Les Seigneurs de la Terre : 2. To Bio Or Not To Bio

Les Seigneurs de la Terre : 2. To Bio Or Not To Bio

Nous vivons une époque étrange. Rarement, à l’échelle de la planète, les productions agricoles n’ont été aussi importantes, trop même, qu’aujourd’hui. Des pays croulent sous le poids d’une surproduction qui ne se partage qu’infiniment peu avec les autres pays, qui, eux, vivent au quotidien les réalités d’une presque famine.

Nos pays occidentaux deviennent, en même temps, de plus en plus  » bio « . Pas toujours par idéal, loin s’en faut, mais par une nécessité économique de trouver une valeur ajoutée à des métiers, ceux de paysan, de maraîcher, d’éleveur, qui ne permettent plus de vivre décemment. Les grandes multinationales sont passées par là, la grande distribution aussi, en parallèle de la démission de plus en plus évidente des pouvoirs que l’on dit politiques et qui ne réussissent plus à gérer  » la vie du quotidien  » !

Où se trouve l’avenir ? Dans le retour à la terre, dans la volonté de recréer des filières aujourd’hui disparues et réellement ouvertes aux citoyens ?

Les auteurs de cette série nous offrent des portraits, rien de plus, sans jugement. Sans, non plus, fermer la porte à toutes les utopies de l’existence.

Et là où on aurait pu n’avoir qu’un livre « bobo » et politiquement correct, voire une espèce de pensum dessiné au seul but didactique, ces deux auteurs ont réussi, tout au contraire, à créer une histoire à taille humaine, mais une histoire accrochée à l’Histoire de notre société contemporaine en incontestable mutation.

Les seigneurs de la terre © Glénat

Réconcilier un pays et son agriculture : mission impossible ?

Peut-être, peut-être pas…

Toujours est-il qu’ici, en effet, les lieux communs sont battus en brèche. Quand on parle de bio, par exemple, on s’extasie dans les salons et les cuisines, on ne jure que par la pureté, le naturel des aliments que cette filière nous permet. C’est oublier que l’environnement agricole est envahi de pesticides qui, qu’on le veuille ou non, finissent par se retrouver dans nos assiettes, même bios.

On s’extasie, dans les maisons bourgeoises de nos cités, de la multiplication des coopératives agricoles, en parlant de vraie démocratie, de liberté de production, et on oublie que ces coopératives sont de plus en plus dépendantes du marché, de la rentabilité, de la fluctuation au niveau international du prix des matières premières.

 

Et c’est là que ce livre me plaît vraiment : tout en dessinant le paysage de notre agriculture, il n’embellit à aucun moment les choses.

Le scénariste, Fabien Rodhain, réussit un beau tour de force dans cette série, celui de nous raconter une histoire d’homme à la poursuite de lui-même et obligé, progressivement, à des choix qui influeront toute son existence, et en même temps à se faire didactique pour raconter aussi la réalité des campagnes sans lesquelles les villes n’existeraient pas, et à le faire sans aucune pédanterie ni intellectualisme inutile.

Le dessinateur, Luca Malisan, a choisi la voie d’un réalisme tout en évidence, nimbé de couleurs chaudes, avec des plans variés qui permettent de briser les aspects parfois trop statiques de la narration, avec un graphisme plus léché pour tout ce qui est retour au passé.

Et ces deux auteurs réussissent ainsi à créer une série intelligente, intéressante, passionnante, en nous racontant aussi des histoires vraiment humaines, dans lesquelles amour, passion, famille se mêlent intimement !

Jacques Schraûwen

Les seigneurs de la terre (dessin : Luca Malisan – scénario : Fabien Rodhain – éditeur : Glénat)

Ecoutez ci-après l’interview du scénariste, Fabien Rodhain…

 

Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche)

Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche)

Un album somptueux du mythique groom s’aventurant dans l’ancienne colonie belge, et, en parallèle, une exposition à Bruxelles jusqu’au 29 janvier : une double actualité à ne rater sous aucun prétexte !

Plusieurs couvertures pour un même album… Dont une qui, directement inspirée par Hergé, s’ouvre sur une traduction en bruxellois des péripéties vécues par Spirou, en 1947, dans les profondeurs d’un Congo colonial !

Il est de bon ton, depuis quelques années, lorsqu’on aborde l’époque colonialiste, de se croire obligé de porter un jugement péremptoire sur l’attitude du colonisateur vis-à-vis du colonisé. Et même si, bien évidemment, tout ce qui touche, de près ou de loin, à l’asservissement de l’homme par l‘homme ne peut qu’être inacceptable, il est tout aussi évident que l’honnêteté intellectuelle impose aussi de se replacer dans une perspective historique réelle.

Et c’est bien le cas, ici, dans cet album qui voit Spirou, Fantasio, Spip, et la Femme Léopard s’enfoncer dans la brousse congolaise.

Pas de jugement a posteriori, non, mais, par contre, une restitution extrêmement fidèle de ce qu’était le Congo Belge en ces années de juste après-guerre !

J’en veux pour témoins, par exemple, que les auteurs nous y parlent de Kinshasa comme étant un quartier de Léopoldville, rien de plus à l’époque, ou qu’ils nous parlent également de la langue véhiculaire du Katanga, le kiswahili, et pas le terme erroné utilisé depuis les années 80, Swahili, ou encore la manière dont les Congolais appelaient les missionnaires, les pères blancs : bwana monpé…

Ce respect pourrait n’être que nostalgique, mais il n’en est rien. Yann est un scénariste qui, toujours, même au travers de scénarios extrêmement datés dans l’Histoire, éprouve le besoin d’y placer des ponts avec le monde d’aujourd’hui, et c’est bien le cas ici.

Et le propos aurait pu déboucher, dans cette aventure, sur l’horreur, puisqu’on y parle de vrais méchants, d’anciens nazis, par exemple ! Mais là aussi, Yann a à cœur de ne pas trahir le personnage de Spirou, qui se doit d’être porteur d’aventure et, surtout, d’humour ! Ce qui ne l’empêche pas, malgré tout, de faire quelques réflexions d’abord et avant tout humanistes.

Yann: se replonger dans l’époque8…

Olivier Schwartz: les rapports avec le monde d’aujourd’hui

Yann: l’humour

L’histoire racontée par les deux compères, Olivier Schwartz et Yann, met en scène des tas de personnages à la fois caricaturaux et pleins de références, qu’elles soient historiques, littéraires ou cinématographiques.

Il y a un  » chef  » qui est un mélange caricatural entre Lumumba, Tshombé et Mobutu. Il y a des anciens nazis recyclés dans la construction d‘une arme redoutable. Il y a un missionnaire blanc tout en rondeurs assumées. Il y a des sorciers africains, des combats, des crocodiles, des lions, des éléphants, des tribus sauvages, des coutumes ancestrales refusées par une Congolaise de Belgique.

Il y a des méchants qui ne le sont pas vraiment, finalement, sauf ceux qu’on ne voit pas et qui étaient les tortionnaires des camps de concentration, des tortionnaires qu’on mentionne à peine en fin d’album.

En fait, ce qui caractérise cet album, c’est qu’il est passionnant de bout en bout. Passionnant, dans le sens complet du terme ! Empli de passion, une passion qu’ont les deux auteurs vis-à-vis de leur histoire, vis-à-vis du personnage dont ils sont  » locataires « , vis-à-vis de leur collaboration plus que complice.

Une passion qui se devine de page en page, au travers de l’osmose entre textes et dessin, entre décors et mise en évidence de certains dialogues par l’absence, justement, de décors.

Une passion amusée, aussi, dans la construction narrative de cet album. Il y a l’histoire principale, bien entendu. Il y a aussi celle qu’on devine entre Spirou et une jeune femme. Il y a enfin une autre aventure qu’on peut lire en lisant uniquement les bas de cases : les amours de Spip, ses réflexions, un peu à la manière, de la coccinelle qui était chère à Gotlib. Et là également, on sent que les deux auteurs s’en sont donné à cœur joie !

Yann et Schwartz: la passion

Yann et schwartz: les textes, Spip…

 

Yann est un scénariste qui a toujours (ou presque !…) réussi à m’enthousiasmer, quel que soit le sujet qu’il décide d’aborder.

Olivier Schwartz, lui, appartient, sans aucun doute possible, à une famille de dessinateurs soucieux de  » raconter  » en dessins des histoires souriantes, fouillées. Je dirais que son style mêle ceux de Jijé (le personnage de Youma, par exemple), de Franquin (la profusion des détails…), et la folie iconoclaste de Chaland. Sans oublier Hergé qui, au passage, semble nous honorer de sa présence au travers d’une couverture étonnante et lumineuse !

Olivier Schwartz: le dessin

Mais cet album possède, à mes yeux en tout cas, une qualité supplémentaire, et essentielle même ! Puisque Spirou est un héros typiquement belge, bruxellois même de par l’hôtel où il travaille, il lui fallait un profond ancrage de belgitude aussi, et cet ancrage se fait, dans cet album, grâce à une version traduite en bruxellois, une version qu’aucun Belge digne de ce nom ne peut rater !

Joske Maelbeek s’est attelé à la tâche, avec un entrain et une joie communicatifs ! Et pour que personne ne se perde en cours de route, il a ajouté, en fin d’album, un long glossaire qui, à la lecture, se révèle savoureux, lui aussi !

Le patois bruxellois rejoint ainsi la passion (encore elle, oui !…) que Yann a toujours cultivée à l’égard de la langue, des idiomes, des particularités régionales du langage.

Yann: la langue

 Joske Maelbeek: la traduction en bruxellois

 Qu’ajouter d’autre sinon souligner la qualité de la couleur, celle du lettrage également, dû à Philippe Glogowski.

Je parlais plus haut dans cette chronique de fidélité historique. Elle existe aussi dans le dessin, dans la reproduction des objets africains, par exemple. Et vous pourrez en juger par vous-mêmes en vous rendant rue des Minimes, à Bruxelles, à la galerie Mestdagh, spécialisée dans l’art africain, et qui accueille une exposition de plusieurs dessins originaux de cet excellent et réjouissant album !

 

Jacques Schraûwen

Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche) (dessin : Olivier Schwartz – scénario : Yann – traducteur en bruxellois : Joske Maelbeek – couleurs : Laurence Croix – éditeur : Dupuis)

Lien vers la galerie Mestdagh

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre

Un livre pour tous les tintinophiles, bien entendu, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent et se passionnent pour l’histoire du neuvième art !

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Dans l’œuvre de Hergé,  » Tintin au pays des Soviets  » occupe une place à part. Une place  » mercantile « , d’abord, et ce n’est pas la plus importante, fort heureusement ! Une place artistique, donc, et surtout. Parce que c’est dans ce premier album que Hergé a posé les bases-mêmes de ce qu’on a nommé La Ligne Claire.

Cette Ligne Claire, c’est de prime abord une question de technique. Mais pas seulement, puisque c’est aussi une manière de construire un récit, de raconter une histoire. Et, enfin, c’est l’acquisition d’outils graphiques précis peu utilisés auparavant, comme les phylactères.

Et dans ce livre, Philippe Goddin, grand tintinophile devant l’Eternel, nous démontre avec force exemples à l’appui que ce sont bien ces  » Soviets  » qui ont initialisé une  » nouvelle  » bande dessinée, même si, et il le dit aussi, cette initiale de la ligne claire était encore bien malhabile.

Ce que Philippe Goddin fait aussi, et c’est un des points extrêmement positifs de son ouvrage, c’est rendre hommage à un dessinateur qui, déjà, avant Hergé, avait posé les jalons de cette bande dessinée devenue, au fil du temps, la presque-propriété d’Hergé. Alain Saint-Ogan, créateur de Zig et Puce, utilisait déjà les  » bulles « , par exemple, et Hergé a toujours reconnu l’influence que ce grand précurseur avait eue sur sa manière d’envisager le monde de la bande dessinée.

Philippe Goddin: la ligne claire

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Ce livre est extrêmement fouillé, par son iconographie  » hergéenne « , mais aussi par le somme de documents historiques que Goddin reproduit de page en page, et qui replacent l’aventure de la création de Tintin dans une époque bien précise.

Bien sûr, il y a eu, pour qu’Hergé crée son personnage fétiche, tout un concours de circonstances. Un mentor, l’abbé Wallez, un journal, le Vingtième Siècle, et son supplément pour la jeunesse, le Petit Vingtième, un environnement historique chaotique, l’importance de plus en plus grande que prenait le journalisme : tout était en place pour qu’un personnage de bd enfile les vêtements d’un reporter capable d’emmener les lecteurs aux quatre horizons du monde !

Et le génie d’Hergé, c’est d’avoir fait autre chose que simplement se plier au rythme des événements. Il a amorcé dans ce premier volume des aventures de Tintin ce qui, ensuite, s’est affiné, peaufiné, jusqu’à devenir une véritable grammaire de la Ligne Claire. Une grammaire dans laquelle les signes deviennent des codes : gouttes de sueur, nuages de poussière, mouvement dessiné en plusieurs cases, autant de codes encore et toujours utilisés, parfois même à l’extrême comme dans les mangas. Et je pense que le plus grand apport neuf de Hergé est à inscrire dans sa construction narrative, dans l’application qu’il a faite des règles des feuilletons du dix-neuvième siècle. Il fallait alors que le lecteur soit pratiquement obligé d’acheter le numéro suivant du journal pour ne pas rester sur sa faim… De même, au bout de deux pages (rythme de parution des planches de  » Tintin au pays des Soviets « ), Hergé a voulu que s’installe un suspense qui amène ses lecteurs à attendre le numéro suivant du journal avec impatience.

Un des autres points de la grammaire d’Hergé est fort utilisé dans ce premier tome des aventures du petit reporter blond : la caricature. Les méchants comme les bons, les seconds couteaux essentiellement, ont souvent des trognes dignes des films muets où il fallait que l’expression remplace les mots.

Philippe Goddin: la grammaire bd selon Hergé

Philippe Goddin: la caricature

 

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Cela dit, le reproche le plus fréquent fait à  » Tintin au pays des Soviets  » concerne son aspect politique, son manichéisme évident. Son engagement politique, presque…

Philippe Goddin, grâce à son énorme documentation, analyse cette réalité indubitable en la mettant en perspective : perspective du milieu familial d’Hergé, perspective de son jeune âge, perspective de la peur de tout l’Occident face au communisme, perspective de l’influence intransigeante de l’abbé Wallez.

Pour ce faire, il s’appuie sur des documents de toutes sortes, photos, journaux, dessins, tous rendant compte de façon objective de cette année 1929, ancrée dans un entre-deux-guerres plein de folie, mais déjà annonciateur de futurs beaucoup moins chantants.

Philippe Goddin: les soviets

Le talent de Philippe Goddin est d’être tout sauf ennuyeux. Même si son ouvrage se révèle une œuvre d’analyse sérieuse et poussée, il nous l’offre sans qu’elle soit pesante. Le choix de ses illustrations, de toutes sortes, et nombreuses, aèrent son texte et son propos.

La clarté, oui, voilà ce qui peut peut-être définir la ligne d’écriture de Philippe Goddin. Et ce qui le rattache encore plus à l’univers d’Hergé !

On peut ne pas être passionné par Tintin, on peut ne pas aimer particulièrement son créateur. Mais personne ne peut nier l’importance essentielle qu’il a eue dans la grande histoire des petites histoires en dessins ! Une importance, bien évidemment, qu’il partage avec d’autres, Alain Saint-Ogan, avant lui, Jijé et Franquin après lui…

Une importance que Goddin décortique avec talent dans ce livre intelligent sans être pesamment intellectuel !

 

Jacques Schraûwen

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre (auteur : Philippe Goddin – éditions Moulinsart) – Illustrations: Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart