenir de ceux qui les ont précédés. Ou préfèrent ne pas en parler. Ce n’est pas le cas de Gibrat, loin s’en faut, lui qui, dans ce livre, assume pleinement les influences qui ont été les siennes et qui ont abouti à ce qu’on ne peut qualifier aujourd’hui que de  » style  » personnel.

Un style, dont il parle, sereinement, avec une sorte de respect pour ceux qui lui ont permis d’arriver à cette présence graphique à l’évidente personnalité.

Un style qui n’est pas sans rappeler quelques grands illustrateurs du vingtième siècle, comme Poulbot, ou Joubert. Joubert qu’il n’a découvert que tardivement et qui, donc, n’a en rien influencé son approche des  » visages « … Mais s’il n’y a pas de filiation, il y a bien, entre ces deux artistes, un parallélisme des talents…

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen
Jean-Pierre Gibrat : le style

En son temps, Pierre Joubert a illustré les poèmes de Rimbaud, dans un style qui ne ressemblait en rien à ses illustrations pour le scoutisme. J’ai rêvé, en lisant ce livre-ci, « L’hiver en été », à un Gibrat illustrant, lui, Baudelaire…

J’ai toujours pensé d’ailleurs que l’essence même de tout acte créatif réside dans ce qu’on peut appeler largement la « poésie »… Pas celle des rimes, mais celle des mots et de leurs errances… Et avec Gibrat, on peut aussi parler de style littéraire, tant ses scénarios se révèlent toujours extrêmement construits au niveau des phrases et de leurs rythmes. Là aussi, sans doute, les influences assumées et essentielles sont décelables, et je pense à Maupassant, Céline, voire même Audiard…

Gibrat, c’est un dessinateur de sensations, même au plus profond de dessins au réalisme lumineux.

Il dessine l’amour et le désir, mais toujours de façon pudique, plus sensuelle qu’érotique, sauf lorsqu’il s’approche des visages et, surtout, des regards.

« Coloriste » d’exception également, Gibrat aime les brillances qui semblent éclairer deux yeux d’une lueur intérieure.

Son style, qu’on pourrait qualifier de classique, au sens noble du terme, est aussi celui d’un peintre de la lumière… C’est au travers d’elle, au profond de ses flagrances et de ses mouvances, qu’il définit les sentiments de ses personnages, la violence ou la sérénité d’un paysage, d’un décor, d’un mouvement.

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen
Jean-Pierre Gibrat : la lumière et le regard

Une des grandes caractéristiques de tous les livres de Jean-Pierre Gibrat réside aussi dans une véritable sincérité. Ce sont, certes, des œuvres de fiction… Mais ce sont des récits dans lesquels l’auteur est sans cesse présent, par les émotions qui sont les siennes, par les engagements humains et politiques, au sens le plus large du terme, qu’il revendique du bout des crayons, du bout des sourires. Et ce depuis

son personnage de Goudard !… A ce titre, on peut le rapprocher de l’immense Jacques Tardi qui, de la guerre 14-18 à celle de 40-45, en passant par Polonius ou Adèle Blansec, n’a jamais abandonné ses idéaux de jeunesse. Jean-Pierre Gibrat est de cette race-là, celle des vrais créateurs !

Peut-on raconter une histoire qu’on n’a pas vécue, ne fut-ce qu’en toute petite partie ? La réponse de ces artistes-là est simple : sans sincérité, aucune œuvre artistique ne peut être porteuse d’émotion, et seule l’émotion, finalement, est un lien entre l’auteur et ses spectateurs, ses lecteurs…

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen
Jean-Pierre Gibrat : la sincérité

Une des autres constances de Gibrat, dans ses derniers albums, bien évidemment, mais dans ses œuvres plus anciennes aussi, même si c’était de manière plus contemporaine, c’est la grande Histoire. Celle des hommes et de la mort, celle des idées et de leurs inutilités, celles du rêve politique et de l‘horreur quotidienne.

Mais Gibrat va toujours au-delà de l’Histoire. Ses descriptions dessinées de la guerre d’Espagne sont d’une belle fidélité à ce qu’elle fut… Mais sa manière d’aborder cette époque, comme celle de la guerre 40-45, n’est pas de se contenter d’un récit inscrit dans une narration historique.

Depuis toujours, ce qui fait vibrer Gibrat, ce qui rend tous ses livres passionnants, c’est l’espoir, l’humanisme, la volonté et le besoin de dépasser les idées pour inscrire son dessin et son récit dans le quotidien d’êtres humains que tout un chacun peut croiser.

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen
Jean-Pierre Gibrat : l’Histoire

Les livres d’art consacrés à des auteurs de bande dessinée se multiplient, de nos jours. Avec plus ou moins de réussite ou de succès, il faut bien le reconnaître ! Mais ce livre-ci ne souffre aucune faiblesse. Il nous montre un auteur, pas à sa table de travail, mais dans tous les gestes qui précèdent et suivent son  » boulot  » d’artiste. Avec Gibrat, l’hiver et l’été, chromatiquement opposés, se complètent pour construire une vraie œuvre d’art… Je ne sais plus qui disait que « ce qui est beau, c’est ce que je trouve beau »… Je dirais, moi, ici, que l’art naît de l’émotion vécue en créant, par l’artiste, et de celle vécue au moment de l’échange, par le spectateur. Et à ce titre, sans aucun doute possible, Jean-Pierre Gibrat s’inscrit pleinement dans la famille des Grands du neuvième art !

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen
Jean-Pierre Gibrat : l’art aujourd’hui

Ne ratez pas ce livre, lisez-le, regardez-le, feuilletez-le, laissez-le proche de vous pour le reprendre, souvent, le temps d’un regard…

En outre, et il faut le souligner, le travail d’édition est d’une superbe qualité, à tous les niveaux ! Un livre, donc, qui se doit d’avoir sa place dans toutes les bibliothèques des amateurs-amoureux de la bande dessinée!

Jacques Schraûwen

L’hiver en été (auteurs : Jean-Pierre Gibrat et Rebecca Manzoni – éditeur : Daniel Maghen)

Gibrat – l’hiver en été © Daniel Maghen