Pierre Tombal et le Covid

Pierre Tombal et le Covid

Des dessins au jour le jour, pendant ce qu’on peut appeler le premier confinement et son déconfinement. Le regard d’un artiste au gré de ses convictions, mais avec humour, toujours, même très noir !

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal © BlackWhite

J’ai déjà rencontré quelques fois Marc Hardy. Avec lui, on a parlé de son métier, bien évidemment, de « Pierre Tombal », une série populaire malgré le fond grave, finalement, de son propos. On a parlé de sa vie, des souffrances qui furent siennes au fil des années, de son expo dans laquelle j’ai découvert son talent réaliste autour de Bob Morane, on a parlé de René Hausman, de la rencontre avec ses lecteurs, essence même de son métier me disait-il. On a parlé de l’importance du mot « populaire » dans l’histoire du neuvième art, dans sa propre histoire de créateur aussi.

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal © BlackWhite

Le connaissant, connaissant un petit peu des épreuves qu’il a vécues, il était normal qu’il se sente extrêmement concerné par le coronavirus et ses gestions de jour en jour.

Le résultat de ce « travail » d’observateur, de « sociologue décalé », le voici donc réuni en un album de quelque 128 pages.

Un album étonnant, à bien des points de vue.

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal © BlackWhite

Un album engagé, en tout cas, aux côtés des experts de tout poil qui influent depuis des mois sur le quotidien des Belges.

Disons-le tout de suite, je suis loin d’être en accord avec toutes les convictions de Marc Hardy et tous les appels qu’il fait, de page en page, pour que se respectent des mesures qu’il considère essentielles. Mais cette différence de vue est normale, naturelle, souhaitable même. Je ne veux pas, et lui non plus, j’en suis certain, vivre dans un monde où tout le monde aurait le même regard, où tout le monde devrait, finalement, avoir le même vécu.

Et ce qui est vraiment étonnant, dans ce livre, c’est l’aspect presque schizophrénique qu’il revêt.

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal © BlackWhite

D’un côté, il y a les dessins, à l’humour sombre, des dessins souvent politiquement incorrects, des dessins qui parviennent à mêler à l’horreur de la mort les sourires d’un désespoir teinté d’érotisme. Des dessins souvent rapides, comme créés dans l’urgence, pour que lui d’abord, ses lecteurs ensuite, n’oublient jamais qu’ils sont humains, et que l’humanité est aussi affaire de plaisir, de désir, de rêves. Et de tristesses, comme cette page sur laquelle Marc Hardy nous parle, avec une belle poésie et une superbe retenue, du décès de sa maman.

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal © BlackWhite

Et puis, de l’autre côté, il y a les commentaires, souvent copiés tels quels des réactions eues sur facebook. Et là, on se trouve dans un autre regard, un regard totalement politiquement correct, un regard artiste dans lequel, de dessin en dessin, on sent s’installer chez Hardy une peur qui prend de plus en plus de place. Il y a des appels à la culpabilisation, même s’il s’en cache, des « autres », de ceux qui « ne respectent pas les ordres »… Mais, en même temps, il y a des remarques, ici et là, qui montrent que Marc Hardy, comme tout artiste, même touché au plus profond de lui-même, est un homme qui a besoin du doute pour exister, et créer. Il définit ainsi ses dessins comme étant « l’éphémère reflet d’une émotion ». Il se pose la question aussi de « la vie après la vie, et de la vie sans la vie »…

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal © BlackWhite

Au travers de ses positions, de ses dessins d’abord et avant tout, Marc Hardy s’intéresse, en s’interrogeant, au sens du mot liberté, à ce qui est vraiment essentiel pour l’être humain, l’écologie, l’économie ?… Il se pose la question, et nous la pose en même temps, de savoir ce que sont, aujourd’hui, pendant cette pandémie, les valeurs de la vie qu’il nous reste à revendiquer…

Je pense, honnêtement, que les commentaires dans ce livre sont quelque peu superflus. Certes, ils sont comme des têtes de chapitre. Mais la force de cet album, ce sont les dessins… Ce sont aussi, dans ces dessins, les pauses que Marc Hardy a faites, comme pour rappeler qu’au-delà de l’humour, il y a la sensation, l’érotisme grivois, une forme légère de poésie. Lolo et Sucette sont présentes, tout comme bien d’autres jeunes femmes accortes et très peu vêtues.

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal © BlackWhite

Créer n’est-il pas finalement, toujours, une façon d’exorciser le présent ?

Exorcisez-le en vous plongeant dans ce livre qui vient à son heure et qui est le miroir d’un artiste, tout compte fait, plus que d’une époque…

Jacques Schraûwen

Petites chroniques illustrées du temps du Covid selon Pierre Tombal (auteur : Marc Hardy – éditeur : Black and White – décembre 2020 – 128 pages)

Manara – Passion Femmes

Manara – Passion Femmes

320 pages uniquement consacrées à l’art de l’illustration chez Manara, et l’érotisme s’y multiplie à l’infini !

Manara © Glénat

Dire de Manara qu’il est amoureux de la femme, depuis toujours, c’est une évidence. Même si HP et d’autres de ses héros masculins (des peintres, des papes…) occupent une place importante dans son œuvre, ils semblent, le plus souvent, n’être là que pour permettre à quelques femmes de se dénuder peu ou prou.

Manara © Glénat

Les « filles de papier », les « pin-up » existent depuis bien longtemps. Et cet art, très particulier, des filles nues ou presque à « épingler au mur » a connu bien des Artistes importants. Des artistes qui ne se contentaient pas de dessiner des femmes en absence de vêtements mais qui, en un seul dessin, les mettaient en scène et racontaient ainsi une histoire, ou un début d’histoire que le spectateur, ensuite, pouvait terminer et prendre à sa charge.

Sans imaginaire, il n’y a pas de poésie possible. Sans poésie, il n’y a pas d’érotisme possible !

Manara © Glénat

A ce titre, Manara est un poète de la femme. De la femme peu sage, de la femme qui, même en semblant se soumettre, finit toujours par devenir maîtresse de son destin et du destin de ceux qui ont osé affronter à ses pouvoirs. Des affrontements dont, même vaincus, ces hommes sortent heureux.

Devant le talent classique, inspiré souvent par les peintres de la Renaissance italienne, on peut se demander si l’art de Milo Manara n’est pas daté. S’il ne manque pas d’originalité, de par un classicisme dans la forme, dans le mouvement et, surtout, dans ce que sont les canons de la beauté propres et chers à Manara.

Manara © Glénat

Pour l’avoir rencontré, pour l’avoir écouté parler de cet amour du passé qu’il revendique, pour l’avoir entendu définir l’érotisme comme une émanation philosophique essentielle de l’humanité, et pour avoir apprécié depuis bien des années la plupart de ses livres, recueils d’illustrations comme bandes dessinées, je peux affirmer que Manara réussit l’amalgame entre le passé et l’aujourd’hui, grâce à la femme, à la fois déesse et pénitente, prêtresse et inspiratrice, amoureuse et castatrice.

Pour Manara, la femme doit être belle. Pour être désirable, elle doit désirer. Et lui, pour la dessiner, il doit la désirer…

Manara © Glénat

C’est cela, le contenu de ce livre : un rapport étroit entre la création et l’inspiration, entre le plaisir de regarder, et celui d’offrir, de partager, le tout dans le non-politiquement-correct de l’érotisme. Même en nous montrant à voir des femmes entreprenantes, sexuellement présentes, assumant une forme d’érotisme qui aurait plu à Apollinaire, Aragon ou Breton, même en nous montrant des femmes profondément et visiblement libertines, Manara réussit à les magnifier. A en faire, à sa manière, le centre de gravité de sa création, de toute création, de tout humanisme. L’accuser de machisme, d’anti-féminisme, c’est ne rien comprendre ni à l’homme ni à l’artiste.

Dans ce livre, passionnant, passionné, passionnel, aucun mot. Rien que le dessin, la couleur, les mouvances, et les sublimes regards des femmes qui s’en disputent lascivement les pages.

Il y a quand-même huit mots. Huit titres de chapitres. Huit thématiques illustrées.

On commence par les icônes, femmes universellement reconnues. On continue avec les itinérantes, les muses, essentielles, nombreuses, et toutes en même temps dociles et indociles, comme le disait à sa manière Baudelaire. Et ensuite, il y a les naïades, l’eau étant le premier des symboles sexuels de toute analyse freudienne. Il y a les girls next door, ces improbables voisines qui feront toujours rêver les adolescents timides, comme les feront rêver plus intimement les ardentes et les stars.

Manara © Glénat

Le dernier chapitre nous parle ouvertement d’aujourd’hui, en nous montrant ce qu’il est de bon ton d’appeler de nos jours des héroïnes. J’ai un peu l’impression que, ce faisant, Manara a sacrifié aux modes d’un temps pandémique, mais le résultat se laisse admirer.

Toutes les bibliothèques, celles de la bande dessinée, de la poésie, du roman et de l’art, se doivent d’avoir un rayon consacré à l’érotisme. Toutes les bibliothèques, donc, doivent trouver sur leurs rayonnages un livre au moins de Milo Manara. Celui-ci, par exemple !

Jacques Schraûwen

Manara – Passion Femmes (éditeur : Glénat – 320 pages – novembre 2020)

Louis Le Hir

Louis Le Hir

Le décès d’un jeune dessinateur aux promesses infinies !

Il avait 34 ans. Il était illustrateur, bouquiniste, et auteur BD presque débutant.

Louis Le Hir © Mosquito

Pour lui rendre hommage, et le remercier de son talent, je vous propose de vous plonger dans un de ses rares albums…

Le Petit Poucet © Mosquito

Le Petit Poucet

(scénario : Jean-Louis Le Hir – dessin : Louis Le Hir – éditeur : Mosquito)

La bande dessinée come le roman plongent leurs inspirations, parfois, dans l’imaginaire collectif, dans ce que la culture peut avoir de plus populaire.

Depuis quelques années, ainsi, les contes de notre enfance se retrouvent adaptés de mille et une manières, avec, le plus souvent, une relecture psycho-psychiatrique chère à quelques penseurs des années 70 et 80.

IL est vrai que les versions édulcorées de ces contes de Perrault ou de Grimm ont privilégié la gentillesse imaginée de l’enfance au détriment de ce qu’ils étaient, originellement.

Le Petit Poucet © Mosquito

A l’origine, oui, tous ces contes, ou presque, parlaient des vrais apprentissages de l’existence, des vrais remous de toute vie. Donc de peur, de haine, de guerre, de violence et de mort.

C’est cette voie-là que Louis Le Hir et son père ont choisi pour créer une trame narrative de ce conte qui ne manque ni de force d’évocation, ni d’intelligence de ton, ni d’écriture véritablement littéraire.

Ils ont pris comme base d’intégrer cette histoire pendant les horreurs de la guerre de cent ans. Ils ont pris comme base aussi de faire du Petit Poucet, cadet d’une fratrie de sept enfants, un petit gars courageux et intelligent, certes, mais intégré totalement dans son époque, et donc rêvant de luttes, de combats, et sachant ce qu’est la mort rencontrée au jour le jour.

Tous les ingrédients du conte connu sont bien là. Il y a les miettes de main, les enfants perdus en pleine forêt, il y a l’ogre, il y a les bottes de sept lieues.

Le Petit Poucet © Mosquito

Mais tous ces ingrédients, ces codes chers à Perrault, n’ont rien d’enfantin, que du contraire. Le principal fil conducteur de ce livre, c’est la mort bien plus que l’injustice. Le Petit Poucet face à l’Ogre, c’est David face à Goliath. La distribution que le Petit Poucet fait des richesses volées à l’ogre, c’est Robin des Bois vainqueur du shérif de Nottingham

Le scénario, vous l’aurez compris, est bien charpenté et sans faux fuyant. Le dessin, quant à lui, révèle un talent de graphiste d’un expressionnisme superbe, et un talent de coloriste, aussi, qui dépasse la simple nécessité de créer, grâce à la couleur, des ambiances.

Le Petit Poucet © Mosquito

Avec Louis Le Hir, on se retrouve en face d’un dessin qui réussit, avec une maestria extraordinaire, à réconcilier les styles proches de l’épure d’un Munoz, d’une part, et ceux d’une approche du mouvement chère aux meilleurs des mangakas.

C’est de la bande dessinée européenne, cependant, pleinement, qui fait parfois penser aussi aux illustrations tchèques des livres pour jeunes lecteurs.

Lisez ce livre… il est passionnant, et beau, profondément beau, jusque dans la démesure des tueries qu’il met en scène.

Lisez ce livre, et remerciez ainsi ce dessinateur dont on peut avoir la certitude qu’il avait tout pour devenir un grand du neuvième art.

Jacques Schraûwen