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Le Vieil Homme Et Son Chat : 10. Font Le Gros Dos

Avec cette bd japonaise, on est loin, très loin, et c’est tant mieux, des mangas et de leurs codifications formatées ! C’est une série superbe, tout simplement…

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Depuis dix albums, donc, l’auteur Nekomaki (pseudonyme derrière lequel, nous dit l’éditeur, se cachent deux dessinateurs) nous raconte les quotidiens d’un vieil homme, Daikichi, ancien instituteur, veuf aussi après de nombreuses années de mariage, et vivant, en compagnie de son chat Tama, sur une île japonaise où se côtoient hommes et félins. Depuis dix albums, pas de graphisme caricatural, pas de ce style « manga » qui finit par faire se ressembler tous les dessins, pas de vignettes répétitives pour définir la vitesse, ni de simplifications d’onomatopées pour masquer la pauvreté du texte… Par contre, depuis dix albums, une aventure du neuvième art au charme évident, omniprésent !

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Vous l’aurez compris, je ne suis pas fan, loin s’en faut, de ces mangas qui se démultiplient comme les reflets de miroirs identiques ! Je ne suis pas de ceux qui applaudissent, la larme à l’œil, au dragon machin chose, aux capitaines truc, etc., etc. ! Mais je reconnais que, dans cet univers de petits livres vite lus, aux aventures qui s’éternisent, il y a quand même des vrais bijoux, même formatés à outrance… Ils sont rares, et ceux-là prennent le temps, simplement, d’un non-manichéisme simpliste dans la présence de « sentiments » réels. Et puis, il y a des séries comme celle de ce vieil homme et de son chat qui, à part leur format, n’ont pas grand-chose à voir avec la mode manga actuelle !

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Cela dit, n’allez pas croire pour autant que cette série d’albums n’a aucun rapport avec la cuture japonaise ! C’est au contraire de la vraie bande dessinée japonaise, qui nous fait entrer, lecteurs occidentaux, dans les habitudes culturelles de ce pays, au-delà d’une imagerie que, justement, les mangas habituels propagent sans beaucoup d’intérêt la plupart du temps. Dans « Le vieil homme et son chat », on se balade dans ce qu’est le Japon, au travers d’une société particulière qu’est toujours une île. On se balade dans des traditions que le talent des auteurs nous permet de comprendre. Des traditions qui rythment le quotidien des différents personnages, des traditions dans la socialisation des rapports humains, des évidences, aussi, de la présence, discrète mais essentielle, de sentiments qui n’ont rien de mièvre ni rien de rigide en même temps : l’amitié et l’amour, le respect des rôles sociaux, le sens d’une certaine liberté, le feu de la mémoire. Et le déroulé des saisons, celle d’une année, celles de la vie…

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Et puis, évidemment, le titre est d’une totale clarté : il y a les chats ! Celui du personnage axial… Mais aussi tous les autres, qui semblent dialoguer entre eux, qui semblent aussi veiller sur les humains. Ces chats sont une forme douce, souriante aussi, du temps qui passe, du temps qui n’a jamais la même valeur pour tout le monde. Ces chats sont les observateurs sans jugement du monde des humains. De leurs étranges coutumes de vieux qui, se souvenant de leur enfance, cherchent à redonner vie à une coffre au trésor enterré il y a bien longtemps… Parce que, en définitive, cette série, et cet album-ci plus singulièrement, nous parle des chats, des âges, de la vieillesse et de l’enfance, de la mémoire, et de toutes les formes du verbe aimer… Et tout cela avec plaisir, sourire, avec humour, avec un dessin simple et expressif en même temps !

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A partir d’un microcosme, une île sur laquelle le temps semble n’avoir aucune prise, se construit le paysage d’une humanité, d’un humanisme… Sourires et émotions, dans un âge qui prend le temps de se regarder vieillir tout en respectant sa jeunesse et ses souvenances, c’est tout cela qui est au rendez-vous d’un quotidien raconté sans fioritures, mais avec une immense et bienvenue tendresse ! Une série qui fait du bien à l’âme comme à l’intelligence !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Vieil Homme Et Son Chat : 10. Font Le Gros Dos (auteur : Nekomaki – éditeur : Casterman – 2025 – 172 pages)

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Yezidie !

Un scénario choc, un dessin tout en douceur, un livre puissant qui reste ancré à la mémoire, longtemps après avoir été refermé… Et une chronique en colère !

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2014. Daesh crée son califat, dans la violence, physique et religieuse. Mossoul est tombé. Et les villages, à leur tour, l’un après l’autre, se doivent de prêter allégeance à un pouvoir islamiste absolu.

Dans cet Orient déchiré par des années de guerre et un retour en puissance de l’obscurantisme, le Yézidisme est une religion monothéiste orale qui puise ses références et sa foi dans le Coran comme dans la Bible, entre autres. Les Yézidis forment une communauté kurde, une communauté que les intégristes de l’Islam appellent celle des adorateurs du démon, une communauté prise donc comme cible par Daesh, bien évidemment.

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A chaque village occupé, capturé, les guerriers d’un Islam politique et dictatorial ont la bonté immense de laisser un triple choix aux habitants : la conversion, la richesse ou le glaive !

Devenir musulmans, donc, ou donner tout ce qu’on a à la cause de l’horreur religieuse organisée, ou se faire tuer. Avec, en outre, l’emprisonnement des hommes susceptibles de pouvoir se révolter et, plus horrible encore, des jeunes filles capables de plaire aux maîtres agissant sous le drapeau d’un califat moyenâgeux.

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C’est dans ce contexte que les auteurs, l’excellent Aurelien Ducoudray et l’étonnante Mini Ludvin, nous offrent le portrait d’une jeune fille, Zéré, capturée pour devenir esclave et se faire vendre par Daesh à de riches musulmans.

Oui, l’étonnante dessinatrice Mini Ludvin… Cette artiste, connue pour son grimoire d’Elfie et ses illustrations pour la jeunesse parvient, ici, avec un dessin gentil, joli, à accompagner un récit qui est profondément horrible… Ce dessin n’estompe pas le récit, tout au contraire, il lui permet de prendre vie… De nous raconter librement l’errance de cette jeune fille, Zéré, avec comme horizons des réalités que l’Occident ne réussit pas à combattre : l’esclavagisme des enfants, les luttes dans l’ombre pour en sauver quelques-uns, le fanatisme religieux, la réalité du peuple kurde que d’aucuns cherchent à éradiquer, une vérité sur laquelle les politiciens de chez nous préfèrent fermer les yeux, les trahisons infâmes qui en rappellent d’autres. Des réalités, oui, dont l’Occident, finalement, s’est fait le complice, lui qui laisse impunément s’organiser depuis des années le véritable génocide d’un peuple que l’Islam semble haïr.

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Vous l’aurez compris, ce livre nous ouvre les yeux sur ce qui est en train de se passer, tout près de nous, en fait… Sur une tuerie organisée qui n’est toujours pas terminée… Il nous montre, sans fioritures, sans besoin non plus de démesure dans la description de l’horreur, la totale inutilité humaniste de l’ONU, de l’Europe, de toutes les grandes puissances se croyant les remparts de la démocratie ! Nous ne sommes vraiment plus, dans notre univers fonctionnarisé à l’extrême par un libéralisme déshumanisé, loin de ce qu’était notre monde sous l’égide de l’inutile SDN !

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C’est un livre superbe, dont l’éditeur dit : un scénario comme une claque, un dessin comme une caresse… Au travers de l’histoire, dans laquelle l’imaginaire a peu sa place, c’est d’une jeunesse volée que cet album nous parle, une jeunesse détruite dans la vie, la vraie vie, donc la vraie guerre, donc la vraie mort… Loin de tous les tristes extrémismes qui, de notre côté de la démocratie, prennent une place de plus en plus importante, avides de pouvoir bien plus que de justice humaine !

C’est un livre coup de poing, c’est un album bd qui nous montre ce que nous acceptons, toutes et tous, en acceptant de croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Tout ne peut pas aller pour le mieux dans un monde où des jugements de valeur politique mettent en première place la rentabilité, en deuxième place, le pouvoir, en troisième place la mode et ses manipulations, et, très loin derrière, l’humain… Des gosses qui crèvent dans les mines pour nous construire un avenir meilleur… Des femmes qu’on lapide au nom de dieux tous semblables dans leur non-humanité… Des gamines qu’on vend comme objets sexuels à des dominants à qui nos politiciens ne dédaignent pas de serrer la main…

Une bd à ne pas rater ! Un récit « d’aujourd’hui » ! Une bd qui nous fait réfléchir, une bd qui prend position en nous montrant que les trahisons dans l’horreur et les manipulations sont monnaie courante, et que, finalement, au-delà de l’indignation de façade, ce sont les Kurdes eux-mêmes qui sont obligés de résister… Sans l’aide de Biden, de Michel, de Macron… Résister, et mourir…

Jacques et Josiane Schraûwen

Yézidie ! (dessin : Mini Ludvin – scénario : Aurélien Ducoudray – éditeur : Dupuis – 144 pages – janvier 2023)

Yakari : de la bande dessinée au cinéma

Yakari : de la bande dessinée au cinéma

C’est à partir de ce 12 août que vous allez pouvoir, en famille, aller voir le film Yakari, particulièrement bien réussi !… A découvrir dans une interview en vidéo visible dans cette chronique !

Yakari © Cinéart

Derib est un dessinateur suisse qui appartient au renouveau thématique de la bande dessinée, dès les années 70. Avec, tout d’abord, deux séries destinées plus spécifiquement à un jeune public : Attila, d’une part, scénarisé par Rosy, et Yakari d’autre part, scénarisé par Job. Dans les années 70, il va se lancer dans une série qui, très vite, va devenir essentielle dans l’histoire du neuvième art, dans celle du récit western également : Buddy Longway. Avec, dans le journal Tintin, une scène d’amour mythique entre Buddy et Chinook… Une scène qui, à l’époque, fut redessinée par Eddy Paape…

Derib, copyright Cinéart

Au fil des années, Derib a dessiné bien d’autres héros, de «Arnaud de Casteloup » à « Go West », de « Tu seras reine » à « Jo », de « Pythagore » à « Red road ».

Mais cet auteur éclectique, capable tout autant de parler de Sida que de culture peau-rouge, d’une vache que d’un poulain, n’a jamais délaissé ses deux séries phares, Buddy Longway, jusqu’à ce qu’il décide lui-même de terminer cette série définitivement, comme dans la vraie vie, en 2006, et Yakari. Deux séries dans lesquelles Derib se plonge dans une culture, celle des Indiens d’Amérique du nord, loin des clichés, de quelque ordre qu’ils soient.

Yakari © Cinéart

Yakari en est à une quarantaine d’albums, à un jeu vidéo, à des adaptations télévisées plus ou moins réussies aussi. Et il a droit aujourd’hui à un long métrage.

Au vu de pas mal de films adaptés de bd de ces dernières années (non, je ne citerai personne…), on pouvait avoir peur de cette adaptation-ci. Mais il n’en est rien, que du contraire, tout l’esprit de la série dessinée se retrouve sur grand écran, avec une image lumineuse qui ne trahit en rien le dessin de Derib, avec un scénario qui s’inspire réellement des aventures vécues par le petit indien depuis 1969…

Ce film nous raconte une aventure, celle vécue par Yakari, un petit Sioux, et de son cheval, Petit Tonnerre, celle du pouvoir de ce gamin de parler avec les animaux, celle de la rencontre avec de terribles chasseurs. Ce film, c’est à la fois le récit d’une quête initiatique et la description d’une enfance capable de n’avoir aucun préjugé et d’aimer la nature pour ce qu’elle est : vivante, passionnée, passionnante…

Yakari © Cinéart

Loin des mièvreries trop souvent présentes dans les films dits pour enfants, loin de la trahison quelque peu débilisante de bien des films inspirés par des bandes dessinées, ce Yakari est une excellente surprise, graphiquement et scénaristiquement. Un vrai film familial, oui, qui nous parle aussi des enfants que nous avons étés un jour… Une première vision de ce film eut lieu , avec une interview de Derib que j’ai eu le plaisir de faire…

copyright Fabien Van Eeckhaut/UGC

Jacques Schraûwen