Les Mémés – tome 6 : A La Recherche Du Temps Qui Reste

Les Mémés – tome 6 : A La Recherche Du Temps Qui Reste

Eh oui, cela fait déjà pas mal de temps, six albums, que Sylvain Frécon nous impose ses vieilles dames terriblement indignes ! Et c’est toujours un plaisir un peu pervers que de les retrouver, ces mémés amorales !

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Les voici donc, avec un titre tout à fait dans le style « fluide glacial » : à la recherche du temps qui reste… Du temps qui leur reste à vivre… Parce que, quoi qu’ait pu en écrire Proust, se coucher de bonne heure n’a d’intérêt que s’il n’y a rien à la télé ! Je parlais d’un style propre aux éditions Fluide Glacial, et il s’agit d’un style qu’on pourrait appeler sans queue ni tête, qu’on peut aussi définir comme étant à la fois proche de l’absurde d’une part, et enfoui dans une forme d’observation de monsieur et madame toutlemonde d’autre part… Madame, bien sûr, ici, madame d’un âge certain, d’un âge qui n’a pas peur de s’affirmer, de se montrer, de s’exposer même…

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Huguette, Lucette et Paulette se savent vieilles, même si leurs amusements sont souvent dignes de sales gosses. Elles aiment les blagues sous la ceinture, elles aiment peloter les fesses des statues dans un musée, avant de vouloir faire de même avec la croupe du gardien… Elles aiment se foutre de la tête d’un flic en lui faisant croire qu’une de leurs amies est une dangereuse dealer… Elles sont vieilles, mais loin d’être vétustes ! Elles sont femmes, aussi, et, à leur manière, elles n’oublient jamais de prendre soin de leur corps.

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On sourit sans doute plus qu’on rit, au fil des pages-gags de ce livre… Mais qu’est-ce que cela fait du bien de suivre les aventures de ces vieilles qui peuvent en remontrer, et pas qu’un peu, à tous les pseudo-jeunes bien sérieux et bien propres sur eux, ces adorables jeunes qui regardent de travers les « boomers » pour ne pas se regarder eux-mêmes dans leurs petits miroirs ! Vive le troisième âge de ces mémés, avec ses ridicules, mais aussi ses quelques lucidités jouissives !

Jacques et Josiane Schraûwen

Les Mémés – tome 6 : A La Recherche Du Temps Qui Reste (auteur : Sylvain Frécon – éditeur : Fluide Glacial – février 2026 – 56 pages)

Malgré Nous – Intégrale : une jeunesse alsacienne dans le labyrinthe de l’horreur de la guerre

Malgré Nous – Intégrale : une jeunesse alsacienne dans le labyrinthe de l’horreur de la guerre

Aucune guerre n’est excusable… Toutes les guerres sont méprisables… Et toutes, lorsqu’on y vit, lorsqu’on les vit, ne sont que des labyrinthes dans lesquels hurlent et se perdent les humains, les vrais humains…

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« Malgré Nous » c’est une série en quatre volumes, parue entre 2009 et 2021. « Malgré Nous », c’est aujourd’hui un album qui réunit, en une seule lecture, ces quatre épisodes. C’est une histoire de femmes et d’hommes perdus dans les flammes de l’Histoire. Ce sont des destins qui se suivent, se rencontrent et se mêlent, ce sont des idéologies, des peurs, des résistances, des fuites, des lâchetés, des habitudes répugnantes imposées par le fil de l’existence. « Malgré Nous », c’est une suite de portraits qui ne parlent pas d’héroïsme, des portraits jamais idéalisés d’êtres semblables à nous, ballotés par des réalités qui les dépassent et qui, pourtant, les construisent. « Malgré Nous », c’est le bruit des bottes et des idées imbéciles, un bruit qui, depuis 1940-1945, n’arrête pas de se faire entendre, et aujourd’hui plus encore que jamais !

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Je parlais de « portraits ». Ils sont nombreux, et tous extrêmement « vivants », de par la grâce d’un scénario qui se refuse à tout manichéisme, grâce également à un dessin réaliste qui, de planche en planche, prend le temps de montrer les personnages, mais aussi et surtout de les faire vivre dans des environnements, donc dans des décors, parfaitement rendus. Thierry Gloris, le scénariste, ne s’égare pas, et n’égare donc que très peu ses lecteurs, dans une sorte de saga qui mélange familles, amours, amourettes, hasards, guerre et horreur. Je dis « très peu », parce qu’i est vrai que cet album, cette intégrale, fait appel à l’intérêt de ceux qui le lisent, et que le foisonnement des destins demande une attention réelle…

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Marie Terray, la dessinatrice, ne cache pas quelques influences qui, mélangées, forment un style graphique non seulement efficace, mais d’une beauté formelle évidente. Gibrat et Juillard me semblent être en bonne place dans son panthéon artistique ! Son sens de la couleur, créant des séquences très unitaires au long de cette intégrale, donc de ces quatre albums réunis, est superbe. Il y a, chez cette dessinatrice, une puissance narrative à la fois précise, et douce ou horrible quand le récit le demande.

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Dans ce récit, les auteurs nous invitent à suivre les pas de Louis, étudiant Alsacien, entre 1941 et 1943. Un étudiant qui prend la vie comme elle vient, s’amuse, est amoureux… Un jeune homme que le destin va enchaîner à une guerre à laquelle il ne peut que se soumettre. Dans sa famille, ce destin a déjà fait bien des ravages… Un frère mort… Le père ayant perdu un bras dans les tranchées d’une guerre précédente… Louis est un Alsacien qui, qu’il le veuille ou non, appartient à une Histoire qui a fait de cette région un enjeu économique sans doute, et de ses habitants de la chair à canons, des canons tantôt français, tantôt allemands. Et Louis, malmené par cette réalité historique, va changer de nom, va devoir devenir Ludwig… Et devenir Waffen SS, et partir en Russie, et y vivre les quotidiens amusements de la grande faucheuse !

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La guerre est un des personnages centraux de ce livre, bien entendu… Mais elle accompagne, et met parfois en évidence, bien d’autres personnages. Ce n’est pas un récit « choral », c’est un récit dans lequel rien n’est tu des horreurs ressenties par chacune et chacun, de l’Alsace aux plaines russes, d’un hôpital pour « héros nazis » à l’immense saloperie d’Auschwitz… C’est un récit qui met côte à côte bien des destinées, qui montre des personnages qui doutent, des personnages lâches, d’autres en espoir d’héroïsme, d’autres encore faisant de l’amour une priorité, Des destinées qui croisent celle de Louis-Ludwig, changeant encore de nom pour entrer dans la résistance, et s’y appeler Albert Berthier… Et la fin de cet album ne nous dit rien de ce que ce personnage axial va devenir… Les auteurs n’ont peut-être pas eu envie de raconter ce que fut aussi, pour ces « malgré nous », l’horreur et l’aveuglement d’une paix aux répugnantes injustices…

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Cet album est passionnant… Il est passionné, aussi, et nous parle de mille et une passions humaines écrasées par les déraisons d’un monde à la poursuite de sa propre destruction, notre monde sans doute… J’aurais aimé une suite, probablement… Mais, tout compte fait, cette fin qui ose, enfin, espérer la liberté, est parfaitement adaptée… S’il me fallait trouver un bémol, ce serait, dans le premier chapitre surtout, quelques fautes d’orthographe. Mais finalement, elles ne m’ont pas empêché d’aimer pleinement cette histoire qui ne peut, de nos jours, qu’éveiller des échos amers… Donc importants !

Jacques et Josiane Schraûwen

Malgré Nous – Intégrale (dessin et couleur : Marie Terray – scénario : Thierry Gloris – éditeur : Quadrants – 2025 – 200 pages)

Manger – quatre couleurs pour parler des troubles du comportement alimentaire

Manger – quatre couleurs pour parler des troubles du comportement alimentaire

En bande dessinée comme en littérature, il faut oser quitter les sentiers battus, et c’est bien le cas avec cette bd signée par Eléonore Marchal, et qui a reçu le prix « l’Espiègle » de la première œuvre en bande dessinée, prix décerné par la Fédération Wallonie Bruxelles.

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Dès la première page, Eléonore Marchal nous dit qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie, mais d’un récit inspiré par sa propre existence. On y suit le trajet de Miss, en bute aux troubles du comportement alimentaire, anorexie, boulimie… Miss, qui se sait n’être pas assez mince pour être heureuse, dans un monde d’apparences, le nôtre.

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Mais Miss veut aussi devenir créatrice de couleurs. Ce livre, ainsi, se partage en chapitres, chacun dominé par une couleur. Ce qui en fait une œuvre extrêmement artistique… Dans ses références par exemple, à Matisse entre autres, dont une danse passe d’une tonalité à une autre, d’une déformation à une autre, au fil des pages, en accompagnement symbolique, en quelque sorte, du trajet humain de l’héroïne.

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C’est un livre qui se nourrit à la fois de réalité, de rêveries, de symbolismes pluriels, un livre qui se balade entre réalité et sensation, un livre qui utilise l’onirisme pour mieux raconter ce qu’est l’émotion du corps, un livre hors des normes de la narration et qui, de ce fait, revêt une forme unique et follement séduisante. Et les dérèglements qui y sont décrits le sont par un biais qui évite toute lourdeur, tout côté didactique trop pesant. C’est un livre qui se feuillette en se laissant envahir par ses mouvances de couleurs… Mais ce livre est sérieux, également, et nous montre le déroulé d’une existence, et de tous les a-priori détruisant la richesse des différences.

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Avec ces deux phrases, que je veux épingler : « Pourquoi préfère-t-on quand tous les corps des brins d’herbe sont coupés à la même taille ? », et « Pourquoi as-tu décidé de mincir ? Tu étais bien AUSSI avant. » Et puis, il y a ces cinq dernières pages, jaunes, dans lesquelles les brins d’herbe sont libres, vivants, et beaux… C’est un livre qui surprend, avec talent !

Jacques et Josiane Schraûwen

Manger (autrice : Eleonore Marchal- éditeur : Cambourakis – 260 pages.