Mémoires de Marie-Antoinette : 1- Versailles

Mémoires de Marie-Antoinette : 1- Versailles

Du fond de sa geôle, la Reine de France se penche sur son passé et nous livre, de souvenance et dépit, une image contrastée de ce que fut son destin.

 

     Marie Antoinette©Glénat

 

On est loin, ici, fort heureusement d’ailleurs, de « Les nouvelles aventures du Petit Prince »… Et même si ce livre s’attarde sur un personnage qui appartient totalement à l’Histoire de France, comme l’était à sa manière le héros de Saint-Exupéry, Le style en est essentiellement fait de fidélité. Fidélité à une époque, fidélité à une ambiance, fidélité à la grande Histoire, fidélité à des personnages qui furent réels et qui appartiennent à l’imaginaire collectif.

Marie-Antoinette, dans ce premier volume, se penche sur ce qu’elle fut, sur la jeune fille jetée en pâture à des nécessités politiques qui la dépassaient, en une époque où écrivains et penseurs entrouvraient déjà des portes menant à d’inéluctables révolutions.

Marie-Antoinette se raconte, tout au long d’un journal intime où elle ne cache rien de ses frivolités, des rapports parfois ambigus qu’elle entretenait avec le roi, son époux, avec la cour, avec des proches pour lesquels ses sentiments dépassaient la simple amitié.

 

 Marie Antoinette©Glénat

 

Noël Simsolo, artiste multiforme, écrivain, comédien, metteur en scène, et donc scénariste de bande dessinée, n’a pas voulu d’un livre manichéen. Tout en respectant la trame historique et politique de l’époque dans laquelle il se plonge et nous plonge à sa suite, il trace un portrait en demi-teinte d’une femme plus que d’une reine, d’un être perdu dans une Histoire majuscule alors qu’elle rêvait d’histoires quotidiennes. Plus qu’un livre historique comme il y en a tant, Simsolo construit ici un livre qui s’intéresse à l’humain, dans une époque qui annonçait déjà quelques déshumanisations à venir. Marie-Antoinette est vivante, avec ses défauts, et ses confidences, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, nous permettant de comprendre, de l’intérieur, ce qu’était la vie à la cour de Versailles, sur ce qu’étaient les obligations des rois, des reines et des courtisans. Ces confidences, imaginées certes, mais nourries, incontestablement, d’un travail de recherche important, nous dressent d’autres portraits, d’ailleurs, que celui de la reine en attente d’une mort inéluctable. Le Roi Louis XVI apparaît dans cet album infiniment moins falot que l’image qu’il a laissée dans les livres d’Histoire française. Il y a aussi le portrait des conseillers royaux, des amis et presque amants de la Reine… Et le portrait, aussi et surtout, d’une période dans laquelle les fastes de la cour, les guerres lointaines, la déliquescence des classes populaire et moyenne, étaient les signes précurseurs d’une révolte sans doute, d’une révolution peut-être…

 

 

 Marie Antoinette©Glénat

 

Le travail de la dessinatrice Isa Python est tout aussi pointilleux et respectueux de son sujet. Le souci qu’elle a de rendre compte des décors fabuleux de Versailles, de ceux des bals masqués dans lesquels la Reine pensait rester anonyme, l’approche qu’elle a de la présence physique de ses personnages, du Roi à la Reine, en passant par Louis XV ou Marie-Thérèse, la mère de Marie-Antoinette, cette approche, sans être d’un réalisme intransigeant, est d‘une tenue parfaite. Et le talent qu’elle a pour s’approcher du plus près des visages de ses personnages, de leurs expressions, sans pour autant les caricaturer, ce talent permet à ce livre de posséder un vrai rythme, une véritable musique dont la partition est à la fois graphique et littéraire, passant, symboliquement, de Beaumarchais à Gluck…

Il y a aussi dans ce « Versailles » une lumière qui réussit à rendre tangibles les détails des décors, alors même qu’ils ne sont parfois qu’esquissés. Sans la présence d’une coloriste extraordinaire, Scarlett, ce livre n’aurait certainement pas eu totalement la qualité qui est la sienne ici !

Vous l’aurez compris, on se trouve, avec « Marie-Antoinette » dans plus qu’un livre historique. Sans effets inutiles, c’est le tableau d’une certaine humanité que les auteurs partagent avec nous.

Une très belle réussite !

 

Jacques Schraûwen

Mémoires de Marie-Antoinette : 1- Versailles (dessin : Isa Python- scénario : Noël Simsolo – couleur : scarlett – éditeur : Glénat)

 

H.G. Wells en BD : La Machine à explorer le Temps

H.G. Wells en BD : La Machine à explorer le Temps

Les éditions Glénat aiment les séries thématiques, depuis longtemps déjà. Et c’est une réussite avec cette collection consacrée à l’adaptation de l’œuvre de H.G. Wells. Avec Mathieu Moreau,un jeune dessinateur, qui a répondu à nos questions…

 

Plusieurs albums de cette collection se retrouvent déjà sur les étals de votre libraire préféré. Et même si tous m’ont plu, chacun à sa manière, chacun ayant son propre style graphique, celui qui a le plus retenu mon attention, c’est l’adaptation de ce merveilleux livre de science-fiction qu’à commis Wells il y a bien longtemps,  » La Machine à explorer le temps « , un livre passionnant qui a influencé pendant des dizaines et des dizaines d’années toute la littérature sf et fantastique mondiale.

L’histoire, certes, est connue de tout le monde, et elle a été bien des fois adaptée au cinéma, avec plus ou moins de succès, de qualité ou de réussite: un scientifique, dans une Angleterre victorienne, a inventé une machine qui lui permet d’aller se promener dans les méandres du temps.

Il y a là l’illustration littéraire d’un des mythes essentiels de l’humanité : d’où sommes-nous nés et, surtout, vers quels horizons nous dirigent nos pas ? Connaître le passé permettra-t-il de rendre le futur plus souriant ?

Ainsi, au-delà du récit d’aventures imaginaires, c’est à des thèmes profondément humains et humanistes que Wells s’est attaché dans ce livre. Des thèmes qui ne perdent rien de leur force et de leur intérêt dans cette adaptation en bd, due aux talents conjugués de Dobbs, un scénariste qui sait découper une histoire pour la rendre sans cesse passionnante, et de Mathieu Moreau, un jeune dessinateur qui a aimé construire ses planches un peu à la façon des illustrations du dix-neuvième siècle, qui adore jouer dans ses pages avec la symétrie, et dont les couleurs accompagnent vraiment l’histoire racontée.

Dans le monde futur où le héros va se retrouver, la sécurité et l’aisance ont fait des ravages extrêmes dans l’âme humaine. La révolte, la nécessité de ne pas suivre des voies toutes tracées, tout cela n’est même pas interdit, mais simplement n’existe plus. Et même si le personnage central, d’abord et avant tout scientifique, se refuse à tout jugement, il ne peut que constater que l’intelligence humaine, à force de sécuritarisme, s’est suicidée… Et qu’aucune intelligence n’est possible dans un univers où il n’y a ni changement, ni même désir de changement !

Et à ce titre-là, force est de reconnaître que des ponts existent déjà entre les cauchemars de Wells et les réalités que notre société est en train de créer !…

 

Mathieu Moreau, le dessinateur

 

La bande dessinée se doit, me semble-t-il, de ne jamais oublier d’où elle vient, tout comme le héros de cette machine à explorer le temps… Et  j’aime que l’éclectisme dont se nourrit le neuvième art laisse la porte ouverte, aussi, à des récits charpentés classiquement, à des hommages, également, à ce qui a fait l’histoire de notre culture.

Et c’est bien le cas dans cette collection  » H.G. Wells  » qui nous replonge, avec qualité, dans des imaginaires qui, tout compte fait, n’ont strictement rien de désuet !

 

Jacques Schraûwen

H.G. Wells en BD : La Machine à explorer le Temps (scénario : Dobbs – dessin : Mathieu Moreau – éditeur : Glénat)

Médicis

Médicis

Une ville se raconte en racontant ceux qui l’ont faite éternelle… Grande Histoire et quotidiens sordides se mêlent dans cette série passionnante…

1. Cosme L’Ancien (scénario : Olivier Peru – dessin : Giovanni Lorusso – couleurs : Elodie Jacquemoire –

éditeur : Soleil)

Il est de ces lieux indissociables de certains noms. Tout le monde, ainsi, a entendu parler de la famille des Médicis, cette famille qui a marqué l’Histoire de l’Italie, de la royauté et, surtout, d’une ville absolument extraordinaire, Florence.

Olivier Peru, dans cette série, a décidé de nous faire découvrir, de l’intérieur, cette famille et la façon dont elle s’est mariée, pour l’éternité, à une cité d’art, de religion, de violence, de beauté.

Cosme l’Ancien n’est qu’un fils de banquier qui, l’esprit ouvert à tout ce que l’art peut apporter à l’homme, à l’humain, décide d’user de son argent pour embellir sa ville, pour la faire entrer dans une autre ère que celle d’un Moyen-Âge poussiéreux.

Ce premier tome nous emmène ainsi, dans une ambiance à la fois haute en couleurs et peuplée de complots, de haines et de jalousies, dans un quinzième siècle où les roturiers, enfin, pouvaient, par la seule puissance de leur intelligence (et de leur argent…), appartenir au monde du pouvoir. Ce volume initial nous fait le portrait d’un homme qui, déjà, n’appartient plus à l’obscurantisme d’un monde, d’une société, d’une civilisation en train de se modifier.

L’intelligence narrative de Olivier Peru est de choisir une voix  » off  » pour raconter l’Histoire et ses histoires… La voix de la ville, la voix de Florence, république se choisissant peu à peu, en la famille des Médicis, des princes pour la diriger.

Le dessin de Giovanni Lorusso, éclairé par les très belles couleurs et lumières d’Elodie Jacquemoire, est d’un réalisme tout en fidélité pour tout ce qui concerne les décors, réinventés ou encore existant de nos jours. D’un réalisme qui n’hésite pas, donc, à quelques prouesses graphiques du plus bel effet ! Il joue avec les perspectives, tandis que sa coloriste, elle, joue avec les clairs-obscurs, et le résultat en est un album  aussi intéressant à regarder qu’à lire !

2. Laurent Le Magnifique (scénario : Olivier Peru – dessin : Eduard Torrents – couleurs : Digikore Studios –

éditeur : Soleil)

Avec Laurent le Magnifique, la philosophie des Médicis se modifie du tout au tout. L’art l’intéresse toujours, certes, il veut toujours faire de sa ville un écrin de tout ce que la peinture, la sculpture et l’architecture peuvent apporter comme bonheur des yeux et des sens. Mais ce qui l’anime surtout, c’est un besoin pratiquement viscéral de s’imposer non plus comme le rejeton d’une famille de banquiers, mais comme un Prince, éclairé mais puissant et impitoyable. Un Prince, oui, dans une république… Un Prince qui ne peut que provoquer des jalousies aussi puissantes que son besoin d’être le maître !

Dans cet album, c’est toujours Florence qui parle, comme une femme amoureuse qui se souvient… Cependant, l’époque a changé, la ville s’est embellie, mais les nobles de souche, les grandes familles florentines, les petites royautés italiennes, l’omniprésente Eglise catholique, tout cela crée un univers bien loin encore des vraies merveilles de la Renaissance.

Ce deuxième volume est un volume beaucoup plus guerrier que le premier, avec quelques somptueuses scènes de bataille qui font penser aux immenses toiles exposées à Venise, ville ici présente, d’ailleurs, puisqu’elle accueillit pendant quelques années l’exil imposé à Laurent de Médicis avant qu’il ne devienne  » le Magnifique « .

Le dessin est moins fouillé, dans son ensemble, que dans le premier opus, mais il est tout aussi efficace, et ce n’est pas la moindre des qualités de cette série que d’être parvenu, ainsi, à garder une unité graphique, malgré le fait que deux dessinateurs différents se soient attelés à la tâche de donner vie à Florence et aux Médicis.

L’Histoire est un terreau fécond pour toute œuvre littéraire soucieuse de se plonger dans des passés qui, qu’on le veuille ou non, ont construit nos présents, les ont civilisés, grâce à l’art, mais aussi à la guerre, grâce aux noms que les manuels scolaires aiment à rappeler, mais grâce aussi à la foule des inconnus qui, de siècle en siècle, de dictature éclairée en tyrannie totale, ont accepté de se soumettre ou se sont révoltés, ont aimé ou haï.

En Bande Dessinée, raconter l’Histoire ne peut se faire, pour que le plaisir de la lecture soit au rendez-vous, qu’avec un sens très efficace de la construction narrative. Il faut que le lecteur découvre des réalités historiques qu’il ne connaissait pas, tout en se sentant en même temps en terrain plus ou moins reconnu.

Et sans augurer de ce que seront les albums suivants, croyez-moi, pour ces deux premiers volumes, la réussite est totalement au rendez-vous !

Amoureux de la grande histoire, amoureux des grandes aventures, amoureux de la bande dessinée, amoureux des arts, de Brunelleschi à Michel-Ange, vous ne pourrez qu’être séduits par ce qui est le début d’une fresque historique soucieuse de respect à son objet premier : la sublime ville de Florence !

 

Jacques Schraûwen