Un peu d’érotisme léger et souriant pour sourire légèrement:

Un peu d’érotisme léger et souriant pour sourire légèrement:

« Pin-Up » et « Le Petit Derrière De L’Histoire »

Depuis l’aube des temps, probablement, l’érotisme a été un des moteurs importants et de la création, et du plaisir de vivre. Voici deux livres dont la légèreté devrait vous plaire comme elle m’a plu…

Pin-Up – La French Touch – Vol. II

(auteur : Patrick Hitte – éditeur : Paquet – 64 pages – septembre 2020)

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

Quand on parle de « pin-up », on pense immédiatement à des dessinateurs d’outre-Atlantique, Gil Elvgren, Alberto Vargas ou Earl Macpherson. Avec des Magazines comme Esquire, Play Boy et quelques autres, les femmes de papier, de celles qu’on découpe et qu’on épingle sur un mur, se sont multipliées en Amérique, dès les années 50. Et on a ainsi l’impression que cette réalité de l’érotisme tranquille, voire sage, est typiquement américaine.

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

Mais c’est loin d’être le cas !

Les Français, eux aussi, ont sacrifié sur l’autel de la non-bienséance, et ce dès le début du vingtième siècle, avec des revues comme Froufrou, Le Sourire ou encore La Vie Parisienne. Comment ne pas mettre en évidence des auteurs aussi talentueux que Giffey, Aslan, Caillé, Sire, Minus, de Boer, Dany même…

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

La question qu’on peut dès lors se poser est de savoir s’il y a vraiment une touche typiquement française dans cet art de dévoiler avec une douce impudeur des femmes aux reliefs accortes. Je pense, personnellement, que la mondialisation existe depuis bien longtemps dans l’univers de l’érotisme, et que l’approche graphique de ces filles de papier n’a vit que peu de différences de pays en pays. Peut-être les Français sont-ils plus coquins, plus facilement enclins à donner à leurs modèles des poses qui dévoilent, au-delà d’une légère nudité, des alanguissements plus intimes.

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

Patrick Hitte s’inscrit résolument dans cette lignée-là, et c’est évident dans ce livre où il dénude à peine ses compagnes de papier, tout en permettant d’imaginer bien de leurs rêves secrets, grâce à son travail à la fois sur les regards et sur les lèvres et leurs sourires. Leurs sourires, oui, que Patrick Hitte utilise comme un reflet de l‘âme secrète de ses modèles, plus encore qu’au travers de leurs regards.

Le Petit Derrière De L’Histoire

(scénario et dessin : Katia Even – couleurs : Marina Duclos – éditeur : Joker – 48 pages – octobre 2020)

Le Petit Derrière De L’Histoire © Joker

La petite Marie est une jeune femme ronde et gironde. Dessinée toute en courbes et en nudités, elle promène ses ardeurs amoureuses au fil des âges, rencontrant quelques-uns des plus grands inventeurs de l’Histoire de l’humanité !

Tout cela grâce à une machine à voyager dans le temps, créée par son ami, par son amant, par son compagnon.

Le Petit Derrière De L’Histoire © Joker

Non, ce livre n’est pas du tout un livre de science-fiction, loin s’en faut !

C’est un livre résolument érotique, avec un dessin qui m’a fait penser à celui de Vaughn Bodé dans son superbe « Erotica ». Ou à Ribera dans la Vallée des Ghlomes…

C’est un livre formidablement décomplexé… Un livre qui rappelle que la bande dessinée est parvenue à devenir adulte, dans les années 70, pas uniquement par le choix de thèmes « sérieux », mais aussi

en empruntant les chemins détournés de l’érotisme, voire ceux d’une approche encore plus hard des gestes de l’amour.

Sans Forest, sans Pichard, sans Manara, sans Crepax, le neuvième art ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui, c’est une certitude.

En s’offrant sans répit aux virils hommages de tous les génies qu’il croise, ce petit derrière de cette petite Marie (plus excitante que celle de la chanson) permet à ces génies d’avoir des fulgurances créatrices importantes.

Le Petit Derrière De L’Histoire © Joker

Ce qui sous-tend ce livre, ce n’est certes pas un discours scientifique, ni un discours féministe, ni même un discours licencieux… C’est, le plus simplement du monde, l’éphémère du plaisir au travers de celui que prend et donne une héroïne amoureuse de l’amour plus que de ses partenaires.

C’est un livre alerte, qui se lit vite, qui fait sourire, qui a bien sa place aujourd’hui, dans une société qui remet de plus en plus à la mode le triste ordre moral cher aux censeurs des années que l’on croyait révolues !

On dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme… Ce livre nous montre que c’est peut-être toujours la même, nous montrant ainsi que l’éternel féminin est aussi, et surtout peut-être, affaire de désir, de plaisir, de partage, donc d’érotisme !

Jacques Schraûwen

Mademoiselle J. – 1938 : Je ne me marierai jamais

Mademoiselle J. – 1938 : Je ne me marierai jamais

Juliette : une jeune femme dynamique, féministe, libre, va nous faire découvrir à sa manière une partie de l’histoire du vingtième siècle.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Mademoiselle J., c’est une nouvelle série, due aux talents conjugués de Yves Sente au scénario, et de Verron au dessin.

On en a découvert l’héroïne, Mademoiselle J., ou plutôt Juliette de Sainteloi, dans l’album « Il s’appelait Ptirou », des mêmes auteurs, une histoire qui imaginait la manière dont un personnage réel croisait un dessinateur, Rob Vel, qui allait en faire un des personnages essentiels de l’histoire de la bande dessinée, Spirou. Et Spirou, disparu tragiquement dans ce qui est devenu désormais le premier volume d’une série, reste présent dans cet album-ci. Il est comme un fantôme qui accompagne les désirs de Juliette, un fantôme de la liberté, cette liberté de vivre que Juliette recherche à tout prix.

Yves Sente : le personnage de Spirou

Juliette, qui n’était qu’un personnage secondaire, est donc devenue une héroïne à part entière. Une jeune femme qu’on retrouve, dans ce livre-ci, huit ans après sa première apparition.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Ce qui plaît depuis toujours à Yves Sente, c’est la mise en scène de personnages variés, d’agencer ses récits autour des rencontres que la vie offre aux protagonistes qu’il crée. Et c’est ainsi que Juliette est devenue une héroïne de hasard, en quelque sorte, parce que, tout simplement, elle a séduit ses deux auteurs.

Yves Sente : les personnages et les rencontres

Dans ce livre-ci, nous sommes en 1938, à Paris. Le père de Juliette est le patron d’une entreprise de transport pétrolier qui intéresse fort les Allemands qui préparent des lendemains qui ne changent pas. Malgré son appartenance à un monde de nantis, Juliette ne veut dépendre que d’elle-même. Elle veut être journaliste, ce qui, pour une femme, en 1938, était pratiquement impossible dans d’autres domaines que ceux de la mode et des conseils cuisine ! Mais elle s’accroche, et elle réussit à réaliser son rêve. Et là commence l’aventure, dans un Paris qui organise l’exposition universelle voyant se faire face, pratiquement, les pavillons soviétique et nazi.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Pour Yves Sente, la grande histoire n’est pas une finalité, mais un moyen narratif. Ce qui ne l’empêche pas de nous la montrer, cette grande Histoire, sans tabou et avec une documentation importante, une documentation qui est aussi celle de Verron, dont le plaisir à dessiner les voitures, entre autres, les décors aussi, est incontestable, et incontestablement réussi. Ce qu’ils aiment, tous les deux, c’est mettre en scène des péripéties, des personnages, parfois de manière manichéenne, caricaturale, souvent aussi de façon très humaniste. Et nous parler ainsi de compromissions, d’idéologies, de puissance de l’économie, de lâchetés et de pouvoirs, de féminisme et de traditions.

Yves Sente : l’Histoire en filigrane

Cette aventure va conduire Mademoiselle J. à affronter des nazis, bien évidemment, puisqu’elle va découvrir que ces nazis veulent racheter l’entreprise de son père, dont elle est aussi actionnaire.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Cela dit, avec Le titre de cet album, « Je ne me marierai jamais », on pourrait penser à un discours des grandes féministes de la première partie du vingtième siècle ! Mais cela va plus loin… Il y a l’amour et l’illusion de l’amour, il y a de la passion, du mariage, des trahisons, de l’amitié, dans ce livre. Mademoiselle Juliette est un personnage terriblement humain, avec ses failles, ses erreurs, ses courages, son féminisme aussi, oui.

Et je trouve excellente cette idée de faire vieillir une héroïne d’album en album et de parvenir ainsi, d’épisode en épisode, à nous offrir un panorama du vingtième siècle.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

C’est une excellente bande dessinée, bien scénarisée, bien dessinée, avec des tas de références à l’âge d’or du neuvième art qui plairont à tous les fans de bd ! Avec aussi l’art du raccourci et de l’ellipse dans lequel Sente se révèle d’une belle efficacité.

Yves Sente : les racourcis

Ce qu’il faut souligner véritablement, c’est le dessin de Veron… Depuis Odilon Verjus, son talent n’a rien perdu, que du contraire. On le sent heureux de plonger le lecteur dans des décors variés, de dessiner des personnages aux visages puissants, de donner un rythme et un mouvement à chacune de ses planches.

Yves Sente : le dessinateur Verron

Soulignons aussi, la belle osmose entre le dessinateur Verron et la coloriste Isabelle Rabarot. Avec, comme résultat, un récit classique, rythmé, intelligent, passionnant même…

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Jacques Schraûwen

Mademoiselle J., « 1938 – je ne me marierai jamais » (dessin : Verron – scénario : Yves Sente – éditeur : Dupuis – 64 pages – octobre 2020)

Yves Sente
Lire, pour le plaisir : chroniques express de trois livres de chez Glénat

Lire, pour le plaisir : chroniques express de trois livres de chez Glénat

La bande dessinée peut être délassante, sérieuse, historique, d’aventure. Elle peut aussi être émouvante, et poser des questions importantes sur la vie, ses larmes, ses colères, ses chagrins. C’est un peu de tout cela que vous trouverez dans ces trois albums.

Peau d’Homme

(dessin : Zanzim – scénario : Hubert – 160 pages – juin 2020)

Peau d’Homme © Glénat

C’est en février dernier qu’un des scénaristes les plus intéressants et les plus surprenants de ces dernières années quittait la scène de la vie et de la bande dessinée. Mais l’auteur des « Ogres-Dieux », audacieuse série qui mêle, avec une intelligence dans la construction exceptionnelle, littérature et neuvième art, cet auteur-là ne peut que laisser une trace profonde dans le paysage de la culture.

Le thème essentiel de tous ses scénarios a toujours, quel que soit le récit, tourné autour de « la différence ». Celle de nains dans des pays de géants (l’inverse de l’albatros de Baudelaire…), celle aussi de personnages en quête d’eux-mêmes, en recherche d’une personnalité assumée dans un monde qui s’uniformise. Et cela passait, dans tous ses scénarios, aussi par un questionnement sur la sexualité. La plus grandes des différences humaines n’est-elle pas, en effet, celle qui existe entre la femme et l’homme ?

Peau d’Homme © Glénat

Et ce livre-ci, « Peau d’Homme » ne déroge pas à cette thématique chère à Hubert.

L’histoire est simple, tout compte fait. Dans une ville de la fin du Moyen-Age, la belle Bianca doit se marier, mais sans vrai plaisir, loin de là. Ce qu’elle voudrait, c’est « choisir son époux selon son cœur ». C’est alors que sa marraine lui fait découvrir le secret des femmes de sa famille : une peau d’homme !

Et c’est ainsi que Bianca va revêtir cette peau, devenir, pleinement, le temps qu’elle la porte, un homme, un « mâle ». Et, de ce fait, pouvoir découvrir que son futur mari est infiniment plus attiré par ce qu’elle devient, Lorenzo, un jeune homme avenant et séduisant, que par la future épousée qu’elle est derrière son charnel déguisement. Elle découvre en même temps que le plaisir et le désir sont les axes essentiels de toutes les relations humaines.

Bianca est un personnage très moderne, une femme Indépendante, désireuse de donner à la femme une place reconnue dans une société dirigée par une religion manichéenne qui dénie à l’humain toute autorisation d’aimer dans la chair ses envolées libertines, parce que libres.

Le dessin de Zanzim colle à merveille à ce scénario à la fois léger et universel dans son propos. Souple et simple, moderne dans sa construction, ce dessin rappelle en même temps les enluminures des livres d’autrefois, en ces temps où on disait que l’amour était courtois… C’est un dessin sensuel pour un récit qui l’est tout autant… Un récit qui est un appel vibrant, mais souriant, à ce que toute intolérance disparaisse de la vie, et donc de la vie amoureuse…

Nous Sommes Tous Des Anges Gardiens

(dessin : Franck Biancarelli et Laurent Gnoni – scénario : Toldac – 80 pages – août 2020)

Nous sommes tous des anges gardiens © Glénat

Ne vous arrêtez pas à ce titre, ni à la postface très « mystique », voire ésotérique, de ce livre… Il n’y a dans cet album rien de religieux, pas ouvertement en tout cas. Par contre, il y a une véritable émotion, de bout en bout, un côté presque journalistique de parler de l’horreur quotidienne vécue par quelques personnages.

Nous sommes à Sidney. Un couple regarde à la télé les infos, et le sauvetage d’une fillette kidnappée. La femme de ce couple, Abby, va mettre au monde un enfant mort-né et, quelques années plus tard, un deuxième enfant qui, en prenant son biberon, mourra empoisonné. Et Abby, soutenue totalement par son mari, va être accusée du meurtre de ses deux enfants.

C’est à partir de ce moment-là que le titre de ce livre prend toute sa valeur. Il y a la rencontre avec une femme de ménage aborigène, il y a un avocat, aborigène également, qui va accepter de défendre la jeune femme emprisonnée, il y a le père de la fillette kidnappée des années plus tôt qui va remplir un rôle important.

Nous sommes tous des anges gardiens © Glénat

Ce livre nous parle des rencontres qui nous construisent, il nous parle du hasard et de ses possibles, il nous parle de la vie et de la mort, il nous dit aussi que toutes et tous nous sommes responsables les uns des autres, dans une sorte d’existentialisme idéalisé.

Je le disais, ce qui m’a frappé et plu dans ce livre, c’est le traitement émotionnel de l’intrigue, c’est aussi la volonté des auteurs de ne raconter leur histoire qu’en prenant comme base l’humanité et donc l’humanisme de tous les protagonistes.

Le scénario est très cinématographique, très construit autour de séquences bien orchestrées. Le dessin, réaliste, et proche tout le temps des visages de tous les personnages croisés au fil des pages, évite tout voyeurisme, toute démesure dans le rendu de l’émotion et des sentiments. On n’est pas dans de la « bd-réalité », mais dans une réalité racontée en bande dessinée. Un livre sombre et lumineux tout à la fois, comme le sont toujours les hasards de nos rencontres.

Retour De Flammes

(dessin : Alicia Grande – scénario : Laurent Galandon – couleur : Elvire De Cock et Jean-Baptiste Merle – 64 pages – février 2020)

Retour de flammes 1 © Glénat

Je tiens d’abord à dire que j’ai toujours beaucoup aimé les scénarios de Laurent Galandon. Quel que soit le thème abordé, quelle que soit l’époque des récits qu’il orchestre, son empreinte est celle d’un homme engagé, dans ses idées comme dans ses mots. Un être libre épris de liberté d’expression également et surtout.

Dans ce premier tome d’un diptyque, il en va de même. Bien sûr, c’est aussi et surtout une excellente bande dessinée qui se plonge, au travers de deux enquêtes policières parallèles, dans un Paris occupé par les Allemands…

D’une part, il y a des cabines de projection de films allemands auxquels on boute le feu. D’autre part, il y a une actrice débutante et peu avare de ses charmes qu’on retrouve assassinée.

Retour de flammes 1 © Glénat

Le commissaire Engelbert Lange mène ces deux enquêtes, étroitement surveillé par la police allemande et par des supérieurs (et subordonnés) français soucieux de pratiquer efficacement la collaboration.

En utilisant les codes du polar, Galandon aborde de front la réalité de ces années sombres d’occupation par l’ennemi de la ville lumière. Une ville dans laquelle, les lumières, celles des stars, ne se sont pas éteintes… Galandon nous montre à voir Fernandel, Suzy Delair, Clouzot, et quelques autres vedettes pour qui ces heures allemandes ne furent pas synonymes de chômage ni de pauvreté.

En utilisant un langage de l’époque, le scénariste nous raconte l’histoire du cinéma d’une époque bien précise, de manière fouillée sans jamais être pesante.

Mais il nous parle, ce faisant, de l’homosexualité, condamnée par les nazis autant que le fait d’être Juif, il nous parle du rôle des artistes, des compromissions, du pouvoir militaire et du pouvoir de l’argent, de l’honnêteté intellectuelle de certains et de collaboration d’autres dans la police que l’on disait française…

Cela dit, c’est un vrai polar, bien mené, et dessiné avec une belle vivacité, avec un vrai sens du mouvement. Et la couleur accentue les ambiances, certes, mais elle réussit également à mettre en évidence les sourires des personnages, leurs peurs dans le regard, également.

Trois livres très différents les uns des autres, trois albums qui ne dépareilleront pas dans votre bibliothèque, c’est une évidence !

Jacques Schraûwen