Nestor Burma : 13. Les Rats De Montsouris

Nestor Burma : 13. Les Rats De Montsouris

Un nouveau dessinateur pour cette série policière qui réussit l’amalgame parfait entre les livres de Léo Malet et le dessin, toujours d’après l’univers graphique de Jacques Tardi !

Nestor Burma 13 © Casterman

Léo Malet… Anarchiste, poète surréaliste, écrivain aux nombreux pseudonymes, artiste toujours atypique, toujours empreint d’une évidente révolte également, cet auteur est parvenu à faire du polar français sans être franchouillard, influencé par le roman de détectives à l’américaine mais avec une écriture poétique, rythmée, et avec des thèmes qui dépassent toujours l’anecdote.

Surréaliste, mais loin de toute école dirigée par quelque gourou littéraire que ce soit, Léo Malet a voulu, à sa manière, rendre hommage à ce qu’était, au dix-neuvième siècle, le style du « roman-feuilleton » qui fleurissait dans tous les journaux. Et ce en remettant en mémoire le très oublié Eugène Sue. Eugène Sue qui avait écrit « Les mystères de Paris », en osant raconter les aventures et les déboires du « petit peuple » de Paris, alors que la mode était, tout au contraire, à ne mettre en scène que la bonne société. Longtemps avant Zola, Sue a ainsi marqué l’Histoire de la littérature française. Tout comme Léo Malet a transformé le paysage de la littérature policière française avec ses « Nouveaux Mystères de Paris ».

Nestor Burma 13 © Casterman

Le personnage de Nestor Burma, au centre de ces nouveaux mystères de Paris, est devenu personnage de grand écran (avec malheureusement deux navets notoires), personnage de petit écran, aussi, avec 39 épisodes dans lesquels c’était Guy Marchand qui endossait la personnalité du détective de choc, un acteur que Léo Malet lui-même trouvait excellent dans ce rôle.

Et puis, depuis 1982, Nestor Burma est aussi un anti-héros du neuvième art, avec la rencontre de deux auteurs complets qui ne pouvaient que s’entendre : Léo Malet et Jacques Tardi. Quatre albums sont de la patte de Tardi, qui, ensuite, a laissé la place à Emmanuel Moynot, à d’autres dessinateurs encore, à François Ravard aujourd’hui. Une longue série bd, donc, avec une caractéristique essentielle d’album en album : la fidélité à l’univers très personnel de Malet et à celui, tout aussi singulier, de Tardi.

Nestor Burma 13 © Casterman

Dans ce treizième tome, qui se déroule en 1955, Nestor Burma se balade dans le quatorzième arrondissement de Paris. Il s’agit de chantage, de bijoux disparus, d’un gang de cambrioleurs de caves, « les rats de Montsouris ». Il y a Hélène, la secrétaire de Nestor, il y a aussi deux autres femmes, des resplendissantes rousses, il y a les souvenirs de la guerre, il y a un procureur qui avait la réputation de faire couper la tête à tous ceux qu’il poursuivait, il y a des cadavres, et les habituels coups sur la cafetière que Nestor prend dans chacune de ses enquêtes.

Le scénario d’Emmanuel Moynot est extrêmement bien construit, avec un véritable respect de l’esprit, voire même des mots, de Léo Malet. Le dessin de Ravard ne fait pas oublier celui de Tardi, surtout en ce qui concerne les décors, les rues de Paris, mais il est d’une très belle présence, et d’une vraie personnalité. Son graphisme, à l’instar de celui de ses prédécesseurs dans cette série, est fait d’un noir et blanc profond qui permet des contrastes qui participent pleinement à la narration. Et les couleurs de Philipe de la Fuente ne brisent rien de cette ambiance, bien au contraire, elles permettent même de plonger des séquences entières dans des rythmes très particuliers, très originaux.

Nestor Burma 13 © Casterman

Je l’ai dit plus haut : Léo Malet, dans sa longue existence, a été poète surréaliste. (Et je ne peux que vous conseiller d’essayer de retrouver la monographie qui lui a été consacrée chez « Les Cahiers du Silence ») Et dans cet album, cet aspect de l’art de Léo Malet se trouve à l’honneur, tout comme sa passion pour le surréalisme artistique. Pour l’art naïf aussi… Il y a un poème étrange, né d’une écriture automatique, qui occupe une place importante dans l’intrigue. On retrouve aussi la présence d’Anatole Jakovsky, qui fut critique d’art, et qui se révèle être un ami de Burma.

Ce qui est extraordinaire dans l’œuvre policière de Malet, c’est qu’il nous emmène dans des histoires extrêmement ancrées dans le réel, tout en y insérant ses propres convictions politiques et sociales, au sens le plus large de ces termes. Ce qui est assez unique aussi, c’est qu’il respecte le code habituel des romans policiers traditionnels, un code cher à Poe, déjà, à Christie et à bien d’autres, et qui concerne à tout expliquer dans les dernières pages, et qu’il le fait sans aucunement estomper la force de caractère de Nestor Burma.

Nestor Burma 13 © Casterman

Et c’est cette révolte larvée, ce côté désabusé mais avec une volonté de non jugement, qui est peut-être, dans cet album que je trouve très réussi à tous les niveaux, l’élément moteur de toute la narration, littéraire et graphique.

Ces cambrioleurs à la recherche de perles disparues, ce monde qui voit se côtoyer truands, pauvreté extrême et haute société, cet univers qui est profondément celui de Léo Malet, tout cela se retrouve sous la plume de Moynot et dans le dessin de Ravard.

Nestor Burma © Laffont

Oui, sans aucun doute, ce « Les Rats De Montsouris » est une très belle réussite ! Lisez-le, et, ensuite, plongez-vous dans tous les romans de Léo Malet ! Vous (re)découvrirez un des plus grands auteurs populaires du vingtième siècle !

Jacques Schraûwen

Nestor Burma : 13. Les Rats De Montsouris (dessin : François Ravard – adaptation scénaristique : Emmanuel Moynot – D’après le roman de Léo Malet et l’univers graphique de Jacques Tardi – couleurs : Philippe de la Fuente – éditeur : Casterman – 64 pages – 2020)

La Nuit Est Mon Royaume

La Nuit Est Mon Royaume

En cette semaine consacrée aux droits de la femme, voici un livre de Claire Fauvel, une autrice dont le regard se pose sur la jeunesse actuelle, sur ses attentes, ses rêves, ses désespérances aussi, au travers de deux amies passionnées par la musique.

La Nuit Est Mon Royaume © Rue de Sèvres

« La nuit pour moi, c’est un royaume, peuplé de princes et de fantômes… » En lisant ce livre, dans lequel la musique est un élément moteur, cette chanson de Daniel Guichard m’est revenue en mémoire. Et c’est vrai que les existences mêlées des deux héroïnes se nourrissent des mille possibles de la nuit et de ses silences vibrants !

Tout commence dans une banlieue, que Claire Fauvel nous décrit sans éviter les clichés. Dans une école arrive Alice, une nouvelle élève, dont les codes vestimentaires ne correspondent pas vraiment à ceux en vigueur dans ce quartier. Agressée, elle va être protégée par une des meneuses, Nawel. Et ces deux filles, que tout semble séparer, vont se découvrir une passion commune : la musique. Avec l’envie folle d’en faire l’élément essentiel de leur existence. Leur amitié va, ainsi, devenir un chemin vers la création, vers la passion partagée, vers une « vie entière ».

La Nuit Est Mon Royaume © Rue de Sèvres
Claire Fauvel : la trame du récit

Et c’est à partir de là que les clichés disparaissent au profit d’un récit qui nous parle d’aujourd’hui, qui nous parle de la jeunesse et de ses voies de liberté ancrées au quotidien de nos habitudes : les réseaux sociaux, les « concours », la musique et ses rythmes, le hasard des rencontres, le besoin de réussite sans se trahir.

Ce livre devient celui d’une quête. De deux quêtes, plutôt, celle de Nawel, d’une part, celle d’Alice, d’autre part. Deux quêtes d’abord intimement emmêlées, ensuite se faisant différentes. Mais les différences qui sont les leurs et qui leur sont sources d’incompréhensions, voire de jalousies plurielles, ces différences ne vont pas réussir à briser ce sentiment qui les unit, celui d’une amitié qui ose tout dire, qui ose tout oser. Alice va choisir le chemin de l’amour partage, Nawel va se perdre dans une aventure amoureuse faite de trahison et de mensonge.

Ce livre est aussi un livre qui nous parle de famille, au sens large du terme. Celle d’Alice, tolérante et un peu à côté des contingences matérielles de l’habitude. Celle de Nawel, d’origine algérienne, qui refuse les choix de cette jeune femme qui refuse de correspondre à des codes, ethniques, religieux, humains simplement, qu’elle n’a pas choisis elle-même. Une famille, pour Nawel, synonyme de rupture, mais une famille qui va aussi, au feu des retrouvailles, l’aider à revivre, à vivre plutôt qu’à survivre. Parce que si l’ennui au jour le jour est le moteur premier des aspirations de Nawel, c’est la famille qui lui permettra, par la révolte d’abord, par les retrouvailles ensuite, de libérer ses besoins de création.

La Nuit Est Mon Royaume © Rue de Sèvres
Claire Fauvel : l’ennui, la famille…

On pourrait croire, après quelques pages, qu’on va simplement découvrir deux destins de femmes, de jeunes femmes, en suivant leurs réussites et leurs échecs. Mais cette bande dessinée est bien plus que cela. Je parlais, en introduction, de Daniel Guichard. Un autre chanteur s’est rappelé à ma mémoire, aussi, au fil des pages de cet album aux couleurs qui offrent à la nuit des lumières envoûtantes : Gilbert Bécaud. Lui qui, dans « Désirée » décrivait une jeune femme habitée par la musique et disait d’elle : « tu as le spleen de ta génération ». Et c’est bien de spleen, aussi, que nous parle ce livre, ce spleen baudelairien qui pourrait déboucher sur le gouffre, mais qui, aussi, peut révéler des nécessités totales de création. L’art, ici, est un rempart contre la folie et le désespoir, il est une résistance à la mort…

La Nuit Est Mon Royaume © Rue de Sèvres

Il n’y a pas de musique sans poésie quand on parle de chanson. Il n’y a sans doute pas d’existence non plus sans la poésie et ses rêves, donc ses attentes, ses espérances, donc ses désespérances.

Et il n’y a pas de présent sans passé, comme le dit un des personnages secondaires qui a besoin de comprendre d’où il vient pour construire son avenir.

Le talent de Claire Fauvel réside dans la façon dont elle construit ses livres, en faisant du passé, le sien, le nôtre, des constructions narratives qui rendent ses récits intemporels, capables d’intéresser toutes les générations.

Claire Fauvel : le passé

Il est aussi celui d’une dessinatrice d’aujourd’hui, dont le style est véritablement personnel, ne devant rien aux modes de quelques « intellos » qui croient réinventer le neuvième art dans les salons branchés… Claire Fauvel dessine le mouvement, Claire Fauvel raconte la féminité et ses questionnements, Claie Fauvel a un incontestable talent d’écriture, Claire Fauvel a un sens de la couleur qui la rend presque « expressionniste ». Claire Fauvel nous montre ici que toutes les promesses de son livre précédent, « La guerre de Catherine », sont déjà réalisées ! Un très bon livre, et qui dépasse, et de loin, la seule description anecdotique de deux jeunes femmes !

Jacques Schraûwen

La Nuit Est Mon Royaume (autrice : Claire Fauvel – éditeur : Rue De Sèvres – 150 pages – parution : février 2020)

La Nuit Est Mon Royaume © Rue de Sèvres
Nez De Cuir : le masque de la vie, le masque de la mort

Nez De Cuir : le masque de la vie, le masque de la mort

Et une interview de JEAN DUFAUX

Jean de La Varende est un auteur qu’on ne lit plus guère de nos jours. Cette adaptation en bande dessinée d’un de ses meilleurs romans prouve, cependant, toute la connotation universelle de cet auteur à redécouvrir !

https://www.youtube.com/watch?v=ZCiB5O9Sbrk

© Fururopolis

Résumer la carrière de Jean Dufaux, scénariste à la fois éclectique et terriblement prolixe, cela tient du pari impossible à gagner ! Tous les domaines de l’imaginaire et du vécu, sans cesse mêlés, ont trouvé grâce à ses yeux et ont pris vie sous sa plume. Amoureux des grandes sagas telles que « la complainte des landes perdues », il a toujours aimé aussi varier les plaisirs, ceux de l’auteur qu’il est, ceux de ses lecteurs aussi, et surtout peut-être ! Ce fut le cas, par exemple, avec « Le chien de Dieu », inspiré du personnage essentiel de la littérature qu’est Louis-Ferdinand Céline. C’est le cas, aujourd’hui, avec cette adaptation originale et respectueuse d’un des grands textes de la littérature française.

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : Jean de La Varende et la liberté

« Liberté et respect… » : ce ne sont pas, pour Jean Dufaux, rien que des mots ! Je pense même que ces deux sentiments sont une des grandes constantes de son œuvre. Une œuvre qui se veut fidèle à l’essentiel de la liberté : être un créateur sans d’autres chaînes que celles de l’amitié et/ou de la passion. Et c’est sans doute pourquoi ses goûts l’ont souvent porté à choisir dans l’univers de la littérature ses thèmes, ses constructions narratives, ses imaginaires. Et le personnage de Nez de Cuir, militaire revenu des guerres napoléoniennes vivant mais défiguré, est un de ces anti-héros que Dufaux a toujours aimé « raconter ». Personnage littéraire, certes, mais dont on retrouve la stature à chaque époque de l’Histoire. Gueule cassée avant que cette expression existe, le comte Roger de Tinchebraye se révèle, derrière son masque, d’un cynisme brutal, mais également d’un désir d’amour assouvi dans les bras de celles qu’attire son anonymat masqué.

Il est, dans l’œuvre de jean Dufaux, un jalon de plus qui prouve que la littérature, en bande dessinée, peut être une source d’écriture passionnante, passionnée, voire même passionnelle !

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : la littérature comme source d’écriture

Cette histoire, très littéraire dans le rendu qu’en fait Jean Dufaux, par ailleurs dialoguiste d’une belle richesse de langage et d’expression, cette histoire nous parle de la différence, de la beauté et du charme, de l’attirance sensuelle et de l’amour platonique, du désir et de ses assouvissements. Elle se fait ainsi une digression à plusieurs voix sur le sens de la vie, de départ en retour, de honte assumée en besoin toujours inassouvi.

Ce livre est également une réflexion qui n’a rien de « léger » sur le masque, apparent ou non, imposé ou voulu… Cela me fait penser à un spectacle que j’ai vu, il y a bien longtemps, d’Avron et Evrard, un spectacle axé sur le masque et ce qu’il peut imposer à celui ou à celle qui en porte un !

Ce livre, enfin, s’inscrit entièrement dans une thématique chère à Dufaux : celle de la mort comme décor obligatoire de tout acte vivant !

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : les masques
Jean Dufaux : l’omniprésence de la mort

A partir d’un scénario presque intimiste, romanesque et romantique en tout cas, à partir d’un récit qui couvre plusieurs années et se construit à partir du temps qui, inexorable, passe et rouille le réel et les sentiments, il fallait que le dessinateur s’immerge, lui aussi, totalement dans cet univers qui pourrait paraître désuet et qui devient universel par la grâce du graphisme comme du texte.

Jacques Terpant est d’un réalisme qu’on pourrait qualifier de classique. Et c’est bien cela qu’il fallait pour rendre compte, sans faux-fuyant, sans effets spéciaux inutiles, de toute l’ambiance qui sous-tend ce récit. Son dessin peut être statique, ou extrêmement mouvementé quand c’est nécessaire. Son dessin rend compte, de bout en bout, de tous les décors qui font de l’existence de Nez de cuir ce qu’elle est : intérieurs, nature… Et sa couleur exprime, elle aussi, les changements de saison, les heures qui s’enfuient… Elle crée une lumière qui réinvente la profondeur de champ et en fait un outil de narration primordial.

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : Jacques Terpant, le dessinateur

Pour adapter un roman, que ce soit au cinéma ou au sein du neuvième art, et pour que cette adaptation soit réussie, il n’y a qu’un secret, je pense : le talent de ceux qui décident de se lancer dans une telle aventure ! C’est pour cela, probablement, qu’i y a tellement peu d’adaptations réussies ! C’est pour cela aussi que je vous invite, ardemment, à vous plonger dans cet album qui, lui, respectueux de l’œuvre originelle, parvient cependant à s’en détacher pour en faire une vraie bd actuelle !

Un livre à découvrir, à faire découvrir… A commander chez votre libraire préféré !

Jacques Schraûwen

Nez de Cuir (dessin : Jacques Terpant – scénario : Jean Dufaux – éditeur : Futuropolis – 62 pages – date de parution : août 2019)

Nez de Cuir © Futuropolis