Résilience : 1. Les Terres Mortes

Résilience : 1. Les Terres Mortes

Un monde dominé par une multinationale agricole… Des humains oublieux de leur passé… Et quelques résistants, pacifiques ou violents… Voilà la trame de ce livre d’anticipation proche de cette Terre sur laquelle, aujourd’hui, se construisent des lendemains qui ne chantent vraiment pas ! Une chronique et une interview de l’auteur!

La résilience… Voilà un terme qui, ma foi, peut recouvrir bien des réalités…

C’est un terme qui parle, d’abord et avant tout, de résistance… Résistance physique, résistance psychologique, résistance à tout ce qui peut blesser, détruire…

Mais ce mot fait penser aussi à un verbe : résilier… Résilier un contrat, décider qu’il n’a plus à être appliqué.

Et puis, il y a la capacité d’une terre à reprendre vie après avoir été épuisée, vaincue peut-être, par une utilisation forcenée.

C’est un mélange de tout cela qui fait le contenu de cet album, puisqu’on y parle de dictature, de survie et de nécessité à résister pour tenter de vivre, tout simplement. Et que, pour ce faire, il n’y a qu’une seule route possible, celle de refuser de continuer à obéir à des lois et des diktats qui n’ont qu’un seul but, l’asservissement. Un asservissement qui passe aussi par la nourriture.

Augustin Lebon: la résilience

 

Avec ces terres mortes hantées par des ombres qui n’ont plus d’humain qu’une triste apparence, on se retrouve, lecteur, en face d’une sensation à la fois de déjà vu et d’horriblement imaginé ! Le nom, par exemple, de la multinationale qui dirige le monde qui nous est décrit a des consonances résolument contemporaines : Diosynta. Tout comme le groupe des résistants violents qui porte le nom des  » fils de Gaïa…  »

Nous ne sommes pas, avec  » Résilience « , dans de la science-fiction à la Asimov, mais bien plus dans de l’anticipation à la Bradbury ou à la Brown. C’est un album qui anticipe ce qui est en train de naître dans notre monde et qui imagine, sans fioritures, ce que pourront devenir nos lendemains si nous ne faisons pas preuve, aujourd’hui déjà, de résilience, de résistance.

Et ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre, c’est que, même si la résistance est incontestablement le moteur du récit, de l’intrigue, des intrigues plurielles, Augustin Lebon, le maître d’œuvre de cet album, n’est à aucun moment manichéen.

Il ouvre des voies, il creuse des chemins dans les jachères de nos présents pour nous montrer que résister nous devient, peu à peu, une humaine nécessité. A ce titre, on peut dire que son livre d’anticipation est humaniste, oui, puisqu’il ne porte pas de jugement, que même les méchants ont un passé à assumer, que résister peut prendre plusieurs formes : la fuite, l’aide écologique, l’intransigeance d’une violence qui a tous les risques de se révéler aussi arbitraire, finalement, que ce qu’elle combat.

Augustin Lebon: de l’anticipation
Augustin Lebon: la résistance

 

 

Ce n’est certes pas un album  » amusant  » que ce  » Résilience « … Mais c’est un livre extrêmement bien charpenté, avec des personnages qui ont une vraie présence, avec des héros attachants, et des sentiments aussi qui, peu à peu, prennent le pouvoir, humain, sur l’horreur. Avec de l’aventure, également, et passionnante!

Graphiquement, Augustin Lebon choisit résolument la voie du réalisme, parfois même le plus cru, ses axes de vision sont, au sein d’une même page, terriblement variés, et créent un rythme propre à chaque séquence de son récit.

Et puis, il y a la couleur de Hugo Poupelin, qui, sans effets trop voyants, réussit parfaitement à créer des ambiances variées qui font de ce livre un album qui se regarde avec autant de plaisir qu’il se lit.

Augustin Lebon: la couleur

 

Parmi les jeunes auteurs de bd, j’avoue avoir, dès le départ, été séduit par le talent d’Augustin Lebon. Et je suis heureux de remarquer que, après le fantastique proche du gothique de son  » Révérend « , il réussit à varier ses thèmes d’inspiration, ses codes graphiques et littéraires.

Un excellent livre, donc, que ce premier volume, qui se termine par l’entrée en gare d’un train que je suis déjà pressé de suivre…

 

 

Jacques Schraûwen

Résilience : 1. Les Terres Mortes (auteur : Augustin Lebon, avec la participation de Louise Joor – couleurs : Hugo Poupelin – éditeur : Casterman)

Roi Ours

Roi Ours

L’album n’est pas neuf…. Mais il mérite vraiment qu’on s’y attarde, qu’on en parle, qu’on en partage tout le plaisir… Et la rencontre que j’ai faite avec son auteure, Dominique Marquès dite Mobidic, est l’occasion de remettre en avant ce livre superbe à tous les niveaux !…

Au plus profond d’une forêt vit une tribu aux règles bien précises. Une tribu qui honore des dieux exclusivement issus de la nature : le Roi Ours, la Mère des Singes. Et la déesse Caïman à laquelle Xipil, la fille du chef de la tribu, est promise en sacrifice, pour que s’arrête une malédiction qui pèse sur le village.

Mais le Roi Ours ne l’entend pas ainsi, il refuse même ces diktats imposés par une religion/mythologie inhumaine. Et il libère cette jeune femme qui, dès lors, se voit rejetée par toute sa tribu, obligée de fuir pour ne pas tomber entre les pattes les mâchoires de la déesse Caïman.

Fuir… Jusqu’à être rattrapée par son propre mari qui la bat et la laisse pour morte… Et c’est encore le Roi Ours qui la recueille, la sauve, et, pour éviter que tout recommence, l’épouse.

On se trouve ici en face d’une mythologie inspirée par le chamanisme, mais aussi par les multiplications des jeux des dieux antiques qui, toujours, n’ont attaché qu’un intérêt tout relatif à l’être humain. Dans ce  » Roi Ours « , comme dans l’Olympe, quelques dieux sont brutaux, la plupart des divinités jouent avec les humains, mais il en est quelques-uns, comme le Roi Ours, qui sont des divinités de respect et d’attention aux autres, quels qu’ils soient.

A ce titre, vous l’aurez compris, on se trouve dans un livre qui, sous couvert d’un certain exotisme, se révèle extrêmement contemporain.

Au-delà de l’aventure, au-delà d’un récit parfaitement mené par Mobidic, un récit qui parle de vie, de survie, d’amour, de sexe, de tabous, de mort, au-delà du portrait d’une jeune femme emportée par les événements, l’auteure nous parle, surtout, de ce qu’est, dans l’existence de quelque être humain qui soit, le choix, la volonté ou le refus de choisir, la pente naturelle de tout individu à se fondre dans une masse qui l’oblige à suivre le mouvement et à ne jamais chercher à le créer.

Mobidic: le choix

S’il fallait définir un thème, une trame à ce  » Roi Ours « , il faudrait parler de dualité. Il y a la religion, la superstition, et sa négation. Il y a le sentiment amoureux, malgré les différences. Il y a la peur et la haine, la fuite et la vengeance, la brutalité et la tendresse.

Il y a la religion, d’une part, et ses dogmes et ses lois, il y a, d’autre part, la place de la femme dans une société ainsi dirigée par des lois qui semblent immuables.

A ce titre, on peut parler ici d’un livre dont le discours se veut féministe, puisqu’il nous décrit le combat, contre les siens, contre les lois, et contre elle-même aussi et surtout, d’une femme, un combat dont le but est la libération, dont la finalité semble la solitude, dont l’avenir peut être un renouveau en d’autres lieux, en d’autres cultures…

Mobidic: Religion et féminisme

Ce qui me plaît, énormément, dans ce livre, c’est que, même si toute l’action se déroule en pleine jungle, dans un univers tout compte fait proche de Rudyard Kipling et de son  » Livre de la Jungle « , c’est l’humain qui est mis en avant, qui est au centre de l’intrigue et, surtout, du propos.

Ce qui n’enlève rien, loin s’en faut, à la force et la beauté du dessin et de la couleur. Mobidic est une orfèvre du graphisme, et son style, qu’on peut rapprocher de celui de Pellejero ou de Stassen, n’hésite jamais à surprendre, par la perspective utilisée, par le romantisme des décors, par les mélanges incessants de plans extrêmement variés, par la puissance de l’une ou l’autre pleine page. Et par la manière, également, dont elle utilise les couleurs, dont elle les oblige à participer pleinement à la dramaturgie de son récit.

Mobidic: L’Humain et ses couleurs…

Précipitez-vous chez votre libraire préféré, commandez-lui ce  » Roi Ours « , vous ne le regretterez pas… Et attardez vos regards sur la couverture pour y découvrir une particularité qui, elle aussi, prouve tout le talent de Mobidic… Une auteure au talent incontestable, et dont j’espère et j’attends de nouveaux albums !

 

Jacques Schraûwen

Roi Ours (auteure : Mobidic – éditeur : Delcourt)

Rose : 1

Rose : 1

Qui n’a pas rêvé de pouvoir se dédoubler et de pouvoir ainsi découvrir l’intimité des  » autres  » ?… Mais pour Rose, ce n’est pas un rêve. Et cette réalité va peser lourd sur sa jeune existence.

« Je est un autre » (Rimbaud)

Voilà bien longtemps que la mère de Rose est morte, la laissant seule avec ce don étrange qui lui fait fuir, sur commande, le monde tangible de la réalité quotidienne pour celui de la vie de ceux qui l’entourent, de ceux qu’elle croise. Et voilà que son père, ancien policier, meurt aussi, assassiné, lui léguant un ancien collègue séduisant, des questions sans réponses, une maison et ses étranges locataires. Etranges, oui, puisqu’il s’agit de fantômes, des ombres perdues entre l’ici et l’ailleurs et que Rose, seule, peut voir, regarder, avec lesquels Rose, seule, peut parler, dialoguer.

Et puis il y a un tableau, ancien, dont la ressemblance avec la mort violente de son père est évidente…

J’ai épinglé, ainsi, une phrase de de livre, qui me semble résumer, ou en tout cas initialiser, tout le récit de cet album, toute sa trame narrative :  » ton fantôme vit déjà en toi « .

Parce que, pour devenir elle-même, pour se découvrir et s’accepter, Rose va n’avoir d’autre possibilité que d’utiliser ce don qu’elle appelle une maladie, que d’accepter l’aide et la compagnie des fantômes qui en savent bien plus qu’elle sur le passé de sa propre famille.

Il y a dans ce premier volume de ce qui doit être une série en trois épisodes tous les ingrédients de ce qui pourrait n’être qu’une aventure  » gore  » de plus : un meurtre, une enquête policière, une espèce de super-héroïne qui ne se veut pas telle, du fantastique entre Ray et King… Mais il n’en est rien, parce que les scénaristes nous emmènent à leur suite dans la construction d’une existence, une existence dans laquelle le fantastique, certes, est bien présent, mais comme révélateur plutôt que comme moteur. Plus qu’un livre fantastique, d’ailleurs, cet album me semble d’abord et avant tout poétique…

Denis Lapière, le scénariste

« Je parle à qui je fus et qui je fus me parle » (Michaux)

Le dessin aurait pu certainement se révéler, lui aussi, totalement immergé dans un univers somme toute glauque, celui de l’incompréhensible prenant place dans la vie de tous les jours, celui d’un meurtre à élucider, celui d’un passé que l’on devine lourd de conséquences actuelles. Mais Valérie Vernay, au travers de son graphisme, choisit la même voie que ses scénaristes : celle de l’humain, celle de la simplicité, aussi.

Simplicité de traits, de décors, d’expressions, de découpage. Elle démine ainsi, par un humour visuel, et par l’utilisation contrastée et lumineuse des couleurs, un propos qui pourrait sinon être pesant et angoissant.

Si Denis Lapière choisit une intrigue dans la lignée de Rimbaud, Valérie Vernay, elle, par son dessin, permet à ses protagonistes de dialoguer entre eux, bien sûr, mais aussi et surtout avec ce qu’ils furent et ce qui les a, même inconsciemment, créés.

Valérie Vernay, la dessinatrice

De cette collaboration entre deux scénaristes et une dessinatrice, une collaboration aux frontières de la poésie, du fantastique, du quotidien et du polar, il résulte un premier album qui parvient sans faiblesse et sans temps mort à mettre en place des personnages dont on devine les ambiguïtés, dont on devine l’importance qu’’ils occuperont dans les deux albums suivants.

Quête identitaire sur fonds de fantastique, Rose est d’ores et déjà une série attachante, intelligente, qui se lit avec plaisir. Et dont, je l’avoue, j’attends la suite avec une certaine impatience !

 

Jacques Schraûwen

Rose : 1 (dessin et couleur : Valarie Vernay – scénario : Emilie Albert et Denis Lapière – éditeur : Dupuis)