On Baise ?

On Baise ?

Journal au jour le jour d’un « premier » confinement, images toujours d’actualité !

Nous subissons, toutes et tous, les mesures sanitaires qui nous sont imposées. Avec obéissance ou colère, révolte ou résignation, analyse personnelle des discours officiels ou foi avouée en leurs certitudes. Avec aussi, heureusement, la possibilité d’en sourire.

Et c’est bien de sourires quotidiens qu’il s’agit avec ce livre de Catherine Beaunez.

On Baise ? © La Folle du logis

Des strips rapides, en quelques dessins, qui nous montrent comment une femme française comme toutes les femmes vit le confinement, ses obligations, ses trajets interdits, ses rêves éteints, ses solitudes assumées ou pas.

Il en résulte, graphiquement, des tas de petites tranches de vie qui semblent presque dessinées, comme pour graver une mémoire immédiate dans un déroulement du temps totalement dérèglé…

Catherine Beaunez nous parle ainsi de tout ce qui a fait l’existence, il y a un an, de tout ce qui, aujourd’hui encore, aujourd’hui plus, même, encadre les heures et les minutes de nos vies.

On Baise ? © La Folle du logis

Ce qui sous-tend ce livre est l’opposition entre la peur et le désir de vivre, entre la mort et le désir amoureux, entre la solitude et le besoin de rencontres, entre l’enfermement volontaire et la sensation d’une guerre invisible.

Avec, de ci de là, aux côtés de quelques sourires nerveux ou doux, jaunes ou éclatants, des réflexions très personnelles, au travers desquelles chacun peut se reconnaître peu ou prou. Comme celui-ci : « Ca fait un moment que je le suis, confinée… Et de mon plein gré en plus. Des années que je me laisse contrôler… repérer, cadrer, surveiller, traquer. Alors, confinés un peu plus, un peu moins. Heureusement, chaque matin, à 5h, un oiseau me rappelle que je suis libre. » !

On Baise ? © La Folle du logis

Mais l’humour reste le fil conducteur de toutes les réalités « normales » que nous raconte Catherine Beaunez dans ce qui est, en quelque sorte, une chronique sans apprêts de huit semaines de confinement. De premier confinement… Comme ce besoin que son héroïne a de s’habiller « comme il faut », chaque jour, pour, à sa fenêtre, applaudir le personnel soignant…

Il n’y a aucun jugement dans ce livre… Mais une sorte d’introspection au travers de gestes tout simplement humains, sans vraiment d’importance, donc essentiels.

On Baise ? © La Folle du logis

Pas de jugement, non, ce qui n’empêche pas l’auteure de lancer quelques piques contre une espèce de pouvoir absolu en place… Avec, en point d’orgue, une planche au travers de laquelle bien des lecteurs se reconnaîtront, et qui dit : « Et maintenant… je déconfine mes pieds, mes genoux, mon nez, mes seins, mon visage. Et mes factures aussi, faut que je les déconfine. » !

En résumé, un livre qui est loin, malheureusement, d’être daté ! Fait, comme je le disais, dans une sorte d’urgence souriante. Mais lucide, aussi… On peut, bien sûr, ne pas partager tous les sentiments, toutes les idées, toutes les convictions de l’auteure qui, tout compte fait, ne se révolte jamais vraiment, mais on ne peut, cependant, qu’apprécier ces tranches de vie qui, toutes, plus ou moins, nous ressemblent, forcément !…

Jacques Schraûwen

On Baise ? (auteure : Catherine Beaunez – éditeur : la folle du logis -63 pages – 2020) Et pour se fournir ce livre : http://catherinebeaunez.net/

Niala

Niala

Erotisme sans tabou pour une bd souriante et iconoclaste

Des censeurs bien-pensants ont demandé l’interdiction de ce livre, l’accusant de racisme et de sexisme, créant une pétition signée par quelques milliers de demeurés qui n’en avaient bien évidemment pas lu une seule page. Glénat, l’éditeur, ne s’en est pas laissé compter, et voici que ce livre est en librairie !

Niala © Glénat

N’était-il pas temps que le mythe de Tarzan, l’homme-singe, le seigneur de la jungle, soit battu en brèche, après avoir été ridiculisé par Picha et Gotlib, entre autres ? C’est désormais chose faite avec Niala, l’esprit de la forêt, une femme élevée par les bonobos et appliquant à merveille leurs techniques pour éviter les différends !

Niala, donc, de manière évidente, n’a rien de raciste ni de sexiste, loin s’en faut ! Et elle s’inscrit, en outre, dans une certaine tradition de la bd.

Niala © Glénat

Les années 70 et 80 ont été, pour la bande dessinée, riches en audaces de toutes sortes. Quand je parle d’audaces, je veux dire de manières différentes de faire de la bande dessinée, de quitter le monde bien sage des « petits mickeys » et de la tout aussi sage « ligne claire » pour s’aventurer sur de nouvelles routes, tant au niveau des scénarios que du dessin.

Ce fut l’époque du magazine « À Suivre », de l’avènement d’Hugo Pratt, de quelques anti-héros tous-publics comme Martin Milan, des pastiches provocateurs de Pilote et de Gotlib, également.

Ce fut, en même temps, l’arrivée sur le marché du neuvième art de l’érotisme, voire même de la pornographie. Avec Manara, avec Levis, avec Pichard et son sulfureux et sublime « Marie-Gabrielle de Saint-Eutrope ».

L’érotisme hard s’est ainsi d’abord conjugué dans un mode sérieux… Mais, très vite, l’humour a pris sa place dans cette bd interdite aux moins de 18 ans, avec, entre autres, le mal dessiné mais jouissif « Titi fricoteur »… Avec les gags en une planche de Dany, avec les « Petites femmes » de Seron également.

Niala © Glénat

Eh bien, avec Niala, on en revient à ce genre de bande dessinée… Une bd sans complexe, sans tabou, sans pudeur, et terriblement souriante.

Dans la jungle, terrible jungle, la vie de la tribu des hommes-totems est rythmée par un rituel immuable, celui de la longue nuit.

Les jeunes hommes se doivent de passer la nuit loin de leur village et de découvrir, au long de cet éloignement périlleux, ce qu’est leur animal-totem. Un rite initiatique propre à toutes les civilisations, et qui marque le passage entre l’adolescence et le monde adulte.

Mais voilà, dans cette jungle, ce que les jeunes guerriers trouvent, c’est l’esprit de la forêt, la belle et dénudée Niala, qui leur fait découvrir, certes, leur animal totem, mais, en même temps, le respect de celui-ci pour tous les symboles amoureux qu’il peut revêtir ! Et, surtout, qui les fait passer à l’âge adulte de façon très charnelle !

Et ce sont les membres de cette tribu qui vont rythmer les quelque sept histoires contenues dans cet album.

Des histoires dans lesquelles la bonne morale perd bien des plumes, puisqu’une chorale de religieuses apprend, avec Niala, que la voix juste est celle qui vient de la chair… Puisqu’un prêtre pour le moins intégriste va découvrir, grâce toujours à cette femme esprit de la forêt, le plaisir, et, en même temps, son homosexualité… Puisqu’un couple de scientifiques fiancés mais très coincés vont se décoincer au contact des bonobos et des souvenirs de Niala, et comprendre qu’il y a des objets qui peuvent apporter bien du plaisir… Puisqu’un imitateur de Tarzan va comprendre qu’il y a mieux à faire que de devenir maître de la nature tout en s’initiant, toujours avec Niala, aux feux des plaisirs solitaires…

Niala © Glénat

Ce livre n’est pas, soyons honnête, un chef-d’œuvre du neuvième art. Mais dans le genre, il est réussi et parvient même, n’en déplaise aux censeurs amateurs (femmes, hommes, noir(e)s ou blanc(he)s), à avoir un certain discours libertaire et, ma foi, féministe… Les hommes, en effet, n’y ont pas vraiment le beau rôle, ni en pouvoir, ni en intelligence ! Et les « Blancs » y sont largement inférieurs aux « Noirs »…

Le scénario de JC Deveney est vif, entraînant, avec quelques jeux de mots bien venus, et laissant la place au plaisir des yeux. Au plaisir du dessin de Christian Rossi qui, loin de son côté réaliste « classique », s’est indubitablement amusé à raconter cette histoire à l’érotisme libéré et libertin !

Il faut souligner aussi le travail des coloristes, Elise Follin et Ariane Borra, qui évitent toute vulgarité propre, souvent, aux bd érotico-pornographiques sans âme…

Niala, ce n’est pas un chef d’œuvre, mais ce n’est pas non plus un album sans âme !

C’est un album qui nous parle de désir, et qui se lit avec plaisir !

Avec quelques phrases, ici et là, qui ne manquent pas de créer quelques réflexions…

Extraits choisis : « Ca se saurait si démocratie et plaisir allaient de pair… » – « Parfois, il faut traverser l’enfer vert pour trouver son jardin d’Eden. » – « Le désir n’est pas quantifiable. Ce n’est pas une eau qu’on épuise, mais une source qu’il faut laisser jaillir sans fin. ».

Niala © Glénat

Et comme à toute fable il faut une morale, fût-elle « hard », je vous propose cette citation qui termine l’album : « Le désir est une jungle affolante, le désir est une jungle qu’on ne veut plus quitter ».

Ne boudons pas le plaisir simple de passer un bon moment avec une bd quelque peu affriolante ! Et oublions tous les pisse-froid qui nous entourent en nous plongeant dans les aventures de Niala, héritière de la mythique Jungla du dessinateur Fenzo, en 1968, année de liberté et de libertines créations !

L’érotisme, en bd comme ailleurs, c’est aussi une liberté essentielle !…

Jacques Schraûwen

Niala (dessinateur : Christian Rossi – scénario : JC Deveney – coloristes : Elise Follin et Ariane Borra – éditeur : Glénat – mars 2021 – 72 pages)

La Petite Mort 1.5

La Petite Mort 1.5

Et si la Mort vivait en famille, comme tout le monde !

Il y a le père, la mère, la grand-mère, et le fils.

Ils vivent dans une maison presque banale, s’il n’y avait son jardin dans lequel viennent se pendre régulièrement des passants en mal de suicide.

Ils ont une existence presque normale, s’ils ne formaient pas ensemble la famille de la Mort !

La Petite Mort 1.5 © Delcourt

Le fils, qu’on appelle donc « La petite mort », va à l’école comme tous les enfants. Il y a trouvé un ami, Ludo, un ami fidèle, un de ces êtres avec qui c’est à la vie à la mort, comme on dit.

L’autre ami qu’il a, c’est un chat, Sephi.

Il faut dire qu’avoir une vie sociale n’a rien d’évident lorsqu’on a une tête de squelette, tout comme ses parents.

Il en va de même pour les ambitions, les rêves d’avenir. La Petite mort deviendra, quand il sera grand, « faucheur », à son tour, comme son père. Faucheur de vie, faucheur d’espérances.

Et cela, la Petite mort ne le veut pas.

La Petite Mort 1.5 © Delcourt

Son désir avoué et peu avouable, c’est de devenir fleuriste. C’est de meubler de couleurs et de sourires le noir de ses vêtements et la grisaille des jours et des années.

Ce livre, donc, nous raconte l’existence de cet être étrange qui nous ressemble tellement et qui, pourtant, ne veut, par obligation, que notre fin. Petite mort deviendra grand, il n’y a pas d’échappatoire.

Mais Petite mort rêve, encore, toujours…

Cyniquement, certes. Mais avec un regard sans concessions sur le monde dans lequel il vit. Même si ce verbe, vivre, n’a, tout compte fait, pas vraiment de sens pour lui …

La Petite Mort 1.5 © Delcourt

Ce livre nous montre la Petite mort de jour en jour, de semaine en semaine, en famille, à l’école, avec Ludo. Il nous montre aussi ses travaux scolaires, ses carnets intimes dans lesquels il se dessine telle qu’il est et telle qu’il voudrait être. C’est parfois gore, c’est presque toujours attendrissant.

Mais voilà, même pour le futur « faucheur », l’existence est faite aussi de peines, de larmes, d’horreurs à assumer.

Ludo, son ami, cet humain normal avec qui il se sent en osmose, ce garçon heureux est atteint de leucémie. Et c’est à la petite mort qu’incombera le devoir de faucher cette existence. Ce qui donne l’occasion à Davy Mourier d’une page dans laquelle l’humour laisse totalement la place à l’émotion.

Alors, oui, c’est un livre d’humour. D’humour noir… Le dessin de Davy Mourier en est simple, expressif en même temps, usant essentiellement de noir et de blanc avec, par ci par là, des pages entières en couleurs, les pages qui, en fait, nous font entrer quelque peu dans les attentes et les espérances du personnage principal.

C’est un livre qui raconte une histoire, nourrie d’un imaginaire à la fois collectif et très individuel. On pourrait penser, bien évidemment, à « Pierre Tombal », de Marc Hardy. Mais si l’un et l’autre de ces auteurs prennent comme figure de proue une mort faucheuse de vies, ils le font très différemment. Et chacun avec un vrai talent… Tous publics pour Hardy, plus iconoclaste et plus adulte, sans doute, pour Mourier.

En une période où la mort, en chiffres invérifiables parce qu’officiels, occupe nos écrans, nos journaux, nos quotidiens, il est salutaire de la remettre dans la seule perspective humaine qu’elle peut accepter :

La Petite Mort 1.5 © Delcourt

la vie ! La mort est la seule compagne fidèle de l’existence, que nous le voulions ou non, elle est inéluctable.

En rire ou en sourire appartient dès lors à une thérapie salutaire et essentielle : faire de la ronde de nos heures des plaisirs à partager !

Et c’est pour cela, aussi, que je partage avec vous, ici, le plaisir que j’ai pris à lire ce petit album !

Jacques Schraûwen

La Petite Mort 1.5 (auteur : Davy Mourier – éditeur : Delcourt – 96 pages – novembre 2020)